‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 28 sur 196 · En 1072. Oudeiuc. Vital., 1. Ill, p. 14, éd. Leprévost · texte numérisé non relu

En 1072. Oudeiuc. Vital., 1. Ill, p. 14, éd. Leprévost

^. Sanies quantum testa ovi anseriscapere possct. Ouu. Vit., lib. III, p. 114. De iOGl à 1006 eux i ion.

aux rudes labeurs de leur état? C'est Ebrard, comte Ébrard de Breleuil et vidame de Chartres, avec plusieurs

de Breteuil, .^ ,, .

Thibault compagnons de son sacriiice : on 1 avait vu jeune,

de Provins, . ^ .^

Simon beau, riche, toujours vêtu avec magnihcence ,

comte de Valois, , . , . i i i r" a •

embrassent comptc parmi Ics premiers nobles de rrance, et si vie monastiqno. hautaiu, si Irasclblc, qu'on osait à peine lui parler^ ; et voilà que, subitement, touché par la grâce, il se dépouille de tout; fuit, pauvre et nu, loin de son vaste patrimoine, et se met, pour faire pénitence, à fabriquer du charbon, tout joyeux, en revenant de le vendre à la ville, de pouvoir se dire : « Enfin, j'ai donc atteint la suprême richesse ' ! »

Le comte Ebrard ne faisait d'ailleurs que suivre l'exemple d'un de ses pairs, c'est-à-dire de Thibaud, fils du seigneur de Provins, de la race des comtes de Champagne, et dont l'histoire mérite qu'on s'y arrête. Un jour, ce jeune seigneur, qui devait cein-

1. Is in a?late positus llorulenta, cuni gratissimîc esset elegantiœ, prœseitim cuin sœcull nobilitate gcnus cjus, ita et mirabili specieriiin conspicuilate pollcret... divitiarum etiam omnium claritate pateret : mens liominis in multo supcrbia- fastu conslituta... Vir inter primores Francije undecumque famosus... Adeo indignabundœ liabitudinis, ut facile cuipiam, vel verbo aggressibilis nequaquam videbatur GuiDEUTi Nuvigenti, De vita sua, 1. I, c. 9.

2. Cum carbonibus faciendis... operam daret, et hac illacque cum suis pcr rura et oppida vcnum ferret, lum primuui ratus est se supremas attigisse divitias. lOld. — Après avoir vécu quelques années de la sorte, Ébrard alla se faire moine à Marmoutier dont les religieux parlent de lui, en ces termes, dans un diplôme de 1072 : « Domnus Ebrardus nudus et pauper effectua, patria et parentibus derelictis, percgre profectus est. » Ap. Madili,., Anii. Ben., t. V, append. n" G.

(lie bicntol le baudrier de chevalier, s'écliappe du château paternel avec son fidèle Walter, et, résolu d'abandonner parents, amis, terres, fortune, il laisse ses chevaux, ses écuyers, dans une auberge (kl faubourg de Reims, et s'en va se cacher en Allemagne ^ Là, il entre au service d'un grossier paysan, gagne sa vie à la sueur de son front et prend la résolution de dompter son orgueil en fauchant les foins, en nettoyant les étables, en faisant du charbon dans les bois". Une après-midi qu'il s'était loué pour sarcler une vigne, et que la fatigue d'être resté longtemps courbé, les écorchures de ses mains trop délicates et de ses pieds privés de chaussures, ralentissaient son zèle pour le travail, le rustre qui l'employait sans comprendre môme sa langue, se mit à l'accabler de coups d'aiguillon, qu'il supporta patiemment et même avec bonheur, dit l'hagiographe, par amour pour la pénitence"'. Après ce rude noviciat, le jeune

1. Parentibus non solum nobilibus, rerum etiam clarissimis atquc ditissimis... Assumpto VValtcro, quodam milite suo... relicta domo, pâtre, matre... mancipiis, amplissimisque prrcdiis, cumque omnibus sseculi pompis, quasi proximo Pasche accincturus militiaî cingulum .. Apud S. Remigii subuibium,... armigeris atque equis in liospitio rclictis... nudis pedibus pervenerunt ad locum qui dicitur Picingo in Teutonicoruni regno. VU. S. Thcobaldi, auct. Petro, abbat. œqucUi, in AcT. SS. 0. B., t. IX, p. 167.

2. Isti usque ad vilissima et laboriosissima rusticorum opéra devoluli sunt... lapides ferendo, fœnum ex pratis secando, stabula curando, et maxime carbones, ut idem Beatus simpliciler postea referebat, ad opéra fabrilia faciendo. Ibid.

