‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 169 sur 196 · Joann., X · texte numérisé non relu

Joann., X

2. Cœterum quod adscrvilium et debitam fidelilatem régis perlinet, nequaquam contradiccro aut impedire volunius.

3 IN'on scciindum arbitriiim iiostnim, scd per \iaui et doctri-

nam ortliodoxoruin Patrum incederc cupimus. Épist. v, 5

que nous avons déjà signalée, avec l'absorption du souverain pontificat par la puissance impériale. Depuis Otlîon r*" jusqu'à Henri III, Ilildebrand avait lutté, durant un quart de siècle, contre cet excès d'abaissement et de danger, d'abord en persuadant à Léon IX nommé pape par l'Empereur, de flure ratifier sa nomination par l'Eglise romaine; puis, par le décret de 1059, qui attribuait l'élection aux cardinaux, et annulait, sauf une réserve insignifiante, l'intervention impériale; enfin, par sa propre élection, faite sans le consentement du souverain de l'Allemagne et néanmoins confirmée par lui. Le glorieux pontificat de Grégoire mit le sceau à cet affranchissement graduel, et, après lui, il ne fut plus question de la confirmation impériale. Mais cette victoire eût été incomplète et stérile, l'Eglise ne serait sortie qu'à moitié de sa servitude, si l'épiscopat était resté sous le joug que la papauté venait de secouer. Il fallait donc encore affranchir le corps épiscopal, en se conformant strictement au droit ancien et inviolable de l'Eglise : c'était la conséquence nécessaire et immédiate de l'émancipation de la papauté. Grégoire YII le comprit : après l'avoir délivrée, il résolut de briser les chaînes de l'épiscopat; et, par la condamnation formelle des investitures, il commença l'œuvre d'émancipation et de salut qui, après cinquante années de luttes et de périls, devait s'accomplir au. concordat de Worms.

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Sans doute, une telle lutte aurait pu être, sinon épargnée, du moins considérablement abrégée et amortie ; mais il eût fallu trouver en face de soi un prince dominé par des sentiments chrétiens, disposé à se soumettre à l'empire de la foi, de la vertu et de la raison. Grégoire était, certes, à mille lieues d'éprouver la moindre hostilité systématique contre lepouvoir impérial, ou de poursuivre, comme on le lui a si souvent et si puérilement reproché, l'établissement d'une sorte de théocratie. Son rêve

Grégoire VII p . . • l'ir •.' j -,

rêvait lut toujours 1 alliance mtmie du pouvoir tem-

non la théocratie, , , . . . | .,,

mais l'alliance porcl avcc le pouvoir spiritucl, pour travailler, en .leux puissances, commuu, au bonhcur de l'humanité ; ce qui n'excluait pas la subordination nécessaire de celui-là à celui-ci, dans les choses de la conscience. Mais, comme il l'écrivait, le lendemain de son avènement, au duc Rodolphe deSouabe, le chef des catholiques d'Allemagne, « Il étaitnécessaire que cetle alliance « fût franche et pure; car, de même que le corps « humain est dirigé par la lumière physique de ses « deux yeux, de môme, les deux grandes dignités c< de l'Empire et de l'Église, unies par une reli- « gion sincère, deviennent les deux yeux par où la (( lumière spirituelle régit et illumine le corps de (( l'Église ^ »

\. Illud nobis vitlebanturconsiilere, per quod et status Imperii gloriosius rcgitur, et sanctaî Ecclcsiœ vigor solidatur, vidclicet ut sacerdoliumct imperium in unitafe concordifcconjiingantiir.... sed concordiam istam niliil fictutn, niliil nisi purum dccet liabere.... Nam sicut

