Ibid., p
480 SAIiNT GRÉGOIRE VII,
Souabe, avait su apprécier l'utilité de cette nouvelle branche de l'arbre monastique^
Pendant que ces choses se passaient au sud-ouest de rAUemagnc et vers les sources du Danube, le même esprit triomphait dans la région qui limitait l'Empire du côté de la Hongrie, entre le Danube et les Alpes noriques. Conformément aux décrets du concile de Rome, provoqués par Hildebrand en 1065, les chanoines qui, tout en suivant la règle de saint Augustin, vivaient, comme les Bénédictins, réunis dans des monastères et gouvernés par des abbés, étaient réformés par l'illustre Altmann, évêque de Passau, l'un des partisans les plus ardents de l'autorité pontificale et de Ja régularité monastique en Allemagne. Il parvint, non sans de grandes luttes, à expulser les chanoines débauchés et corrompus, à les remplacer par des religieux exemplaires, et à régénérer ainsi les abbayes de son ordre, qui abondaient dans la haute Autriche, telles que Kremsmunster, Saint-Polten et Saint-Florian. Ayant ainsi purgé son champ, le bon laboureur, comme l'appelle son biographe, obtint une abondante moisson devertus nouvelles ^
1. BEfiNOLD., an. 1091, ap, Peutz, V, 455. On peut voir comment ce pape sévit contre un laïque qui avait manqué à son vœu. Ibid., p. 1092.
2. Pestilentes quosque, etcorruptos, etabomina])iles factos in studiis suis, de sanclis locisundique proturbat : providcns vice illorum religiosos tam prselalos quam discipulos. Inde jam rellorere religio ; inde suave redolens redire sanctitatisopinio; indc reverentia exhiberi
De plus, il fonda aux confins de l'Empire la célèbre ^ ";. ; : 1/
abbaye de (loltweih, et, dans sa ville ëpiscopale, *"
celle de Saint-Nicolas, dont les religieux méritè-^)^ J^^^^l.
rent, par leur zèle pour la cause de l'Eglise, d'è- . 0^
tre fouettés publiquement par les partisans du roi
Henri IV.
Les écrits du temps font connaître que les religieux des divers monastères régénérés, et notamment les frères corners ou oblats^ étaient envoyés de canton en canton, de diocèse en diocèse, et chargés des missions les plus importantes par leurs supérieurs directs ou par les légats du pape, au grand mécontentement des évoques impérialistes , qui voyaient ainsi leur influence neutralisée dans l'esprit des peuples ^ Les moines
senis Chrisli. Hoc tam felici ausii solliciti cultoris, innovata siint iiovalia cœnobiorum, et segcs fecundior surrexit... Ilinc jam domus S. Floriani fructilicavit suavitatemodoris, et flores ejus l'ructus honoris et honcstatis,etc. Vit. S. Altma)ini,ap. Gretser.,VI,p. 451. Voir une autre vie d'AItnriann indiquée plus liaut, Augsbourg, 1619, p. 98-71, les détails curieux de la résistance acharnée que les anciens religieux opposèrent à la réforme. Ces illustres maisons ont échappé à la confiscation de Joseph II, et subsistent encore dans un état florissant et régulier.
1. C'est à des nobles convcrs que doit s'appliquer le passage curieux de Lambert d'Aschaffenbourg, où il montre des laïques, à côté
les légats du pape, à la diète de Tribur, en 1076, où l'on s'occupa de préparer la déchéance de Henri IV : Laicl nonnulll qui magtiis opibiis rclictis nltro se ad jn-ivalam toiuemquc vitam jyroptcr Dcum contnlerant, missi a Bnmano ponlificc, ul i)alam omnibus pcr GalUaa conlesiarentur juslis de causis excommunicatum esse rcfjem Heinricum, etc. Ap. Pebtz., V, 252.