3. Ut ad vineas heibis inutilibus purgandas conducerclur... dorso inclinato dolente, excruciatis quoque nudis manibus in horbarum

MOINES d'oCC. VI. 6

comte se rendit en pcMcrinage à Saint- Jacques de Compostelle, puis à Rome, et finit par se faire moine en Lombar(lie^

Celte vie de bûcheron et de charbonnier, embrassée librement par les comtes de Breteuil et de Provins^ fut aussi le but de l'ambition d'un péni-

eradicatione, pedibus nudis per sentes et silices cxcoriatis... stimulo aculeato caîdere cœpit et pungere... Aller enim alterius linguam non intelligebat. Ibid., p. 108.

"1. Il mourut en 106G, et fut canonisé par Alexandre III. C'est en son honneur que fut construite, en Bourgogne, par le duc Robert II, vers 1290, une église priorale dont le chœur, qui subsiste encore, est un véritable prodige d'élégance, d'élévation et de beauté. On y voit la châsse de Saint -Thibaut, dont les Annales archéologiques de Didron ont publié une exacte description, un portail latéral admirablement travaillé, et enfin les tombes d'un chevalier et de sa femme, qu'on place parmi les monuments les mieux conservés de la sculpture chrétienne. Saint-Thibaut en Auxois est situé sur la route de Semur à Pouilly, sur les bords du canal. Tout voyageur qui parcourt ce coin de la France ne doit, à aucun prix, négliger cette merveille peu connue de la Bourgogne.

2. C'est ce qu'il faut conclure des vers suivants, attribués par les uns à Thibaut de Mailly, et par d'autres à Thiébaud de Montmorency, seigneur de iMarly, lequel se croisa en 1117 et se fit moine cistercien en 1179. Ce poëtc-chevalier du douzième siècle est cité pai Labbe et par Mabillon, in Act. SS. 0. B., t. IX, p. 574 :

Ains vos vueil amentoivre de Simon de Crepy... Quant qu'il avoit au siècle laissa et enhaï. Bien le laissa voir, que sa terre en gucrpi. Dedans une forcst en essil s'enfoui ; La devint charboncrs, i tel ordre choisi.

On ne sait pas pourquoi le P. Chitflet et les Bollandistes (tome YIII de septembre, p. 750] n'ont voulu voir dans ce mot de charbonnier qu! une sim\i\e c\cs\gna{ion, motivée par la couleur noire du froc bénédictin : ils avaient sans doute perdu de vue les passages de Guibert de Nogeut et du biographe contemporain de saint Thibaut de Provins, que nous avons cités plus haut.

tent plus illustre encore, et dont la conversion remua profondément tous les cœurs sous le pontificat de Grégoire VII. Simon S comte de Valois, de Grépy, d'Amiens, de Mantes et du Vexin, de Bar et de Vitry, porte-orillamme de la couronne de France, héritier de l'antique race des comtes de Vermandois, si redoutables aux rois carlovingiens, était l'un des vassaux les plus puissants, les plus belliqueux de Philippe P"" et passait pour le plus riclie seigneur terrien du royaume de France-. Injuste-

1. Voir, pour le détail des litres et des possessions du comte Simon, les Bollandistes (t. VIII septcmb., p. 719). On croit généralement que la maison ducale de Saint-Simon descend de la sœur de Simon, laquelle épousa Herbert, comte de Vermandois, et prit le nom de Saint-SimoM en l'iionneur de notre saint. Imhof., Geneal. exe. Familiar. Franc, p. 199. Act. SS. Bolland., 1. c, p. 715, 744.

2. Le père de ce Simon, Raoul III, comte de Valois, Crépy, etc. (connne le porte la notice découverte à Saint-Claude par le P. Chifflet et insérée dans le volume du 30 septembre des Bollandistes, n° 43), le père de ce même Simon avait épousé Adèle, fille du comte de Dar-sur-Aube, de la façon la plus romanesque. Un jour qu'il se rendait à Rome, Raoul, passant au pied du château de Bar, apprend <iu'une jeune dame, orpheline et veuve, y demeure. Il se présente devant cette dame, demande sa main, l'obtient et continue sa route, après avoir fait serment de l'épouser au retour. Mais, pendant l'absence du chevalier, les grands du pays, peu soucieux de subir une domination trop puissante, décident que la comtesse épousera Rainard, comte de Joigny, qui l'emmènera dans son château. Revenu de Rome, Raoul court assiéger Joigny, emporte et détruit le château, délivre sa fiancée captive et la conduit à la Ferté où elle lui est enlevée de nouveau. Raoul délivre une seconde fois la comtesse, l'épouse à Crépy et devient, par ce mariage, comte de Bar et de Viti^ [Vie des saints de Fianche-Covdc, t. III, p. 53i et suiv.). — Raoul III épousa plus taid Anne de Russie, veuve de Henri 1", sa parente au cinquième degré, d'où cxconimunication.

