‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 37 sur 196 · Tomiferum fratres ut conspiciunt venientem · texte numérisé non relu

Tomiferum fratres ut conspiciunt venientem

Qui veslros apices fert nimium lugubres, Unde domo quserunt, vel qui gerus, unde Rolulus Unde vel errantes proférât unde pedes.

(Ex rotul. Gauzberti, ap. D. Mautène, Hist. de Marm., t. I, n"»45.'

La présence très-fréquenle des porte-rouleaux de la mort, dans certains pays, y répandait une grande tristesse. Aussi, l'un des poètes les plus originaux du temps, Baudry de Bourgueil, à une époque où la foi commençait à s'affaiblir, se plaignait-il de la vue continuelle de ces oiseaux de mauvais augure :

Obsecro jam parcat tam sjepe venire veredus ; Per nimios usus nimium sua verba voremur. Vivant preelati pro (pioruui morte vagatur

Les moines devenaient ainsi les compatrioles et les frères de tous les chrétiens ; grâce à leur douce et persévérante influence, la charité et la foi purent opérer, dès lors, parmi les hommes, la seule égalité qui n'impli([ue ni la confusion ni l'nnéanlissement de toute hiérarchie sociale : elles purent réaliser, pour un temps, cette fraternité des nations qu'on a cherché depuis, mais en vain, à fonder sur l'amour du gain et la cupidité industrielle. ^^

L'Ordre Monastique exerça, d'ailleurs, une action encore ])lus manifeste et plus féconde sur les principes et les règles de la constitution politique, dans les divers royaumes de la chrétienté. Prenant part, à côté des rois et des seigneurs, à tous les actes solennels de la vie des peuples \ les abbés des principaux monastères siégeaient aux diètes d'Allemagne et de Hongrie, aux cortès d'Espagne, aux parle, ments d'Angleterre et de Sicile, dans toutes les assemblées publiques de France et d'Italie. Ils y [)ortaient cette science, cet ordre, cette sagesse pratique qu'il a toujours fallu reconnaître, bon gré mal gré, dans les chefs élus par les ordres religieux.

Vultur edax, corvusque niger, volitansque veredus, Necnon bubo canens dirum mortalibus omen, Sij^nificant mortem, prœsaganturque cadaver. Sic rotiilus seiMper mortem cujuslibet affert. Ergo sit a nostris penitus conveiUibus exsul, N'am si stepe venit, nummi mercede carebit

(DocHEsx. Script. Franc, t. IV, p. 253.)

1. Vingt-neuf abbés béiK'dictins furent coiivoiiués au sacre de Pbi lippe, fils du roi Henri I", en 1059.

MOINES d'oCC. VI. g

injustices.

Beaucoup de ces élus avaient occupé, dans les armées ou dans le monde, avant leur conversion, les positions les plus considérables, et le peuple sentait que les rois n'auraient pu trouver nulle part des conseillers plus désintéressés, ni les peuples des représentants plus indépendants et plus dignes. Ils savaient Partout, Ics mouastèrcs réguliers offraient des

a^ux abus et aux modèlcs dc bous gouvcmements : 1 autorité y était respectée jusqu'au scrupule, mais, en même temps, tempérée avec sagesse. Les trois éléments constitutifs d'une bonne organisation politique y étaient représentés par l'obéissance absolue de la communauté aux ordres de l'abbé et l'intervention obligatoire des chapitres et du conseil des doyens, par l'élection des supérieurs, réservée aux anciens, et par la liberté des suffrages accordée à tous, quant à la disposition des biens monastiques. Outre leur grande expérience des hommes et des choses, les religieux apportaient, dans les conseils des rois et des nations, un courage qui ne reculait devant aucun danger : nulle part la fatale tendance de l'homme à abuser du pouvoir qu'il tient de Dieu, ne rencontra jamais un frein plus efficace que chez les enfants et les confrères de saint Dunstan, de saint Gérard de Hongrie, de saint Dominique de Silos, et de tant d'autres moines restés inébranlables en face des princes tyranniques. Le droit de résistance au pouvoir injuste, droit qui formait la base de toutes les

constitutions politiques du moyen Age , trouvait dans l'esprit monastique un aliment inépuisable et un invincible appui.

On s'est demandé souvent quelle est la disposition qui constitue le tond de toutes les garanties d'ordre, de sécurité et d'indépendance inventées par la sagesse politique, quelle est la vertu sans laquelle toutes ces garanties sont dérisoires : C'est, à coup sûr, l'énergie morale qui inspire à l'homme la force et le besoin de s'opposer à l'injustice, de protester contre les abus de la puissance, alors même que ces abus et ces injustices ne retombent pas directement sur lui. Or, cette énergie morale était inhérente au caractère et à la profession des moines. On en a vu cent exemples dans les pages qui précèdent ; on en trouverait cent autres dans n'importe quel volume des annales monastiques, jusqu'à la ruine de l'indépendance des abbayes, jusqu'au triomphe de la commende par le concordat de Léon X. A mille ans de distance, le même courage calme et indomptable éclate dans la réprimande adressée par saint Benoît au roiTutila', comme dans la réponse de l'obscur prieur de Solesmes au seigneur de Sablé, contre lequel il avait dû soutenir les privilèges de son couvent. Ce seigneur de Sablé, ayant un jour rencontré le prieur sur le pont de la ville, lui dit : « Moine, si je ne craignais Dieu, je le jetterais

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