2. Authores schismatum, qui dudum f;icta sunt in Ecclesia, pari-
parcouraienl ainsi lout l'cnipirc, faisant circuler des écrits rédigés dans Tintéret de l'Eglise, prêchant la résistance au schisme, réchauffant la piété et le zèle des bons catholiques. Les impérialistes comprirent promptement la force que l'orthodoxie devait puiser dans cette recrudescence de ferveur : aussi les généreux néophytes qui peuplaient les abbayes de la Souabe devinrent-ils l'objet des attaques virulentes des apologistes du schisme, qui ne négligaient rien pour détruire la grande popularité dont les moines étaient investis ^ Contre eux furent renouvelées les invectives inventées par les écrivains païens de Rome dégénérée", et que savait rajeunir la haine des évêques courtisans de
tor et in rcpublica, extant prEecipue quidam qui dicunliir monaclii de Ilirsangia... qui enira debuerant se continere intra solitudines monasteriorum egressi sunt ultra termines et constitutiones Tatrunr^ usurpantes sibi contra divinam ordinationem disponere, imo destruere regnum et saccrdotium, qui mittunt circumquaquc angelos verbi sui, prtedicantcs apud se suosque sectatoi'es esse tantum Ecclesiam Dei etjustitiam Dei et sancta sacerdoliaDei. Waltrami Haumbiirg. episcop. Apolog.pro Ilcnric. IV, lib. II, c 57, ap. Goldast, p. 158. Monacbi... longe degeneravcrunt ab illa, quam profcssi sunt, D. Uenedicti paternitate, qui doccnt rcgiœ potestati, innno divinte ordinationi resistendum esse... Kunc omnia recte pcrvertuntur et monachi quoque termines Patrum transgrcdiunlur, et absque licentia proprii episcopi ingrediuntur, immo invadunt parocbias altcrius episcopi... IbicL, capite 41. [Abhat. Laurisli. libelliis supplcx ad îlenricmn IV contra Hddehrandinos nionachoa de Ilirsangia; apud Goi.dast., Apol.,
; 1. Nam quoniam lauJis sunt percupidi popularis... quos quia vul-
garis circumfert aura favoris... Ibid., p. "20.'). 2. Tout le monde connaît les vers de Rulilius Kumanlianus contre
. les moines : scniiviri, turpcs, molles, etc.
MOIiNE ET PAPE. 489
remperciii* Henri IV. Lesrclij^ieux reformés furent traités de vagabonds, de missionnaires de désordre, de novateurs hostiles à l'Empire. On entremêla les plus grossières invectives de reproches puérils ou absurdes. Les quelques moines restés fidèles à la cause impériale, après avoir gémi de ce qu'on ne les laissât pas suivre paisiblement ce qu'ils appelaient la tradition légale et les usages nationanx\ essayèrent de ridiculiser les grandes tonsures, les grandes manches, les larges coules que saint Guillaume avait introduites dans ses abbayes. Ils signalèrent surtout à la risée publique les barbes mal peignées des seigneurs et des paysans qui servaient, pêle-mêle, parmi les convers de Hirschau^ Les évêques impérialistes ne dédaignèrent pas de répéter ces injures : l'un d'eux, Waltram de Naumbourg, après avoir déclaré que c'étaient les moines de Ilirschau qui avaient bouleversé l'Eglise et rÉtat, alla, dans son apologie officielle de l'empereur, jusqu'à les comparer à ces restes de dessertes, jetés aux pourceaux, et qu'avait enviés l'enfant prodigue dans sa misère\ Toutes ces atta-
1. Ex totospretis legalibus atque vetcrnis consucludinibus... Utmos teutonicus jubet. Laurish. libell. suppl., p. 235-36. — Celle curieuse doléance date de 1111, mais les faits auxquels elle se réfère datent évidemment de la réformation do Ilirschau, sous l'abbé Guillaume. — Voir les plaintes de Hurkard, historien de Sainl-Gall dégénéré, de (lasih. S. Gain, c. 7, up. Goldast., Rer. Alemann. script., p. 75.
"1. ^YALTl•.AM.. /. C, co[>. 41 et 42.