Simon, le second fils de Raoul III, né en 1048, élevé à la coiu' de

ment poursuivi par son suzerain, qui avait cherché à le dépouiller pendant sa minorité, Simon avait rassemblé ses vassaux et fait la guerre au roi avec autant d'énergie que de succès ^ Toutefois, désireux d'éclaircir tous les doutes sur la légitimité de ses possessions, il alla, en 1075% consulter à Rome le pape Grégoire VII, dont il suivit les instructions en réparant scrupuleusement toutes les injustices (jue son père avait commises.

Guillaume le Conquérant, dont la femme, Mathilde, était sa parente, aimait passionnément la chasse, et cette passion fut, l'origine de sa conversion. Un jour qu'il chassait, tenant son épervier sur le poing, il lui arriva de lancer l'oiseau contre une proie dont il désirait ardemment se rendre maître [De vit., cl). Déçu dans son espoir, il s'abandonna à un véritable accès de fureur, pendant lequel il jura de haïr, à partir de ce moment, tout ce qui était bien et d'aimer tout ce qui était mal. Cette espèce d'engagement diabolique fut promptement suivie de repentir, et, dès lors, le jeune homme travailla sérieusement à s'affermir dans le bien.

Gauthier, le frère aîné de Simon, ayant été tué à la guerre, ce dernier demeura le seul héritier du comte de Valois. Un peu plus âgé que Philippe P' , le fils de sa belle-mère, le jeune comte eut à soutenir, avec des chances diverses, de sanglantes luttes contre le roi de France, qui voulait lui enlever ses domaines. Obéissant au conseil de saint Grégoire VII, Simon n'hésita point à faire exhumer le corps de son père delà ville de Montdidier, dont Raoul III s'était injustement emparé. A la vue du corps, réduit en pourriture, d'un prince naguère si puissant et si redouté, Simon prit en dégoût la puissance et la gloire GuiB. NoviG. de Vit. sua, 1. I, c. 10.

1. Concitat gentem suam, et velut frendens leo, licet corde dolens, perturbât et dévastât quod in régis reperit possessione, et doncc proprium possideat asscrit nuUo modo retroire. Vit. S.Siinonis, comitis Crespeiensis, cluclore Synchrono, c. 1, post Ven. Gliberti Novig. opéra, ed d'Acliery, 1651, fol., p. 072. Cette vie se trouve aussi dans les AcT. SS. 0. B., t. IX, p. 574, et dans les BoUandistes, t. VIII de sept.

2. En 1075, disent les BoUandistes, mais en 1074 selon Albéric.

A son retour en France, Simon reprit les hostilités contre le roi, et il se montra si preux chevalier, qu'il contraignit Philippe à conclure un traité qu'une assemblée de la noblesse ratifia, et par lequel SCS droits furent reconnus et ses domaines restitués \ Celte vie guerrière ne faisait pas oublier au vaillant comte les pratiques de la piété : tout lassé qu'il pouvait être par les luttes et les exploits de la journée, il ne s'en faisait pas moins un devoir d'assister aux matines des religieux ^

Cependant un ardent désir de conversion et une aspiration passionnée vers la vie monastique s'étaient emparés de l'âme du chevalier. Ce jeune et brillant vainqueur, ce puissant seigneur qui passait pour l'homme de France le plus riche après le roi, ne songeait plus qu'à sacrifier sa gloire, son opulence et sa vie, pour l'amour du ciel '\ Ses barons lui ayant choisi pour épouse la fille du comte Ilildebert de la Marche, aussi belle de sa personne que distinguée par sa naissance, le

1. Riirsus rcgem aggrediens, ccrtamen ut miles optimus amplexatur et donec victor existerct, licet invitus a belli negotio minime relaxatur... Fit convenlus nobilium, judicium fit a sapientibus, quse jure contigerat hsereditas Simoni judicatur etredditur. Ibid,, c. 3.

'2. Cum fere tricnnio labore militari implicitus caro illius requiem nonhaberct, nocte tamen armorum fatigatione minime detentus solo tantum comité conlentus ecclesiarum limina subiens, matutinis semper intéresse gaudebat. Ibid., c. 2.

