‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 5 sur 196 · I . , . ., I • i,n féodalité · texte numérisé non relu

I . , . ., I • i,n féodalité

depuis plusieurs siècles, gouvernait 1 Europe ca- et

.11- ^ ..,, , ,i l'Eî^lise.

iholique ; et, après avoir cite le? mémorables con-

versions des grands seigneurs du onzième siècle, qui se courbèrent sous la crosse de l'abbé Hugues de Cluny, sorti lui-même de leurs rangs, nous constaterons les liens étroits qui unirent l'aristocratie féodale et l'Ordre Monastique, pendant toute l'époque où ces deux institutions se déployèrent dans leur force et dans leur liberté.

Ce serait ici le lieu de réfuter le paradoxe par lequel des observateurs superficiels et trop servilement imbus des préjugés nouveaux, établissent une sorte de lutte constante entre l'Eglise et la féodalité, et opposent toujours, dans leurs écrits, le moineau chevalier, l'abbaye au château. Plusieurs propagent cotte étrange erreur, avec des intentions pures, et croient, de la sorte, pouvoir être utiles à l'Église, tout en sacrifiant à leurs instincts modernes. Mais le meilleur moyen de servir l'Eglise, c'est de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Quelles que soient les transactions que puisse conseiller la prudence, quand on traite avec les contemporains, laissons du moins à cette sainte vérité toute sa liberté et toute sa force dans l'histoire; ne la sacrifions pas à d'ignorantes déclamations; ne sacrifions point surtout, avec elle, l'honneur de ces })reuxqui ont dormi tranquilles dans leurs tombes monastiques, jusqu'au jour où des vandales sont venus à la fois profaner leurs cercueils et raser les abbayes séculaires qu'ils avaient fondées.

11 ne s'agit pas ici de faire l'apologie de la féo-

dalilé,au double poiiil de vue social et polilicjue ^ ; il s'agit encore moins d'en tirer quelque conséquence applicable à la société moderne, dans le présent ou dans l'avenir. Mais le passé appartient h la justice, et la justice impose aux liommes impartiaux et sincères le devoir de reconnaître une vérité aussi éclatante que la lumière du jour, en déclarant que l'époque féodale a été, de toutes les pliases parcourues jusqu'ici par la société temporelle, la plus constamment favorable au développement de l'Eglise. Après l'étude la plus consciencieuse des faits, nous ne craignons point de le

1. Citons seulement, en passant, le jugement qu'ont porté sur la féodalité deux jurisconsultes de nos jours, aussi érudits que peu suspects de partialité à l'endroit des institutions catholiques :

M. Troplong a parlé en ces termes, à l'Académie des sciences morales et politic^ues, le 10 janvier 1846 : « La féodalité n'a vécu d'une " vie si énergique et si fortement répandue dans toute l'Europe, <( que parce qu'elle avait le droit de vivre... Elle fut populaire à sa « naissance, et elle ne fut populaire que parce qu'elle donnait satis- <i faction aux idées généralement répandues sur la souveraineté et « sur les droits de la famille et de la propriété. la longueur de son <( règne, la grandeur et l'originalité de ses créations, le mouvement « qu'elle a imprimé, pendant plusieurs siècles, aux mœurs publi- « ques, attestent que ce ne fut pas une puissance d'emprunt... )> Rapj)ort sur les coutumes du bailliage cVAndcns, ap. Hcvue de législation, janvier iS40, p. 8 et 9.

M. Charles Giraud, inspecteur général des écoles de droit, membre de ITnstitut, parlant, au sein de la même Académie, des institutions judiciaires, fondées par les conquérants de la Normandie et de la Palestine, par les contemporains de saint Grégoire VII et de saint Bernard, avait déjà dit : « Le droit féodal n'y est pas tel qu'on pourrait le u croire, tyranniiiue, avide, barbare, stupide; il y est, il faut le dire,

« l'KPAnATEUR, GKNKUEIJX, KCLAUlÉ ET CIVU-ISATEUR. )) Notice lue à l'Aca-

/Iciiiic lu 12 uov. 1842; Hcvue de Icgislation, t. XVII, p. 28.

