Ozanam, op. cit
vers des mères qui ne veulent pas être nourrices, el dédaignent d'allaiter les fils qu'elles ont enfantés. Il cherchait ainsi à imprimer dans le cœur de l'épouse saxonne tous les devoirs de la femme, en même temps qu'il lui marquait sa place dans la famille chrétienne, en relevant sa dignité et en garantissant sa pudeur \ Nouvelles La réflexion ne servait qu'à confirmer le pape dans
concessions *
de cette sage et généreuse condescendance pour les dans nouveaux chrétiens, qui s'alliait chez ce grand
11116 lettre' 7 * °
à l'ai** Meiiitiif. homme avec un zèle si pur et si ardent pour le service et le progrès de la vérité. À peine eut-il écrit au roi Ethelbert la lettre où il l'exhortait à détruire les temples du vieux culte national, qu'il se ravisa, et au bout de quelques jours il dépêcha une instruction toute différente au chef de la nouvelle mission, à ce Mellitus qu'il qualifie d'abbé et qu'il avait chargé de porter sa lettre au roi. Il espérait le rejoindre en route. « Depuis le départ de toute la compagnie qui est avec vous, » lui écrit-il, « je suis resté fort inquiet, car je n'ai rien appris des succès de votre voyage. Mais, quand le Dieu tout-puissant
1. In hoc enim tempore sancta Ecclesia quaedam per fervorem corrigit, quaedam per mansuetudinem tolérât, quaedam per considerationem dissimulât, atque ita portât et dissimulât, ut ssepe malum quod adversatur portando et dissimulando compescat... Si enixam mulierem prohibemus ecclesiam intrare, ipsam ei pœnam suam in culpam deputamus... Prava autem in conjugatorum moribus consuetudo surrexit, ut mulieres... dum se continere nolunt, despiciunt lactare quos gignunt. Ibid. Cf. Epist., XIV, 17, ad FeUr cm Messanensem episcopvm.
vous aura conduit auprès de notre révérendissime frère Augustin, dites-lui que, après avoir longtemps roulé dans mon esprit l'affaire des Anglais, j'ai reconnu qu'il ne fallait pas du tout abattre les temples des idoles, mais seulement les idoles qui y sont. Après avoir arrosé ces temples d'eau bénite, qu'on y place des autels et des reliques ; car si ces temples sont bien bâtis, il faut les faire passer du culte des démons au service du vrai Dieu, afin que cette nation, voyant que l'on ne détruit pas ses temples, se convertisse plus aisément, et vienne adorer le vrai Dieu dans les lieux qui lui sont connus. Et comme ils ont coutume de tuer beaucoup de bœufs en sacrifiant aux démons, il faut leur établir quelque solennité qui leur en tienne lieu. Ainsi, le jour de la Dédicace ou de la fête des martyrs dont on leur donnera les reliques, ils pourraient faire des hutles de feuillage autour des temples changés en églises, et célébrer la fête par des repas fraternels. Mais, au lieu d'immoler des animaux au démon, ils les tueront seulement pour les manger en remerciant Dieu qui les rassasie : ainsi de cette façon, en leur laissant quelques joies sensibles, on les disposera plus facilement aux joies de l'âme. Car il est impossible de tout retrancher d'un seul coup à des âmes sauvages ; on ne gravit pas une montagne par sauts et par bonds, on y monte pas à pas1. »
1. Post discessum congregationis vestrse quae tecum est, valde sumus suspensi redditi, quia nihil de prosperitate vestri itineris audisse
Suprématie accordée
Augustin
sur
les évêques
bretons.
Il s'est trouvé, parmi les ennemis de l'Église romaine, des pédants et des rigoristes pour accuser saint Grégoire d'avoir capitulé avec sa conscience en ouvrant ainsi l'accès du sanctuaire au paganisme. Loin de marcher sur leurs traces, sachons au contraire admirer le grand et sage docteur qui a su si bien distinguer l'essentiel du superflu, répudier les prétentions d'une minutieuse et vexatoire uniformité, respecter les habitudes locales et les traditions populaires, sacrifier la petitesse des préjugés à la majesté d'un grand dessein, et démêler le culte de la vérité universelle jusque sous les superstitions du paganisme germanique. Sachons admirer surtout « une religion qui pénètre ainsi jusqu'au fond de l'homme, qui sait quels combats nécessaires elle lui demande contre ses passions, et qui ne veut pas lui imposer des sacrifices inutiles. C'est là connaître la nature humaine, c'est l'aimer, et on ne la gagne qu'à ce prix1. »
Par le dernier article de sa consultation, Augustin avait demandé comment, lui seulévêque encore dans le pays des Anglais, il devait agir avec les évêques de la Gaule et de la Bretagne. Grégoire l'engage à ne pas éloigner les évêques des Gaules qui voudraient assister aux ordinations qu'il ferait des nouveaux
nos contigit„. Dicite ei quid diu niecum de causa Anglorum cogita n s tractavi... Nam duris mentibus simul orania abscidere impossibile esse non dubium est, quia et is qui summum locum ascendere nitetur, gradibus ve! passibus, non saltibus elevatur Epi st., XI, 76. 1. Ozanam, Œuvres, ï, 467.