3. Omissis deliciis, quarum ubertas tanta illi affluebat, ut pêne post regem in tota regione nullus dilior, ncc rébus opulentior videretur. Ibid., c. 6. Cf. GuniEiiT Novir.., de Vit. sua, t. I, c. 10.

comte ratifia ce choix et s'en alla chercher la princesse jusqu'en Auvergne, suivi par un brillant cortège. Mais, au milieu de la pompe des noces, il profile des premiers moments de liberté qu'on lui laisse avec sa fiancée, et des premières caresses qu'autorise leur future union, pour prêcher à la jeune fille la continence et la fuite du mondée Quand elle vit son charmant fiancé décidé à renoncer à elle et au mariage, elle résolut de montrer autant de générosité que lui, et elle partit % la nuit même, avec deux chevaliers, ses proches parents, pour aller se faire religieuse à la Vau-Dieu, dans une étroite et sauvage vallée, près de la source de l'Allier % où Robert, le grand apôtre monastique de l'Auvergne, avait fondé un lieu de refuge pour les femmes veuves de la province \

1. Eleganti forma, facie pulcherrima, génère nobilis... Magnatum multitudo mandatur, ornatus diversitas appetitur... Sponsa venienli Simoni osculapergcns amplexatur... Oscula dabantur sanctitate condita, amplexiis implicabantur luxuria rcmota, aliisque credentibus eorum dicta lasciva jucunditate repleta, vir Domini prœdicationis verbum et dulcia vitaî colloquia,iitambosœculorcnuntiarent, cordi illius insercbat. Ibicl., c. 4. Cf. Guib. Novig., de Vit. sua, I, c. 0. Alberici Tridm EoNTiuM Chronic. ad ann. 1076, ap. Leibnitz, Accès, histor., c. ii.

'2. Quse cum amautissimum juvenem sibi et mundo repudium dédisse rescisset, ipsa iriferior vidcri non tolerans, virginalibus tuimis, etc. (Guib., 1. I, c. 10.)

3. Junctis illis conversionis et generis propinquitate collegis duobus. Ibid. — Tous deux se firent moines, et l'un d'eux devint ensuite archevêque de Bourges. Voir plus loin.

4. On admire encore le cloître désert, mais toujours debout, du monastère où vécut longtemps et saintement la généreuse fiancée du comte de Grépy.

A peine le comte Simon fut-il rentré dans ses domaines, après cette jj^lorieuse victoire sur luimême, que le roi d'Angleterre, Guillaume le Conquérant, qui avait été son tuteur, le manda en toute liate pour lui offrir la main de sa fille Matlîilde. Simon s'y refusa, prétextant d'une affinité trop rapprochée*, qui le forçait à demander conseil au pape, et il partit de chez lui pour prendre le chemin de Rome. Préalablement, il voulut donner un gage de sa dévotion à la métropole monastique de Cluny, où aflluait, pour ainsi parler, toute la piété de cet âge. Le 22 mars 1070, par une charte dressée en présence de Philippe de France et scellée du sceau royal, le comte faisait don à Tabbé Hugues du monastère qu'il avait fondé dans le château de Grépy et où reposaient les cendres de ses pères*. Après cela, Simon se mit en route; mais, avant de franchir les Alpes, il voulut s'arrêter à Saint-Oyant, ou Saint-Claude, la célèbre abbaye du Jura dont on a raconté plus haut l'origine, et il s'y fit admettre comme moine. Mais, bientôt, aspirant à une vie plus rude encore et à une solitude plus

1. Simon était, en effet, parent au sixième degré de la femme du conquérant, par Mathilde de Flandre.

2. Dans cet acte Simon déclare qu'ayant pour Hugues de Ciuny « plus d'affection que pour nul autre en ce monde, il concède à cet abbé et à ses successeurs le monastère de Saint-Arnoul, bâti dan», son château de Crépy, et dont il veut que l'abbé soit choisi parmi les religieux de Cluny, selon l'esprit de Dieu et la règle de saint Benoît. » (Ap. lioLLAxu., 50 sept., n'' 117.)

complète, il sollicite et obtient la permission de s'enfoncer dans les hautes montagnes à peu près inhabitées, qui s'étendent au nord de Saint-Claude. 11 y remonte jusqu'à l'endroit où les eaux rapides du Doubs sortent des profondeurs d'un antre, dans le flanc du Noirmont, et se répandent à larges flots à travers d'immenses et sombres forets. C'est dans ces bois, non partagés par les Bourguignons après la conquête, mais qu'une vague tradition affirmait avoir été postérieuremenl donnés à Saint- Claude par Charlemagne; c'est sur ce sol stérile, qui, de fait, appartenait au premier occupant, que Simon se bâtit une cabane au bord du Doubs S gagnant sa pauvre vie à faire le métier de bûcheron, à l'instar des deux comtes dont nous parlions plus haut ; ne se nourrissant que de pain et de fruits sauvages, et réservant encore, sur cette maigre pitance, de quoi faire l'aumône aux voyageurs affamés \ Il contribua de la sorte aux défrichements du Jura, qu'opéraient graduellement.