« L'KGLISE KT LA FKODALITK.

proclamer : de toutes les puissances qui ont régné sur le monde, avant on depuis l'aristocratie féodale du moyen âge, aucune n'a attribué à l'Eglise une si large part d'autorité, de richesses, d'honneur, et surtout de liberté ; aucune ne l'a dotée de monuments si gigantesques, si admirables, si [)rodigalement répandus sur la face de la terre; aucune n'a écouté si respectueusement sa voix, l'ourni à la défénse de ses libertés et de ses droits de si nombreuses et si vaillantes armées ; aucune^ enfin n'a peuplé ses sanctuaires d'une si grande foule de fidèles et de saints. Qu'on attaque la féodalité, au nom dfe la philosophie et de la démocratie moderne, rien de plus naturel, rien de plus logique ; mais, l'attaquer au nom de l'Église, qui tenait d'elle tout ce dont la monarchie et la démocratie ont fait leur proie, c'est à la fois le comble de l'ignorance et de l'ingratitude.

Sans doute, sous le règne de la féodalité catholique du moyen âge, le monde fut souillé de mille violences odieuses, de mille atroces injustices; mais en a-t-il jamais été autrement ici-bas? Et seraient-ce, par hasard, les successeurs de la féodalité, depuis Henri VIII jusqu'à la Convention, qui auraient dérogé à cette loi fatale? Oui, certes, aux siècles dont nous parlons. Ton vit, comme on le verra toujours, la cruauté, Tavarice, la débauche, réagir contre l'enseignement de l'Eglise, et maintenir .l'empire du mal sui' la terre; oui, certes, on vit maintes fois.

alors Jes églises, et surtout les monastères fondés ou dotés par la noblesse féodale, devenir les victimes des usurpations, des oppressions commises par les héritiers mêmes de ceux qui les avaient construits et enrichis. Oui encore, l'on vit cette même noblesse, égarée par la passion éternelle qui corrompt tous les puissants de la terre, par l'orgueil, par l'enivrement du pouvoir, se laisser entraîner hors des limites de la justice, de la modération, de l'honneur. Mais, ce qu'on n'a jamais vu au même point, c'est le rachat constant de ces violences, c'est l'expiation immédiate de ces crimes par des merveilles d'humilité \ de pénitence et de pieuse largesse. Ce qu'on n'a jamais vu, c'est ime classe d'hommes, tout-puissants de droit et de lait, presque toujours modestes et humbles devant la voix qui leur rappelait le néant et les dangers de leur puissance, toujours accessibles au repentir, toujours prêts aux sacrifices les plus généreux pour le salut des âmes et les intérêts du ciel, et perpétuellement préoccupés de défendre, d'agrandir, de fortifier l'Église, c'est-à-dire la seule force qui

1 . Citons, entre tant d'autres exemples, ceux de Godefroy, duc de Lorraine, et de Boniface, marquis de Toscane, qui, au onzième siècle, se firent tous deux discipliner publiquement, en présence de leurs sujets, pour obtenir de l'Église le pardon des violences dont ils s'étaient rendus coupables. [Gest. Vird. episc. in Calmet, Hist. Lothar. probat., p. *.ilO.) — Guido sacer abbas IJonifacium ne venderet amjjlius, ipsum ante Dei matris altare flagellât amorc verberibus nudum. Cité par lluKFLKB, Dcutsclir PaOslc, il, 52.

pût alors contre-balanccr et réprimer la leur\ La tache facile de prouver qu'il en fut ainsi pendant le moyen âge ne nous est pas imposée ici. Pour ce qui regarde spécialement TOrdre Monastique , nous croyons l'avoir partiellement accomplie dans les récits qu'on a lus, et dans ceux qui vont suivre. Rappelons seulement que, pendant Les tous ces grands siècles de splendeur monastique,

moines les plus i • • i d ^ • ,, • t^ • •

célèbres aepuis saint LJenoit jusqu a samt Dominique, les appartenaient f^^jg^t(,yj,g j^ ^^^^g ^es Ordres, Ics constructcurs de

plus nobles • * i • • i • i i i

familles. toutcs les principalcs maisons, la plupart des saints moines, et la très-grande majorile des abbés dont le souvenir est resté, étaient issus de la haute noblesse féodale. Ce n'est pas nous seulement qui l'affirmons : qu'on ouvre n'importe quel recueil des monuments de l'époque, n'importe quel volume de Mabillon, de d'Achery, de Canisius, de Martène, et qu'on y trouve, si l'on peut, une page d'où ne ressorte cette démonstration î Faut-il rappeler ici tous les réformateurs de l'ordre monastique, Colomban, Benoît d'Aniane, Dunstan, Guillaume de Saint-Benigne, Poppon de Stavelot, etc. ? tous ces