5. My&tcrium iniquilatis nunc operatur per quosdam, qui dicuntur monachi, coiifundentes Ecclesiam pariter et rcmpublicam, perverse
490 SAINT GRÉGOIRE Vil,
ques ne restèrent pas sans résultats : souvent les mauvais traitements suivaient les paroles injurieuses. Quand les bourgeois de Cologne s'insurgèrent, en 1074, d'intelligence avec le roi Henri, contre l'archevêque Ilannon, ils pillèrent et menacèrent de mort les moines de Saint-Pantalèon, afin de les punir, disaient-ils, de ce que l'archevêque avait chassé les anciens religieux déréglés pour en introduire d'autres soumis à une sévère discipline*.
L'abbaye de Hirschau méritait, certes, la première place dans la haine des schismatiques comme dans la confiance et l'affection des catholiques , car elle n'avait cessé d'être, pendant cinquante ans, le foyer de la résistance orthodoxe et l'asile inexpugnable des défenseurs et des martyrs de la cause de l'Eglise romaine. C'est là que le roi Rodolphe, élu par les catholiques à Forchheim, pour remplacer Henri IV, venait, aussitôt après son élection, se purifier et se retremper pendant les fêtes de la Pentecôte 1077 ; c'est là que se réfugiaient, après leur sortie de prison, les légats français envoyés
dogmate suo, qui advcrsantur et extollunt se adversus regiam potestatcm et adversus apostolicam sedem (c'est-à-dire contre l'antipape Guiberl)... N'ovimus domcsticain institutionem ejusmodi monachorum, quam vere possumus assimilare siliquis porcorum, de quibus non potuit ille saturari qucmdicit Evangelium, etc. Waltram., /. c„ p. 170. Qui non ab apostolica scde quidem abstinuerunt, sed multa contra eam gesserunt, scripserunt et docucrunt. Ibid., p. 177. I.Stentzel., Geschichtc dcr frànkischen Kaiser, t. I, p. 518.
MOINE ET PAPE. iOl
par Grégoire à cette assemblée, les deux moines Bernard et Gulmond, qui, revenus de leur mission, dépouillés de tout, presque nus, purent travailler, pendant une année passée parmi leurs hôtes, à resserrer les liens de régularité et d'étude entre Cluny et Hirscliau; c'est là enfin qu'étaient accueillis, comme des fils de la maison , les soixante-dix moines de l'abbaye de Hersungen, violemment chassés de leur cloître par Wécilon, archevêque schisma tique de Mayence, à cause de leur attachement aux décrets pontificaux ^
Il est donc facile de comprendre pourquoi Grégoire VU crut devoir assurer à Ilirschau l'exemption la plus étendue % et pourquoi Henri IV honorait la sainte maison d'une haine toute spéciale^. Mais il la poursuivit en vain de ses menaces : les moines, dit leur annaliste , bravèrent , soutenus par leurs prières, le fer du tyran, et méprisèrent les menaces de l'orgueil révolté*; Tempereur ne réussit point à
i. Trithemius, p. 255, 268.
2. Voir le texte de la bulle d'exemption dans Trithemius, Cliron., p. 245, ad ann. 1085. Cf. IIeymo, Vit. D. Wilhcl. Hirs., c. 4, in Act. SS. 0. B., t. IX. — Grégoire étendit l'exemption à Scliaffhausen, lorsque Guillaume eut pris en main le gouvernement de cette abbaye. Kegest., lih. VII, ep. 24. — Le roi Henri IV avait préalablement affranchi Ilirschau de toute sujétion temporelle, à la sollicitation du fondateur, jiar un diplôme de 1075, antérieur à sa rupture avec Grégoire.
5. Trithem., 501-504. De monacliis Hirsaugiensibus... sœpius coram amicis suis publicam fecit querelam, et... supremum illorum cojnobio iteratis vicibus comminabatur excidium. Ibld.