1. Cette cabane de Simon a été l'origine du prieuré de Moutlie, dont est sorti un chef-lieu de canton du même nom, dans le département actuel du Doubs. L'église de Mouthe est encore sous le vocable de Saint-Simon.

2. Cœpit namque ut de proprio manuum viveret, ubi novalia fièrent scindere cum securi. Cibus erat tenuis panis cum aqua, legumen et poma sylvestria, et hoc semel in die, excepta Dominica... Et quse domi contulerat aquam collo deferens ipse mala cum pulmcnlo dccoxit... Accidit ut quidam vialor esuriens illic agapem poslularet : Panis, inquit, decst, sed sunt poma sylvestria... Guibert. c. 9, 10.

depuis plusieurs siècles, les moines de Saint-Claude, et on lui attribue «généralement la fondation de douze monastères ou prieurés, au sein de ces montagnes à peu près inhabitées ^ Mais il ne lui fut pas donné de jouir longtemps de cette solitude tani désirée. Le bruit de sa conversion s'était répandu au loin, et avait rempli d'étonnement et d'admiration la Normandie, la Flandre et toutes les provinces de France, jusqu'aux confins de F Allemagne où il avait été connu et aimé ^

L'abbé Hugues voulut piofiter de l'ascendant que devait exercer désormais l'illustre pénitent, et il le supplia d'aller demander au roi Philippe F"" la restitution de quelques biens enlevés à Gluny par ce prince. Le comte de Vermandois, naguère rival et

\. Voir, sur ces défrichements du Jura, l'excellent Essai sur l'histoire de la Franche-Comté, par M. Edouard Clerc (t. I, 1837), les Mémoires de Droz sur Pontarlier (p. 121), et la Vie de saint Simon au tomelH des Vies des saints de Franche-Comté, par les professeurs du collège catholique de Besançon, 185G.

2. Igitur Flandrise, Normanise... tanti viri rumore suscepto stupore mirabantur : quippe qui notus regionibus illis dilectus Domino, ottam carus omnibus erat, etc. Vit. S. Stmo/tis, j^os^ Guibertum, c. 6. Toutes les chroniques contemporaines célèbrent avec enthousiasme la conversion de Simon : « Le voilà, dit lune d'elles, cet astre d'or, ce Simon si beau, (jui renonce à sa ravissante épouse, qui déserte le pays des Francs où il dominait sur des milliers de serfs : Sijdus aureum... pulcherrimuni Simon... reliquit sponsam decoratissimam... et totam deserens Francorum gentem in qua inter millia servorutn dominabatur. (Hariulf. Vita S. Arnulfi, c. 25.)

5. Notum sit vestrœ Celsitudini, beatissime pater, me plus quam omnes honiiiies in carne viventcs in Deum diligere, etc. Ad. V. Gi i- DEHTi ojjcia, nui. et observ., édit d'Achery, p. 507.

vainqueur du monarque, niais alors revêtu du froc bénédictin, accepta la mission et alla trouver son ancien ennemi à CompiègneS bien qu'il souffrît encore d'une blessure faite par la chute d'un sapin pendant qu'il se livrait au dur travail de pionnier dans les forets du Jura. En entrant dans la ville, Simon est reconnu par le peuple; une foule immense, avide de le contempler, se rassemble autour de lui, et le conduit, comme en triomphe, jusqu'au palais, en faisant retentir l'air d'acclamations ^ Le roi le reçoit avec toute sorte d'honneurs, et lui accorde sur-le-champ l'objet de sa demande. De là Simon se rend auprès du roi d'Angleterre, pour rétablir la paix entre lui et son fils aîné Robert. Au bruit de l'arrivée du saint, plusieurs chevaliers qui avaient été autrefois ses vassaux, et beaucoup d'autres au nombre de près de mille, viennent audevant de lui, avec des présents, de l'or, de l'argent, des mules, des palefrois''. Simon refuse tout et se contente du succès de son intervention entre le père et le fils. Avant de quitter Guillaume le Conquérant, le comte eut avec lui et avec

i. Pour y assister à la translation du Saint Suaire.