1. Ce sont les moines qui, dans la chronique des divers monastères , dans la biographie des saints de leur ordre, nous ont conservé le souvenir des violences de la noblesse, en y déposant l'énergique expression de leurs plaintes; mais c'est là aussi qu'ils ont enregistré les preuves innombrables de la générosité, du dévouement et de la pénitence de cette même noblesse. Ce serait donc manquer aux premières lois de l'équité historique, (|uc d'étudier ces sources pour y puiser exclusivement le récit des abus d'une puissance dont les bienf.iis y sont inscrits à chaque page.

roiidatoiirs d'ordres nouveaux, llerluin, Romuald, Jean Gualberl, Etienne de Grandmont? tous les jjontifes et docteurs bénédictins, Grégoire le Grand, lilric, NA'olfgang, Léon IX, Pierre Damien, Lanfranc, Didier du Mont-Cassin ? toute la dynastie des grands abbés de Cluny, Bernon, Odon, Mayeul, Odilon, Hugues? tous les martyrs enfin pris dans le cloître, Adalbert, Bruno, Boniface, Elphège, Géi'ard Sagredo, et tant d'autres dont les noms remplissent les pages de l'histoire? On a pu s'en convaincre, tous aj)partenaient aux races les plus nobles de leur temps ou de leur pays. Mais ce qu'il importe de répéter, c'est que leur exemple ne fut jamais stérile pour la classe même d'où ils étaient sortis, et que, tant que la noblesse fut maîtresse de la société, elle lui a fourni à la fois des modèles innombrables, d'intrépides défenseurs et des bienfaiteurs d'une inépuisable générosité.

Il nous semble que l'évidence de cette proposition doit ressortir de tout ce que nous avons écrit jusqu'ici ; mais combien de noms et de choses ne devi ions-nous pas citer encore pour rendre complètement hommage à la vérité histoiique sur ce point ! Combien de ti aits admirables, cotnbien de vies entières n'avons-nous pas dû omettre ! Il en est une pourtant que nous ne pouvons [)asser sous silence, tant elle résume fidèlement le véritable caractère d'une portion notable delà féodalité souveraine.

Géraud, comte d'Aurillac, ne vécut [)oiiit dans

GriMud, le cloître, mais il en pratiqua, au milieu du monde,

comte d'Aurillac.

toutes les vertus et toutes les austérités. Il était né* d'une des plus nobles maisons de France*, déjà illustrée par deux saints à qui elle avait donné le jour'. Dans les combats nombreux qu'il livra pour la défense des pauvres et des opprimés, nul ne put jamais lui résister \ quoiqu'il prît les plus minutieuses précautions pour rendre moins sanglante la défaite de ses ennemis ^ Dans sa jeunesse, il s'était laissé enflammer par la beauté de la fille d'un vassal ; mais, au moment de succomber, il se souvint de la douceur infinie de l'amour divin ^; el, pour metlre à l'abri de sa passion celle qui en était l'objet, il fit marier la jeune serve, et ludonna pour dot la liberté, avec un de ses propres domaines \ Il aimait à affranchir ses serfs ; mais la

i. En 850.

2. Garnis nobilitate tam excellenter illustris, ut inter gallicana< familias ejus prosapia, tam rébus quam probitate morum, generosior videretur. S. Odoms, Vit. S. Geraldi Aiiril. comil., ap. Bibl. Chm., p. 67.

3. S. Césaire d'Arles et le B. Areq ou Arige, abbé, fondateur de Saint-Yrieix.

4. Non enim auditum est allquando quod vel eum vol milites ejus, qui sub illius lidclitate pugnaverunt, evcntus victoriïc fefellisset. /6/W., p. 71.

5. Suis imperiosa voce prsecepit, mucronibus gladiorum rctroactis, hastas in antea dirigentes pugnarent. Ih'uJ., 70.

6. Species per ocuios cordi impressa remansit... Intérim sicut soient captivi inter \incula pristinre libertatis gementes memorari, suspirat Geraldus, et consuetam divimc dilectionis dulcedinem recolebat. Ih., 72.

7. Jubet protinus patri ut liane nuptui Iraderef. Quam et liberlatc donavit, et quoddani pranlioluni jure lestamentario concessit. Ib.