4 Nec lalueniiit minai schismatici régis innocentcm Ilirsaugiani
492 SAli^T GHÉGOIRE VII,
détruire ni même à troubler ce foyer de l'action catholique*, bien que, pendant toute la durée de la lutte, lui et ses partisans n'eussent cessé de dénoncer à la colère des scliismatiqucs l'audace des Hildebrandins, selon l'épithète qu'ils appliquaient aux religieux de Hirschau et à tous ceux qui s'étaient affiliés à leur cause\
Nous ne terminerons pas cette revue sans faire mention de quelques-uns des hommes qui, dans les diverses communaulés réformées, se montrèrent les plus énergiques défenseurs du trône pontifical. Tel fut le savant Bernard, d'abord maître des écoles, à Constance et à Uldesheim, puis moine à Hirschau', et qui, non content de défendre vaillamment de sa plume les décrets du pape, composa, contre les schismatiques, plusieurs écrits
cœtus congregationem, quœ orationibus pugnavit contra ferrum, et spem suam habens in adjutorio Altissimi, hominis inflati comminationis forti anirao contempsit. Trithem., /. c.
1. L'évêque de Strasbourg, l'un des partisans les plus zélés de Henri, était déjà enroule, à la léle d'une troupe année, pour aller attaquer Hirschau, lorsqu'il mourut subitement, avant d'avoir pu ôter son armure : Vivais in infcrnum descendit, dit IIeymo, in Vit. S. Wilhelm., c. '26.
2. Decani et conventiialiiim abbaliœ Laurishamcnsis libellus supplex ad Henricum IV ijnperat. contra Hildebrandinos monaclios de Hirsaiigia, Ecclesiœ et imper ii perliirbatores, et pacispublicœ liostes, ap. Goi.DASï., Apolog. pro Henric. IV, p. 255, et Frehek, Script. Ber. German., t. I. — Struve, dans sa préface du livre de l'évoque Waltram contre Grégoire VII (ap. Freiieu, p. 240), prouve que cette invective s'applique à tous les monastères fondés ou réformés par saint Guillaume de Hirschau.
7). W LTRAM., Apolog., p. 89, ap. Goipast.
MOi.NE ET PAPE. 405
aussi énergiques que populaires * ; tels encore le célèbre historien Cernold, moine de Saint-Biaise*, et Adalbert, religieux de Constance, qui, unis tous deux par un même zèle et par des travaux communs, voulurent être enterrés sous la même pierre dans le cloître de l'abbaye de Schaffenhausen ; tel enfin Gebhard, frère du duc de Lahringen, moine de Hirschau d'où il fut tiré par le légat Odon% pour occuper le siège de Constance et devenir, à son tour, légat en Allemagne, après l'élévation du même Odon à la papauté sous le nom d'Urbain II.
Au-dessus de tous ces vaillants soldats de l'Église s'élevait le savant abbé Guillaume de Hirschau, qui ne cessa d'être, pendant vingt-deux ans*, l'âme de la régénération monastique en Allemagne^
1. Bernard mourut à Corvas en 1088. — Vir eruditissimus, m causa s. Pétri lerventissinnus, dit Berxold, Chroii., ann. 1088, ap. Pertz, V, 4i8. Cf. eumdem, ann. 1091, ap. Pertz, p 451. L'un de ses écrits, où il conteste la validité des sacrements conférés par les ircliismatiques, a été publié par Ussermanx, Prodromus Germaniœ sacrœ, t. U, p. 188, avec la réponse de son disciple Bernold, et l'essai de réfutation par révoque NVultram de >'aurabourg, au II« livre de son Apologie, ap. Goldast., p. 89.
2. Voir sur l'existence et les écrits de ce religieux, qui a été longtemps confondu avec l'annaliste Bertliold (le continuateur d'Hermann Contract), les détails donnés par Ussermann, op. cit., X, XV, et Stentzel, Gesch. dcr frânk. Kaiser, t. II, p. 100. Baronius le qualifie de vcritatis studiosissimus, ad ann. 1100.