Grec, Epist. IV
déplorables qui résultaient de l'incertitude où il laissait rxVllemagne en ce qui concernait la légitimité des deux rois, ils écrivirent une dernière fois à Grégoire en ces termes : « Si tout ce que nous avons « soulTert pour vous ne mérite pas que vous vous « occupiez de nous affranchir; si nous ne sommes « dignes, à vos yeux, d'aucune faveur, rendez-nous « du moins la justice, que vous ne pouvez refuser « même à des ennemis. Vous nous imposez la neu- « tralité : pourquoi ne l'imposez-vous pas aussi à « ceux qui ont désobéi à tous vos décrets, qui « communiquent avec les gens que vous avez excom- « muniés,qui servent de tout leur pouvoir celui que « vous avez déposé, et qui lui prêtent toute la force « dont il use pour nous opprimer? Tous les maux « que nous souffrons nous viennent de ceux que « vous pouvez et que vous devez réprimer. Pourc< quoi donc votre courage tant vanté, et qui, selon « la parole de l'Apôtre, doit être toujours prêt à « châtier toute désobéissance, pourquoi ce courage « ne sait-il pas la châtier? Si nous autres, pau- « vres brebis, nous venons à commettre quelque « faute, aussitôt la sévérité apostolique se déploie « contre nous; mais s'agit-il des loups qui dé- « chircnt à belles dents le troupeau du Seigneur, « alors il n'est plus question que de patience, de « longanimité, de résignation à supporter le mal « en esprit de douceur. Or, nous vous en sup- « plions, au nom du Seigneur Jésus, soit que la
« crainte de ce pécheur, dont la gloire n'est qu'un « fumier, vous ait paralysé, soit que les caresses « et les belles paroles de vos familiers vous aient a séduit, rentrez en vous-même, reprenez courage, (( souvenez-vous de Thonneur et de la crainte de « Dieu; et, si vous ne voulez pas nous sauver pour ♦< nous-mêmes, sauvez du moins votre propre res- « ponsabilité; car, si vous permettez plus long- <( temps à ces pervers de sévir contre nous, il est à « craindre que, devant le Juge véritable, notre «( perte ne soit pour vous sans aucune excuse ^ »
Ainsi parlaient au fougueux Grégoire VU les catholiques Saxons ; et, après un rapide examen de la situation, Ton serait presque tenté de s'associer à leurs reproches, si cette longanimité, cette temporisation excessive du glorieux pontife ne semblait avoir été permise de Dieu pour confondre, dans l'avenir, la mauvaise foi de ses calomniateurs.
Quant à Grégoire, rien n'ébranlait le calme et
■1. Si... nihil a vobis gratis meruimiis, quare saltem justitia, quaî nec inimicis dencganda est, nobis denegatur?... Igitur vestra illa famosa strenuitas, quse juxta Apostolum semper inpromptu liabuit ulcisci oinnem inobcdientiam, quare istamnon ulciscitur?... Si quando miseric nos oves in aliquo excessimus, confestim sine mora in nos Aposlolicse autoritatis vindicta processit. Kunc autcm cum ad lupos pervcntum est. qui apertis inorsibus,etc... Rogamus er^o vos, ut sive vos terror viri peccaloris... exorbitare fecit, sive familiarium personarum mollita persuasio delinivit, ut redeatis ad cor, ut incmor sitis lioncslatis et timoris Domini,etsi non nobis propter nos parcitis, saltom vestraî iunoccntia; in tanli sanguinis cl'lusione proviJeatis. bm'xo, c. 1 15.
(iiïîjîoire VII.
la modération de son ame : aux remontrances et
liicn n'allèi'O
le calme aux soupçons injurioux des partisans de l'Eglise 'le d'Allemagne il avait répondu : « Ne doutez pas de
nirfi Vil. •• i
« moi, mes très-chers frères; ne croyez pas que, « sciemment, j'aille lavoriser jamais le parti quia « tort : j'aimerais mieux mourir pour votre salut « que gagner (oate la gloire du monde par votre « perte. Si, d'après de fausses lettres ou de faux « rapports, on vous dit le contraire, n'en croyez « rien. Je crains Dieu, et tous les jours je souffre « pour son amour : mais je redoute peu l'orgueil et « la séduction du siècle, car j'attends avec certi- « tude une consolation de ce Dieu tout-puissant « dont la miséricorde dépasse et nos mérites et c( notre espérance. * » Et ailleurs : «J'apprends que « quelques-uns d'entre vous se défient de moi, et « m'accusent d'une inconstance mondaine, au mi- « lieu de mes dangers... Les Italiens, d'un autre « côté% me reprochent une trop grande dureté en- « vers Henri. Pour moi, j'ai la conscience de n'avoir « agi, d'un côté ou de l'autre, que selon la justice « et l'équité... Tenez pour certain que, par la per- « mission de Dieu, nul homme, ni par l'amour, ni « par crainte, ni par aucune passion humaine, n'a
1. De me nuUo modo dubitetis.... omnipotcns et misericors Deus qui ultra spem, ultra meritum miseretur. Episl. VI. 1, ad Germanos.
2. Quolquot Latini suiit. Epist. YII, 5, ad Germanos. Dans le texte de cette lettre doiniéo par Hugues de Flavigny, il est dit : Quolquot îaici sunt.