2. A quibusdam, qui festivitati intererant, statini agnoscitur... Vox populi et turban lœtantis clamor attoUitur. Simon 1ère ab omnibus clamabalur; Simon ccrtatim aspicitur, et sic usque ad palatium régis vix, turba premcnte, subtrahitur. Vita, c. 11.

3. Qui sui in sicculo dicebantur, alii et quamplures, pêne milites mille... et quisque de proprio aurum vel argentum, nmlam seu paletridum ut acciperet, dévote precabantur. Ibid.

sa femme des enl reliens secrets où il leur fit {ioiiler toutes les émotions austères et consolantes de la religion : la reine, inondée de larmes, était émue au point de ne pouvoir parlera

Simon alla ensuite visiter le Bec, dont son ami, le grand saint Anselme, venait d'être élu abbé, et, après avoir séjourné quelque temps dans ses domaines du Valois et du Yermandois, il revit avec bonheur sa chère solitude d'où bientôt Grégoire Vil devait le faire revenir à Rome'. Le pape lui confia la mission de réconcilier Robert Guiscard avec le Saint-Siège. Simon réussit dans cette nouvelle négociation, et il rendit ainsi à l'Eglise romaine, alors engagée dans la lutte la plus dangereuse contre l'empereur Henri IV, l'inappréciable service de lui assurer l'alliance des Normands, qui devait être la sauvegarde de Grégoire VII et de ses successeurs. Peu de temps après, Simon tombait malade, et mourait à Rome', entre les bras du Souverain Pontife qui le fit enterrer parmi les papes*.

1. Adeo ut regina, sicut bonarum moris est mulierum, loqui nequirct vcrba, intercedente ploratu. Ibid.

2. L'abbé de Saint-Oyand, voulant garder Simon dans le Jura, lui avait caciié les lettres du pape ; mais Grégoire menaça d'interdire l'abbaye si l'on refusait d'obéir à son appel.

5. Le 50 septembre 1082, selon Mabillon (Act. SS. 0. B., t. IX), mais en 1080 selon les Bollandistes (t. VIII sept., p. 74'2).

4. Tum, prtecipiente episcopo, sepultursc locus inter aposlolicos prœparatur : et quia apostolicam vitam studuit imitari, merito liujus opicis adeplus est dignitatem. IditL, I, 14.

L'exemple

du

comte Simon

entraîne

d'illuslres sei-

gneuis.

L'éclalanle conversion du comte de Valois produisit une profonde impression sur la noblesse contemporaine, et fit naître, parmi elle, de nombreux imitateurs. Lorsque Simon avait quitté ses domaines, pour aller se réfugier à Saint-Claude, cinq chevaliers de sa maison, tous de naissance illustre et de très-bonne renommée, s'étaient joints à lui ^ et ils ne tardèrent pas à suivre son exemple.

Un autre seigneur, nommé Etienne, issu, du côté paternel comme du côté maternel, d'une longue lignée de comtes % venait à peine d'être armé chevalier, lorsqu'il déposa le baudrier symbole de cette dignité, pour se rendre à son tour à Saint-Claude où il voulait apprendre h immoler, sous le joug de la règle monastique, les penchants de la nature déchue^ . Pendant ses voyages en France, le comte Simon, par

1. Juiictis sibi de familia quibusdam viris nobilissimis. VU. S. Simon.,post GuiBEiiTCM, c. 6. — Prsemiserat ante se duos illustrissimos viros, domnum Rodulfum et domn. Franconcm ; secum vero duxit D. Rotbertum, D. Arnulfum et D. Warnerium. lli omnes et secundum genus sseculi clarissimi et secundum Deum nobilissimi, postea se bolocaustum Deo obtuleruut. Jo.vnn. Moxach. Ckron. Besueiis. in Spicileg., t. II, p. 434, éd. in-fol.

2. Pâtre nobilissimo progenitus, qui et ipse non solum consul» sed etiam a pâtre et avo consulibus originem duxit. De matre... quod dixerim, nisi quod ex utiaque parte... ex progcnie consulum, imo ab ipsis consulibus est generata. (Elle était fille du comte de Resnel.) Ilnd.

