‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 179 sur 196 · Ep.II · texte numérisé non relu

Ep.II

7). Ep. II, 74, C'est ce que Flcury traduit en ces termes : Grégoire YII étendit ses prétentions jusque sur les Russes. (Cf. RonnDA- CHER, Uist. uiriv. de l'Église, t. XIY, p. 199.;

« ordonnons, de la part du B. Pierre, de ne plus « oser faire la guerre à votre souverain, car tenez « pour assuré que tout ce que vous tenterez contre « lui, vous l'aurez tenté contre le siège aposto- « lique. Si vous avez quelque plainte à faire contre « votre roi, c'est à nous que. vous devez demander « jugement; c'est de nous que vous devez attendre « justice, plutôt que de vous armer contre lui, au « mépris du saint-siége. (Jue si vous ne vous repen- « tez pas de votre témérité; que si vous essayez de « contrevenir à noire ordre, sachez et tenez pour « certain que nous tirerons contre vous le glaive « du B. Pierre, et que nous vous châtierons, si vous « ne vous hâtez, vous et tous vos adhérenls, de faire « pénitence*. »

Si Grégoire YII intervint dans la succession au trône de Hongrie, c'était pour empêcher que ce royaume, dont le fondateur, saint Etienne, avait reçu de Rome la couronne et le titre d'Apostolique, ne devînt, par la faute d'un des prétendants, un fief du royaume d'Allemagne : « Vous savez, » écrivait le pape au souverain hongrois, « que le . « royaume de Hongrie, comme plusieurs autres, « doit exister dans un état de liberté et n'être soute mis à nulle autre souveraineté qu'à la sainte et

1 . Quod si te tuœ tcmcritatis non pœnituerit, sed contra mandatiini nosirum contumaciter ire tentavcris, scias indubitanter quia gladiutii B. Pétri in audaciam tuam cvaj:rinal)inius et codempertinaciain tu;un .. nisi resipiscas, mulctabimus, Ep, VII, 4.

« universelle Eglise romaine, sa mère, dont lessu- « jels sont traités non comme des serfs, mais « comme des fils. » Et ailleurs : « Il faut que ce « très-noble royaume fleurisse en paix et se mainte tienne en sa propre souveraineté, et que son roi « ne dégénère pas en roitelet. Or, en méprisant « le noble patronage de saint Pierre, dont vous w savez que relève ce pays, le roi Salomon sVst mis « dans l'obligation de se soumettre au roi alle- « mand, et il n'a plus été qu'un roitelet^ »

Ainsi, la fière et jalouse indépendance du peuple hongrois, si laborieusement conservée à travers tant de siècles, a eu pour premier défenseur, contre l'Allemagne, le pape saint Grégoire VII !

Concluons donc de tout ce qui précède que, dans la direction politique de la société chrétienne comme dans le gouvernement de l'Eglise, Grégoire VII n'innova point, n'ajouta rien à la doctrine de ses prédécesseurs , et se borna à faire, le premier, la rigoureuse application d'une coutume profondément enracinée dans les convictions de tous les peuples chrétiens. Mais ce n'est

1. Notum tibi esse credimus, regnum Ilungarise sicut et alla nobilissima régna in propriœ liberlalis statu debere esse, et nulli régi alterius regni subjici,nisi sanctse et universali matri Romanse ecclesife.quaî subjcctos non habet ut servos.sed utfilios suscipit universos. Ep. II, 63. Et ailleurs : Ut fiât in pacc nobilissimum regnum Ilungarise, quod hactenus />er se principaliter viguit, utrex ibi non regulus fiât. Verum ubi contempto nobili dominio B. Pétri... re.\ subdidit se Teutonicoregi, et reguli nomen obtinuit. Ep. II, 70.

MOINES d'oCC. VI. 38

pas tout : la bonne foi oblige à reconnaître qu'en pratiquant cette coutume, Grégoire croyait fermement accomplir un devoir imposé par les lois divines et humaines, ainsi qu'il l'écrivait aux fidèles Allemands.

Remarquons-le, du reste, l'antique droit dont on reproche à saint Grégoire d'avoir fait usage n'avait jamais été contesté, au moyen âge, par d'autres que par ceux qu'il atteignait^ Or, depuis quand a-t-on accepté pour juges compétents de la légitimité d'une décision ceux à qui elle est applicable? Au moyen âge, personne ne contestait à l'Église le droit de punir ; mais on regimbait parfois contre l'application de la peine. Dans les temps modernes, au contraire, on a reconnu que la peine pouvait être méritée, mais c'est le droit de l'appliquer qu'on a contesté comme excessif. Il en résulte que le droit et le fait, se trouvant ainsi admis, approuvés, par des juges différents sans doute, mais d'accord sur un point où leur impartialité ne saurait guère être suspectée, constituent, à vrai dire, un arrêt sans appel ^

1. ...Propter qucc (scclera) cum excommunicari, non solumiisquc ad dignam satisfactionem, scd ab omni honore regni, absquc spe reciiperationis, debcrc destilui, divmarum et Inimanarinn legum tcstaliir auclorilas omnibus cjjiscojiis, ducibus, comitibus, cctcrisqiic fidelibus in regno Teutonicoriim christianam fidem defendcntibus. Ap. Paul. Bernried., de Vit. S. Greg. VI I^ c. 78.