Pour correspondn^ dignement à celle grande idée, el pour eu faire la base d'une réforme indisj)ensable de l'Eglise et de la société chrétienne, il aurait fallu un grand homme, un roi vraiment chrétien, comme Charlemagne, toujours pénétré d'un respect profond pour la puissance spirituelle, ou, mieux encore, comme Alfred le Grand, doni l'histoire nous a transmis ces paroles admirables : « Dans l'Eglise, je ne suis point roi, mais a simple citoyen du royaume de Jésus-Christ ; et, « dans ce royaume, il m'appartient, non de com- « mander aux prêtres par mes lois, mais de me « soumettre humblement aux lois du Christ, pro- « mulguées par les prêtres \ » Assurément, si les choses s'étaient ainsi passées, si Charlemagne ou Alfred le Grand s'était trouvé en face de Grégoire VU, nul ne peut se figurer à quelle grandeur une telle alliance aurait élevé la chrétienté. Mais Dieu n'a j)as voulu qu'il en fût ainsi, et peut-être faut-il l'en bénir, car si la lutte eût été moins laborieuse,

diiobus oculis liumanum corpus tcmporali lumine rcgilur, ita liis duabus dignitatibus in para religione concordantibus corpus Ecclesiai spiritual! lumine régi et illuniinari probatur. Reg., II, ejxist. 19 (à lîodolphe duc de Souabe.. emn. 1075).

1. Quod nunc raro invenitur in terris, illam maximam régis credidit esse dignitalein, nullam in ecclcsiis Chrisli habere potestatcm. 111a, inquit, regnantis dignitas, si se in regno Cliristi quœ est Ecclesia, non regem, sed civcm cognoscat, si non in saccrdotes Icgibus doniinetur, sed Christi legibus, quas [U'omulgaverunt saccrdotes, liumililersubjiciatur, Ailrep. Rievallexs., ap. Natal. Ai.exaxd., hisl. Eccles,, sœc. IX, c 9; t. YI, p. 'JOG.

moins sanglante, peut-être la victoire aurait-elle été moins évidente et moins complète. Qui sait d'ailleurs si quelque transaction équivoque, d'où le mal serait sorti plus tard avec une énergie d'autant plus grande qu'elle eût été plus longtemps contenue, n'aurait pas mis obstacle aux décrets, et empêché les exemples immortels qui ont engagé l'Église dans une voie d'où elle ne pourrait sortir — hypothèse inadmissible — sans se désavouer elle-même? C'est parce que telle était leur manière de voir, que quelques-uns des plus éminents contemporains de Grégoire VII soutenaient que la lutte, même la plus sérieuse, n'est pas le plus grand danger pour l'Église militante : « Cette mère céleste, disait un évêque du c(. onzième siècle, mort martyr sous le couteau des <( impérialistes, cette mère céleste, pas plus que « ses enfants, n'est faite pour servir. C'est quand « on l'opprime le plus qu'elle touche de plus près « à son affranchissement; c'est en cherchant à l'é- <c craser, qu'on ajoute à sa force et à sa grandeur. « Nul ne peut devenir le concitoyen d'Abel dans le c( royaume du ciel, sans avoir été broyé, dans le « monde, par la malice de Caïn. Quand il arrive « aux enfants de Jérusalem d'être enchaînés, ils « sont captifs, mais nullement esclaves : ils pleu- « rent assis au bord des fleuves de l'exil, mais ils « suspendent leurs harpes aux saules du rivage, « en refusant de chanter sur une terre étran- « gère, et soupirant toujours après la patrie

absente ^ » Malhcureiisenient, Grégoire, au lieu d'avoir pour appui un Cliarlcmagne ou un Alfred, eut à lutter contre un Henri IV, c'est-à-dire contre un homme plein de courage et de talent sans doute, mais sans frein, sans mesure, à la fois emporté et perfide, habitué à ne reculer devant aucune extrémité, à user tour à tour de la ruse et de la violence, et qui, selon l'expression d'un contemporain, « ne c( fut pas plus tôt monté sur le trône de ses ancêtres, (( qu'il travailla de toutes ses forces à placer l'Eglise « sous son talon, et à la faire fouler aux pieds, (( comme une vile esclave, par ses complices". » Avec un pareil adversaire toute transaction était loutetiansacaon

W^ .p,. ''x'i 1^ impossible

e. Ln vam uregoire epuisa-t-il, pendant avec

, I I .,...,,. un prince f»il

sept années, tous les moyens de conciliation, il lui .,ue iienniv. fallut y renoncer, et alors il résol ut, sentant que Dieu l'avait pourvu d'une âme inaccessible aux faiblesses et aux déceptions d'ici-bas % de marcher avec