3. Erat adliuc tenellus, militaribus tamen armis decoratus... sseculari balteo abrenuntians, in prael'ato cœnobio monacliilem vitam arripuit, ibique... pcr decem annos se in Dei servitio mactavit. Ibid. — Cet Etienne devint en 108G abbé de Bèze, et fut l'un des supérieurs les plus distingués du grand monastère.

r humilité et la suave pureté dont ses discours et jusqu'à son visage étaient empreints, avait exercé, sur les chrétiens de tous rangs et de tout âge, un attrait si puissant, que, partout où il se présentait, une foule d'hommes et de femmes, en le voyant, se décidaient à embrasser la vie religieuse. Mais ce fut l'ordre de la chevalerie qui lui fournit les plus nombreuses recrues. Au dire d'un écrivain contemporain, l'exemple de Simon suffit seul pour décider le duc de Bourgogne et le comte de Maçon à se faire moines à Cluny, et beaucoup d'autres seigneurs à renoncer au siècle \ En Italie, le comte exerça la même influence. Pendant la mission qu'il remplit auprès de Robert Guiscard, dans l'intérêt du pape Grégoire, il détermina, par ses prédications, près de soixante chevaliers normands à se revêtir de l'armure du Seigneur, c'est-à-dire à prendre l'habit monastique, dans diverses abbayes de ^ALpulie^ Aussi, un chroniqueur bénédictin désigne- 1- il Simon comme le chef de ces princes « naguère

1. Tôt tantosque scrmonum ejus puritas, et animi, quam in facie prseferebat, humilitas, \iros animavit et fœminas, ut infinita scxuum agmina ad viœ prosecutionem istius... conflarentur... excmplo ejus noinine... Equcstriuin siquidein viiorum studium liominis multum soUicitavir. examen. Guib. Novig. de Vita sua, I, c. 10. — Jam carus omnibus erat quatenus Hugo Burgundia; dux... et ejusdem ordinis quamplurcs, pietalis affcctu et illius dulcedine inflammati, arma dcponerent, seculun relinquentes... >'obilcs pariter et ignobiles, audito ejus nomine, imitabantur. Vit. S. Sltnon., c. 6.

2. Cujus allocutioni assensum prîcbentes, penc sexaginta milites secularibus omissis, arma dominica susceperunt; et sic viri Dei praedicalione monachilem bidiitum... susceperunt. VU. S. Simon., c. 13.

Garnier

de

Montmorillon,

et

Arnaud

de Pamèle, etc.

« semblables à des lions par la terreur qu'ils inspi- (( raient, à des léopards par la diversité de leurs « crimes, mais qui, plus tard, devenaient humbles « comme l'hysope, odorants comme la myrrhe, et «plus blancs que la neigea»

Parmi ces seigneurs, que l'exemple ouïes exhortations du comte de Valois portèrent à prendre le froc, on doit citer Werner ou Garnier de Montmorillon, l'un des deux chevaliers qui avaient accompagné leur cousine, la jeune comtesse de la Marche, fiancée du comte Simon, dans sa fuite et dans sa retraite à la Chaise-Dieu-. Werner comptait parmi les plus nobles seigneurs du Poitou. Il avait préludé à sa vocation monastique, pendant qu'il servait encore le monde, en entreprenant le pèlerinage de Saint -Jacques de Compostelle ; et, à son retour du vénéré sanctuaire, il avait sacrifié, pour soulager un mendiant malade, des gants richement ornés qui lui venaient d'une femme tendrement aimée*. Entré ensuite comme

1 . Principes enim qui prius fucrant siniiles Iconibiis propter cni- (Iclitatem et terrorem, et leopardis propter, etc., liysopina, liuniili scilicct, confcssione mundati, per myrrham iiiortificationuin candore sunt super nivem dealbati. Ilorum autein caput et dux exstitit cornes Francorum iiobilissimus, Simon nominc, etc. Chron. Bcsuens.

2. L'autre était Hildebert de Montmorillon, frère de Garnier, depuis abbé de Deols et archevêque de Bourges. OnnEn. Vit., lib. Vlli. p. 71i, cd. Ducbesne. Mabjll., Ann. lien., 1. i.xiv, c. 98.

5. Miles illustris... dum adlmc in armis mundo serviret, in inlroitu cujusdam sylvaî solus cum armigero suo languenti mondico repente occurrit, et poscenti stipem nunuïios quos daret manu non liabuit :

moine à la Cliaise-Dieu, il y servit Dieu peiidanl quarante années ^ Un jour, l'un des religieux du monastère eut une vision où un ange, après lui avoir imposé une mission spéciale, ajoutait ces mots : « Je le parle au nom de celui que Martin (( a vêtu de la moitié de son manteau, et à qui « Garnier a donné ses gants brodés. » Le moine lit part de cette vision à l'abbé et aux anciens du monastère : on y savait bien Tliistoire de saint Martin à Amiens, mais on se perdait à chercher ce que signifiaient les gants de Garnier. Enfin, le vieux chevalier, Garnier de Montmorillon, fut interrogé, et il raconta simplement l'histoire du gage d'amour, dont il avait fait le sacrifice dans sa jeunesse. Alors les religieux, tous ensemble, remercièrent Dieu témoin invisible et immortel des moindres de nos bonnes actions-.