L'KGLISK ET lA FKODALITÉ. 11

plupart de ceux-ci refusaient la liberté qu'il leur offrait, tant son joug était doux et sa personne aimable*. Saint Odon de Cluny, qui a écrit la vie de saint Géraud, nous a transmis cent traits cbarmants de sa douceur envers ses vassaux, de son ardente et tendre cbarité, de Textrême délicatesse qui le distinguait au milieu d'une société où la notion de la propriété particulière était loin d'être comprise et respectée comme elle l'a été depuis. Ainsi, les produits de telle de ses terres étaient exclusivement affectés à la nourriture de ses pauvres; ceux de telle autre, à leur habillement ou à leur chaussure. Un jour, voyant une paysanne qui conduisait la charrue parce que son mari était malade, il s'arrêta tout ému; et, ayant questionné cette femme, il lui lit donner l'argent qu'il fallait pour mettre un homme à sa place. Une autre fois, comme ses domestiques avaient dressé sa table sous un cerisier dont ils avaient cueilli quelques fruits, il en fit rembourser le prix au cultivateur mécontent. Un autre jour encore, les pages qui le précédaient ayant pris quelques pois dans un champ où moissonnait un laboureur, il mit son cheval au galop, et, courant vers ce dernier, il lui demanda ce qu'on lui avait pris : « Rien, monseigneur, car ces pois, je les

1. Innuinera sunt quae emancipavit. Quam plures ex ipsis amore ojus perstricti libcrtatem récusantes, pennancre magis in servitute ejus ni.ilucrunt. Quo fado prrvidori potcst quam dulce doniininm in eos exorciierit... Ilabebat cuini idem senior divinitiis hoc doniim ut tani ip.e (piani senno rjus gratiosus esset. Ih., 10.'), 81.

« avais donnés, » dil le paysan. « Alors que Dieu

a vous le rende! » répondit le conn[te\

Ce sont là de 1res- petites choses en soi, dit le ])ieux biographe, mais qu'elles font bien ressortir l'amour du jnst(^ chez le noble seigneur'^ ! Le comie Gcraudd'Anrillacsavaitfjiiredeplusgrandesclioses, car il abandonna son immense fortune à saint Pierre, ne se regardant j)lus que comme un administrateur chargé de l'employer uniquement pour l'honneur de l'église et le bien des moines et des pauvres ; et, afin de se rappeler celte obligation, il s'en allait à Rome, tous les deux ans, avec dix pièces d'argent suspendues à son cou et qu'il déposait sur le tombeau du bienheureux apôtre, comme un humble serf qui porte sa redevance à son seigneur^. Pendant ces voyages comme dans ses foyers, la vie du comte se passait au milieu des moines, dont il étudiait avec amour les pratiques et les règles. S'il ne prit pas l'habit monastique, ce fut à la prière de son évoque qui voulait qu'il gardât le libre usage de son épée pour le salut de la pro-

1. Emisit equum, et ad liomiiiem concitus veiiit... At ille : Ejro, domine, grratis dedi... Et senior : Rone, iiiqiiit, faciat tibi Deus. Ibid., p. 78.

"1. \\;vc ei'f^o res pcr se exigua est, sed affectus recti lioniinis nnturaî lo^ibiis convenicns, eani gi-andescere facit... Forte dicet alitiuis (luod liît'C relalu indiyna sunt. Sed nos timorati hominis nienleni \)cv li;ec exigua denionsti-ainus. Ib.

5. Dcccmque solidos ad propriuni collum dependentcs, tanqiiam supplex servns, domino suo ([uasi ceiisum deterret. Ib., IK').

viiico ^ D'ailleurs, parla continence, les jeûnes el les pénitences de tout genre, il s'assimilait aux religieux autant qu'il lui était possible ; et il lui fut donné de consacrer les dernières années de sa vie à l'érection, dons sa ville d'Aurillac, d'un grand monastère dont il dirigea lui-même la construction et qu'il dota de la plus grande partie des biens qu'il avait attribués à saint Pierre. Il mourut avant d'avoir pu y installer des moines selon son cœur'. Mais, quelques mois après, Cluny prenait naissance et recueillait le magnifique héritage.

Combien d'autres grands seigneurs terriens transformèrent en dotations monastiques tantôt, comme le comte Géraud, la totalité de leur patrimoine, tantôt la partie la plus considérable de leurs biens ! A tous ceux que nous avons déjà nommés, tels que Gérard de Ro ussillon ou que ces preux normands dont nous avons déjà indiqué les largesses^, il faut ajouter, entre mille autres, Aymard, sire de Bourbon, qui donna Souvigny à Cluny*; Guibert^, qui fonda en Brabant l'abbaye de Gemblours, sur le site même de son château, et

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