« jamais pu ni ne pourra jamais me détourner du « droit cliemin de la justiee^ »
Mais aussi, quand le temps de la patience fut expiré, la mesure des attentats de Henri comblée et sa mauvaise foi indubitablement prouvée ; quand on eut constaté que le roi avait détruit, selon l'expression d'un contemporain, comme des toiles d'araignées, toutes les conditions que la mansuétude du pontife lui avait imposées à Canosse% avec quelle vigueur et quelle majesté Grégoire, fulminant contre Henri la seconde et définitive sentence, ne proclama-t-il la royauté de RodolplieM Rappelons ici, pour en faire jouir tous les admirateurs du courage et de la justice, les immortelles paroles du pontife : « Bienheureux Pierre, prince des apôtres, « et toi, Paul, le docteur des nations, daignez, je « vous en conjure, incliner vos oreilles vers moi, « et m'exaucer, dans votre clémence; vous qui êtes « les disciples et les amants de la vérité, aidez- « moi à faire connaître toute cette vérité et à dis- « siper Terreur que vous détestez tant, afin que mes c( fières me comprennent mieux et sachent que « c'est grâce à votre appui, après celui du Seigneur
1. Sciatis indubilanter quoniam, Deo gubernantc, ncmo liominum, sive amore, sive timoré, aut pcr aliquam cupiditatem, potuil me unquam, aut amodo poterit seducere a recta semita juslitiîE. Jbid.
2. Conditiones omnes et universa Ecclesiasticarum legum vincula quibus illecumapostolica auctoritatc in salutcm obstrinxerat, contcmptim tanquain aranearum telas dirupit. Lambeut, Sciiafn., ann. 107.
ù. Au concile de Rome le 7 mars 1080.
« et de sa mcrc Marie toujours Vierge, que je rc- « siste aux méchants et que je puis vous prêter « secours en vos calamilcs*. » Puis, après avoir raconté sa vie entière, ses luttes, la première pénitence de Henri, suivie de nouveaux attenlats, il terminait ainsi : « C'est pourquoi, me confiant « en la justice et miséricorde de Dieu, en celle « de sa très-pieuse mère: Marie, toujours Vierge, « et muni de votre autorité, j'excommunie le (( susdit Henri, qu'on appelle roi ; je le lie des « liens de l'anathème; de la part de Dieu tout- « puissant et delà vôtre, de nouveau je lui inter- « dis le royaume d'Allemagne et d'Italie; je lui « Ole tout pouvoir et toute dignité royale, je dé- « fends à tout chrétien de lui obéir comme roi, « et je délie de leur serment tous ceux qui lui ont « juré ou lui jureront désormais fidélité en tant que « roi'... Agissez maintenant, je vous en conjuré, « pères et princes très-saints, afin que le monde « comprenne et sache que, si vous pouvez lier et « délier dans le ciel, vous pouvez aussi sur la terre « ôter et conférer à chacun, selon ses mérites, les
1. Béate Pelrc, princeps Apostolorum, et tu, Paule,doctorgentium, dignamini, qufcso, etc.. quia veritatis estis discipuli et amatores, adjuvare ut veritatem vobis dicam... Conc. Roman., ann. 1080, ap. Laebe, Conc. T. XII, p 637, éd. CoLETir.
2. Iterum regnum Teulonicorum, et Ilali;\} ex parte omnipolentis Doi et vestra interdicens ei, omnem potcstatem et di^juitalem illi regiani tollo.... Ibid.
<( empires, les royaumes, les duchés, les marquisats, « les comtés, et toutes les possessions humaines. « Souvent vous avez ôté les patriarcats, les primate tics, les archevêchés et les évéchés à des indignes « pour les donner à des hommes religieux : si vous « pesez les choses spirituelles, quelle ne doit pas « être votre puissance sur les choses séculières ! Si (( les anges placés au-dessus des princes les plus or- « gueilleux doivent élre jugés par vous, que sera- « ce donc de ceux qui ne sont que leurs esclaves ? « Que les rois et tous les princes du siècle appren- « nent donc ce que vous êtes, ce que vous pouvez, et « qu'ils redoutent désormais de mépriser les ordres <( de votre Eglise ; exercez votre justice contre le « roi [lenri, assez tôt pour que tous sachent que sa « chute provient, non du hasard, mais de votre « puissance. Et plaise à Dieu que sa confusion le (( conduise à la pénitence, afin que son ame soit « sauvée au jour du Seigneur * ! »
Aucune considération humaine n'avait dicté à Grégoire ce jugement définitif, car les aTaires de ses partisans en Allemagne étaient alors dans un état à peu près désespéré * ; et hientôt Rodolphe,
1. Agite nunc, qiucso, patres et principes sanclissimi, ut omnis mundus intelligat et cognoscat quia, etc.. Addiscant nunc rogcs et omnes sœculi principes, quanti vos estis, quid potcstis et timeant parvipcndere jussionem Ecclesitc vestr<c... Confundalur utinaui ad pœnitentiam, ut spiritus sit salvus in die Doinini ! Ibiil.
'2. C'est l'aveu que fuit Stemzi;!., l'ardent apologisle de Henri IV, t. I, p. 459.
C54 SALXT GRÉGOIRE VII,
ce roi de bienheureuse mémoire S périssait, comme un autre Machabée% au sein de la victoire'', en disant : « Que je meure ou que je vive, j'accepte avec « joie le bon plaisir du Seigneur *. »
Après cette catastrophe, les événements se précipitent : Guibert, archevêque de Ravenne, est élu pape par les prélats impérialistes d'Allemagne et de Lombardie. Alors Henri IV vainqueur, descend en Italie, où la comtesse Mathilde ose seule lui résister. Grégoire est trois fois assiégé dans Rome, enfermé dans le château Saint-Ange, trahi par la
i. Beatœ mémorise régis. Grec, Epist. IX, 3.
2. Pater patri?D, servantissimus justitiœ, indefessus propugnstor sanct9eEcclesiae...inservitioB. Pétri occumbere promeruit. Bernoll. CossT., ad ann. 1080.— Yoigt compare sa mort à celle d'Éparainondas à Mantinée, p. 567.