DE CÀNTORBÉRY. 395
évêques en Angleterre; « car, pour bien disposer les choses spirituelles, il est permis de tirer des leçons des choses temporelles; et comme dans le monde on convoque des personnes déjà mariées pour prendre part à la joie des noces, de même rien n'empêche d'admettre des évêques déjà ordonnés à cette ordination qui est le mariage de l'homme avec Dieu. » — Le Pape ajoutait : « Nous ne vous attribuons aucune autorité sur les évêques des Gaules, et vous ne pourrez les réformer que par la persuasion et le bon exemple, sous peine de mettre la faucille dans la moisson d'autrui. Quant à tous les évêques de Bretagne, nous vous en commettons entièrement le soin, pour instruire les ignorants, fortifier les faibles et corriger les mauvais \ »
Grégoire, qui savait si bien lire dans les cœurs et gagner les âmes, ne pouvait avoir que des connaissances fort imparfaites sur la géographie comme sur l'état politique de la Grande-Bretagne. Il semble en être resté là-dessus aux notions arriérées qu'on avait gardées à Rome sur cette île échappée la première à la domination impériale. Il ne se faisait évidemment aucune idée de l'antipathie nationale et trop légitime dont les chrétiens bretons étaient enflammés contre les Saxons païens qui avaient, depuis un siècle
1. Nam in ipsis rébus spiritualibus ut sapienter et malure disponantur, exemplum trahere a rébus etiam carnalibuspossumus... Britannorum omnes episcopos tuœ fraternitati committimus. Epist., XI, 64.
Augustin aux prises
avec les évéques celtiques.
et demi, envahi, dévasté, usurpé leur patrie. Il se figurait que ces chrétiens, toujours fidèlement unis à l'Église romaine, qui avaient si énergiquement répudié le pélagianisme, et dont les évêques avaient siégé dans les anciens conciles, présidés par les légats de Rome, prêteraient un concours dévoué à la mission des moines romains, chargés par lui d'évangéliser les Saxons. Il ignorait la haine implacable des vaincus pour les vainqueurs ; et il oubliait certaines dissidences qui, étrangères à toutes les grandes vérités de la foi chrétienne, comme à toute idée d'une église nationale ou schismatique, n'en élevaient pas moins une barrière redoutable entre le clergé breton et ces missionnaires romains.
Tout annonce qu'Augustin se montra toujours digne de comprendre et d'appliquer les préceptes de son maître et de son ami. Aucun trait de sa vie venu jusqu'à nous n'indique en lui une résistance ou une dérogation aux règles tracées par la prudence et la charité de Grégoire. Il y fut aussi fidèle qu'en tout le reste, dans ses relations avec les évêques bretons soumis par le pape à sa juridiction. Un rapide aperçu de ce conflit nous mettra à même de protester contre les accusations injustes et calomnieuses dont il a été l'objet, et de prouver qu'il fut exclusivement guidé par le désir* légitime de faire disparaître les dissidences qui nuisaient à l'unité des efforts nécessaires pour la conversion des Saxons.
En quoi consistaient ces dissidences enfre Rome
DE CAISTORBÉRY. 397
et les chrétientés celtiques de la Cambrie, de l'Hibernie et de la Calédonie, qui tiennent une si grande place dans l'histoire religieuse du sixième et du septième siècle, que le zèle irritable et hautain de saint Colomban avait transportées en France, et dont il fatiguait le pape saint Grégoire1, pendant qu'Augustin y rencontrait, de son côté, le principal obstacle de sa mission dans la Grande-Bretagne? On ne saurait assez répéter qu'elles n'avaient pour objet aucune des doctrines essentielles du christianisme, aucun article de foi défini par l'Église, soit avant, soit depuis cette époque,, aucun point de morale, et surtout quelles ne portaient aucune atteinte à la suprématie du Saint-Siège, telle quelle était alors exercée ou reconnue dans tout le reste du monde chrétien. L'érudition moderne a dissipé sans retour toutes les chimères imaginées par quelques écrivains anglicans ou allemands, qui attribuaient ces différends à une prétendue influence du christianisme oriental sur les Églises bretonnes, dont il ne subsiste aucune trace authentique, ou plus volontiers encore à la répugnance traditionnelle des populations celtiques pour le joug de Rome : répugnance démentie par l'histoire du passé, comme par le témoignage encore vivant de ces races, dont les plus tenaces et les plus illustres, les Irlandais et les Bretons d'Armorique, ont acheté au prix des plus généreux, des plus cruels
i. Voir tome II, livre ix, page 478.
51)8 SALNT AUGUSTIN
sacrifices, le droit de se placer au premier rang des fidèles de l'Église romaine l.
c> La dissidence capitale portait sur la date de la célé-
q"îa bration de la fête de Pâques. Cette fastidieuse ques-
dissidence . , . . . , ... .
pascaie. tion, véritable épouvantai! de tous ceux qui s aventurent dans l'étude des annales primitives de l'Église, nous est déjà apparue', et va nous poursuivre longtemps encore. Dès les premiers siècles, des discussions prolongées s'étaient élevées sur le jour où il convenait de célébrer la plus grande fête de l'Église. Le Concile de Nicée avait fixé l'époque des solennités pascales au dimanche après le quatorzième jour de la lune de l'équinoxe du printemps, et cette date, sanctionnée par l'Église romaine, avait été portée dans toutes les églises de la Bretagne avec la foi chrétienne, comme par saint Patrice en Irlande et par saint Columba en Calédonie. Mais l'Église d'Alexandrie s'était aperçue d'une erreur astronomique qui provenait de l'emploi par les chrétiens de l'ancien cycle judaïque; elle avait introduit un computplus exact, adopté dans tout l'Orient et dont il résultait, dès le
1. Les historiens les plus sérieux de l'Allemagne protestante de nos jours, tels que Gieseler et Schrœdl, ont déjà abandonné cette hypothèse, si longtemps admise par leurs coreligionnaires. Elle a été savamment réfutée par l'illustre professeur Dollinger dans son Manuel d'histoire ecclésiastique, et, on peut le dire) mise à néant par les deux mémoires de M. Varin sur les Causes de la dissidence entre l'Église bretonne et l'Église romaine > publiés par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 1858. On trouvera dans Y Appendice, Mil, le résumé des conclusions de ces deux mémoires.