2. Le comie de Maistrc dit excellemment : « Les princes frappés par l'anathcme des papes, n'en contestaient que la justice, de ma-

Il est un autre point de vue qui mérite, au plus haut degré, Tattention et la sympathie des amis de la vérité. En dehors de la question du droit divin et delà tradition catholique, il est indispensable de reconnaître que les principes et la conduite de saint Grégoire Vil ont rendu le plus signalé service à la constitution politique de l'Europe chrétienne, et au maintien des libertés qui garantissaient alors la société contre le despotisme. La chrétienté du moyen âge avait, à très-juste titre, horreur de la monstrueuse absorption de toutes les forces sociales en un seul pouvoir sans limite et sans contrôle ; ses croyances, ses traditions, ses mœurs, étaient d'accord pour inspirer une invincible répulsion contre la monarchie illimitée et mconditionnelle , telle que l'avait subie Rome païenne sous les empereurs, et telle qu'elle existait encore, dans toute son ignominie, chez les Grecs de Constantinople. Grâce au point d'appui qu'offrait la papauté, la chrétienté échappa longtemps à ce joug odieux. Grégoire, en commençant la

nicre qu'ils étaient constamment prêts à s'en servir contre leurs ennemis, ce qu'ils ne pouvaient faire sans constater manifestement la légitimité du pouvoir... L'autorité des pajJes sur les rois 71' était conlestée que lyar celui quelle frappait... En général, l'Église est infaillible pour tout novateur, jusqu'au moment oîi elle le condamne. Le comte de Maistre, du Pape, 1. II, c. 10, et IV, c. G. Le grand écrivain n'a pas consulté les sources contemporaines de la lutte des papes au moyen âge ; on voit qu'il s'est contenté des ouvrages de seconde main, de MaiinLourg, Muralori,etc. Mais, à travers ce voile, il a saisi toute la vérité avec la perspicacité du génie.

lutte féconde et glorieuse, que l'on désigne sous

le nom de guerre des investitures, ou de guerre du

Grégoire vil sacerdocê contre l'empire, Grégoire eut l'honneur

contre Henri IV, de retarder de plusieurs siècles ravénement du

a retardé, i • • i

de pouvoir absolu, en Europe, et la victoire des tra-

lusieurs siécle's, • i • r • i

rétablissement ditions païenncs, qui, depuis, a fait des peuples despotisme, europécns unc collection d'administrés et de fonctionnaires, de la loi et de ses interprètes \ des instruments de despotisme, de la cour des souverains une antichambre, de la royauté une idole, et de l'Église une servante.

Des écrivains superficiels ont cru voir dans les efforts de Grégoire une réaction contre le système féodal ; c'est faire preuve d'une grande ignorance et de la nature de ce système et de l'esprit du pontife. Le pouvoir monarchique, alors comme à toutes les époques, tendait à s'accroître indéfiniment ; le principe de la constitution sociale du moyen âge était de tempérer l'autorité royale par celle des seigneurs et des évêques. Ces derniers lormaient souvent la majorité dans les assemblées politiques de l'empire et des autres royaumes chrétiens; l'hérédité des grands fiefs garantissait l'indépendance des feudataires laïques ; mais les prélats n'auraient plus été que deserviles instruments des ambitions et du despotisme monarchiques, si

1 Un peuple de domestiques {ein Bedientenvolk) , dit Gfrôrer, en parlant de la situation des Allemands après la guerre de Trente- Ans, qui mit le sceau à l'état de servitude inauguré par la réforme.

les rois, usant et abusant de la simonie et de l'investiture, étaient devenus les maîtres absolus des dignités ecclésiastiques, et avaient pu clioisir, à leur gré, parmi les clercs indignes et obscurs qui remplissaient leurs palais, des créatures dociles pour les placer, en leur qualité d'évêques et d'abbés, à la tète du gouvernement des Etats et dans les grandes assemblées nationales ^ L'équilibre social aurait été nécessairement rompu, il ne pouvait être maintenu que par la pureté des élections ecclésiastiques, laquelle n'avait de garantie, elle aussi, que dans l'énergique résistance et l'indépendance du pontificat romain \ On le voit donc, en délînitive, c'était de la papauté que dépendait le maintien de la constitution sociale du moyen age^; et c'est ce qui explique pourquoi, dans leur lutte contre les empereurs, les papes purent presque toujours compter sur l'appui de tous les grands vassaux laïques, qui ne tenaient pas à la dynaslie régnante par les liens du sang ou par l'origine immédiate de leur fortune.

Cet appui ne fit point défaut à Grégoire Yll, et

1. Léo, Lahshuch der Gcschichlc des Mittelalters Halle, 1850, p. 145-140, passim.

2. Léo, p. 119. Et l'écrivain ajoute : « Les papes furent le boulevard de la liberté politique au moyen âge, et leur influence dans les choses temporelles ne s'est annulée que depuis qu'ils ont paru ignorer le secret de leur puissance. »

3. « L'autorité des papes, dit le comte de Maistre {dt/ Pape, 1. II, c. 9), lut la puissance choisie et instituée au moyen âge, pour l'aire équilibre à la souveraineté temporelle et la rendre supportable aux

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