1. Mater Ecclesiœ qurc sursum est, ncc servit cum filiis suis, tiim maxime liberatur, cum premitur, tum maxime crescit cum minuitur. Nemo enim, cœleslis regui Abel concivis esse merebitur iiisi, qui in pr«>senti Gain malilia ad puerum limaverit..., Quod si filii Jérusalem aliquando captivi detinentur, tamen non serviunt; quod et si super flumina quidemsedentcs flentes irriguas nondelectantur,lii salicibus suspendunt organa et non cantant canticum in terra aliéna, sed ad Jérusalem suspirant. BoNizo, lib. ad ajnic., p. 794.

'2. Sic nimirum ille majorum ascendenscurrura, omnem Ecclesiam calcaneo supponere, calcandamque praîbere vilem ut ancillam pro viribus conabatur. Paul Bernried, ap. Giietser, t. VI, p, 142.

3. Sed Romani pontificis constantia et invictus adversus avaritiam animus omnia excludebat argumenta humanse fallaciœ. Lamb., ann. i075,apudPERTZ.,V, 222.

persévérance dans la voie de la juslicc et du bien. Grégoire Vil, tout historien digne de ce nom le reconnaît aujourd'hui, fut à la hauteur de la plus belle mission qui ait jamais été donnée à un homme depuis saint Pierre. S'il en eût été autrement, si cet immortel pontife n'avait pas compris toute retendue de sa tâche; s'il n'y avait pas consacré tout son génie et toutes les forces de son Eglise, il serait tombé au rang du pontifex maximus de Rome païenne ; l'Allemagne , sous un prince tel que Henri IV, aurait offert au monde le même spectacle hideux que l'Angleterre sous Henri VIII : on aurait vu, là comme ici, les évêques transformés en créatures du tyran, la noblesse catholique décimée par les supplices ou déshonorée par la complicité du sacrilège, les monastères livrés en proie aux courtisans laïques; toute la gloire et toute la fécondité acquises par l'Église du moyen âge eussent été comme non avenues; la société chrétienne aurait rétrogradé vers la dégradation du paganisme; le monde aurait perdu sa lumière; l'Église entière, Aiçonnée au gré de l'usurpation laïque, serait descendue dans ce néant que rêve toujours pour elle l'orgueil de l'impiété, et où dort d'un ignoble sommeil, chez tous les peuples schismatiques , le fantôme d'association sans indépendance qu'ils osent appeler une Église*.

1. Ecoutons, à ce sujet, l'anglican Bowdcn, que l'expérience des révolutions religieuses a éclairé : « Le sy^^tèmc que les empereurs d'.Vl-

lemagne voulaient fonder, dit-il, eût abaissé l'Église jusqu'au point de n'être plus que l'organe et la créature du pouvoir séculier; et, s'il avait pu se consolider, il aurait courbé cette église sous le joug d'une dégradation plus cruelle et plus durable à la l'ois que toutes les folies et tous les vices de ses pasteurs. » T. I, p. IIG.

Ailleurs, le même écrivain ajoute : « L'Église, sous les tyrans païejii?, qui ne pouvaient que la persécuter, aurait eu bien moins à soulTiir que sous le joug de monarques soi-disant cbrétiens, dont la cause était identifiée avec celle de la simonie, de l'impureté, de la résistance à toute réforme intérieure, et dont le pouvoir aurait puisé, dans le perfectionnement du système féodal, une solidité et une durée inconnue aux tyrannies dont elle avait été autrefois la victime. Mais les hauts conseils du ciel ne permirent pas un si funeste triomphe. »

11 faut bien le reconnaître, ni Fleury, ni même l'illustre Bossuct, toujours inquiets qu'on ne cherchât comme une image de l'empereur Henri IV dans leur grand roi Louis XIV, ni l'ieury ni Bossuet, disonsnous, n'ont aussi bien compris que Bowden, Anglais et protestant, la véritable nature des grandes luttes du onzième siècle.

ilOINES D OCC. VI.

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