Une partie des vastes domaines que possédait,

scd pretiosas cliirothecas ab arnica sibi directas dévote porrexit. Ou- DER. Vit.

1. Casœ Dei monachus fere XL annis Dco militavit. Ibid. — Mais c'aurait été à Saint-Cyprien, selon le biographe du R. Bernard de Tiron. Peut-être ce Garnier est-il le même que celui qui accompagna le comte Simon à Saint-Claude. Cf. Mabill., Ann. Ben., lib. LXIV, c. 98, et lib. LXVII, c. 61.

2. Cuidam rcligioso... post matutinos in oratorio supplicanti angelica Visio apparuit... Jlle me misit ad te, et liœc tibi mandavit quem Martinus parte chiamydis suîe vestivit, et cui Guarnerius chirothecas suas donavit... Scnioribus historia de Martini divisa clilamide satis claruit... sod res de Garnerii cliirothecis omnino diu laluit. Tandem ipse... simplicitcr detexit... Dcoque qui bona facientibus semper prœsto est, gratias egit. Obderic. Vit., 1. c.

saint Arnoiil

siunoniint'

le Foi t.

avant sa conversion, le comte Simon de Valois et de Yermandois, appartenait au diocèse de Soissons. Cette ville eul pour évéque, peu de temps après, le Le moine moiue x\.rnoul, fpii, avant son élévation à l'épiscopat, vivait dans une cellule aux environs de l'abbaye de Saint-Médard, dont il avait été lui-même abbé. A riieure mémo où le saint comte Simon mourait à Rome, le reclus Arnoul eut, dans sa cellule de Soissons, la vision de cette mort. Il Tannonça aux religieux du monastère, en les invitant à faire célébrer les obsèques de l'homme illustre qui était à la fois leur compatriote et leur bienfaiteur ^ Les moines obéirent, tout en doutant de la vérité de la prédiction ; mais, avant que le mois fut écoulé, ils purent se convaincre que le reclus avait dit vrai.

Cet Arnoul avait beaucoup de points de ressemblance avec le comte Simon : comme lui, il avait renoncé à tous les avantages et à tous les honneurs du monde, pour se donner à Dieu dans la vie monastique. Issu d'une maison illustre et trèsriche de la Flandre", propre neveu des comtes de Namur, de Louvain, de Loos et de Mous, il avait été

1. Ite, fratres, festinanter ; nuntiate abbati et Iratribus, quia domnus Simon, olim cornes Vcrmandensis, hodie de liac vita recessit, et jubeatabbas vclociter cclebrari otficium pro exitii tanti viri... >'otate diem, notate horam, et invenietis ita esse... IIariclfi, Abb. Aloexb. coœqualis VU. S. Arnul, 1. 1, c. 25, in Act. SS. 0. B., t. IX. p. 524.

2. Celle de rainèle. Son père élait a non solum gcneris spectabilis nobilitate, sed et rerum copia mundanaruni dilatas inler cœteros compatriotas. > Ibid., c 1.

de bonne heure armé chevalier \ et il s'était distingué par une valeur et une force physique qui le mettaient au-dessus de tous ses contemporains, et lui valurent le surnom d'Arnoul le Fort, Il l'était tellement, en effet, qu'il se servait d'un mat de navire, en guise de lance, et qu'il soulevait un chariot de foin avec l'aide d'un seul homme. Lorsque l'empereur Henri vint tenir sa cour à Utrecht, Arnoul étonna et surpassa tous les chevaliers allemands par sa vigueur flamande-. Il faisait, du reste, le plus noble usage de cette force, dans les expéditions lointaines auxquelles il prenait part comme vassal de l'Empire, et il s'efforçait sans (relâche de mettre fin aux guerres particulières qui désolaient le Brabant et la Flandre. Souvent •il y réussissait, grâce à sa valeur, qui était irrésistible, et surtout à son éloquence qui lui donnait un grand crédit dans les cours de justice •des princes qu'il servait comme vassal ou comme compagnon d'armes^.

Au milieu de tout cet éclat, Arnoul ordonne un jour à son écuyer de préparer son plus bel équipage,

1. Suscoptis jnxta voîum amicorum, ritumque nobilium militiîc signis. Ibid., c. .". — Omiii hiimaiia virtute prcestantior in rébus militaribus luit. Compeud. VU. S. Arii. cod. loc, p. 555.

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