‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 72 sur 196 · SuLPiT. Sever., vu. s. Martini, c · texte numérisé non relu

SuLPiT. Sever., vu. s. Martini, c

3. Voir l'admirable extrait qu'en donne le P. Cahier, op. cit., t. X.VII1, p. 148. Il y avait des calligraplies parmi les moines de la Thébaide, les plus austères qui furent jamais. Pallad., c. 59. Hist.

l.auriac, ap. Kosweyde.

M0I5ES d'oCC. VI. I 4

seigne les premiers éléments de l'arl de la reliure, dont les œuvres sont aujourd'hui si curieusement recherchées. Il voulait que les ouvriers apprissent à orner les manuscrits, afin que la beauté des saintes lettres fût rehaussée par l'éclat d'une riche couverture, pour réaliser, en quelque sorte, la parabohi du Seigneur qui, lorsqu'il convoque ses élus aux festins du ciel, les veut parés de la robe nuptiale. Saint Ferréol dit expressément, dans sa Règle écrite au sixième siècle, que celui qui ri' ouvre pas la terre avec la charrue doit peindre le parchemin avec les doigts \

Aussi, les plus illustres moines ne dédaignaienlils pas ce genre de travail comme exercice de pénitence : saint Jérôme, saint Eustase, abbé de Luxeuil, le vénérable Bède, Raban Maur, Lanfranc% et une foule d'autres saints et savants abbés, transcrivaient tantôt leurs propres ouvrages, tantôt ceux d'autrui\ Ce travail ne fut nulle part organisé avec plus de soin et de zèle que dans la grande abbaye allemande de Hirschau, au onzième siècle. L'abbé Frédéric prenait place luimême au scriptoriiim où nombre de moines fai-

1. Paginampiiigat digilo qui terrain non proscindit aratro, c. 28.

2. La bibliotlièque du Mans possède un manuscrit de V Hcxamcron de saint Ambroise, que Lanl'ranc corrigea pondant le séjour qu'il lit chez les bénédictins de cette ville. A la fin du nis., on lil, de la main du grand homme : Lanfrancus e<jo conr.ti.

3. Voir les nombreux exemples recueillis par Mabillon, Traité des études, p. 36; Réflexions sur la réponse de Rancé, t. H, p. 05.

i/Éc.Lisi: i:t la féodalité. tiii

saieiit des copies*. Son successeur, Guillaume de llirscliau, avait choisi parmi ses religieux douze calligraj)lies excellents, qu'il chargeait spécialement de la transcription des livres saints et des Pères. D'autres, en nombre illimité, copiaient les ouvrages d'une moindre importance \ C'était une véritable pénitence, car les hommes du moyen âge, les moines comme tous leurs contemporains, aimaient peu la vie sédentaire ; ils ne pouvaient s'y livrer qu'en imposant une contrainte perpétuelle à leurs habitudes et à leur nature. Mais l'exemple de tant de pieux personnages, de tant de grands hommes, et, par-dessus tout, la sainte vertu de l'obéissance, enchaînaient les religieux à cette tâche fatigante. Plus d'un aveu, échappé à la plume des laborieux copistes, trahit à la fois le poids de l'épreuve et le mérite du sacrifice. Un religieux de Saint-Gall a placé ces lignes, dans un coin d'un des beaux manuscrits de l'abbaye : « Celui qui « ne sait pas écrire croit que ce n'est point un « travail; mais, s'il n'y a que trois doigts qui <( écrivent, tout le corps fatigue'. »

1. Intcr 1061 et 1009. —V. Tkithem., Ann. Hirsaug., p. 214. — Ger- BKHT, llisl. JSiy. Silv., 1, 102.

2. Duodecim e monachis suis scriptores optimos instituit, quibus ut diviiiii; auctoritatis libros et SS. Patrum tractatus rescribereiit, demandavit. Erant pneter hos et alii scriptores sine certo numéro, qui pari diligentia scribcndis voluininibus impcndebant. ïhithkm., p. 229.

3. Qui nescitscribere non putat esse laborom : très eniin di^^iti scribunt, lotum corpus laborat. E-vdckht., in Cad. Ms. S. Galtenf., n° 243, up. Aux, t. 1, p. 87.

212 L'ÉGLISE ET Lx\ FÉODALITÉ.

Les moines dans leurs cloîtres n'étaienl jamais chauffés, et ils supportaient le froid le plus rigoureux pendant de longues heures du jour et de la nuit*. Aussi ne peut-on lire sans émotion les

1. Ex hoc dum, lector bone, fructum codicc carpis, Qui fucrit scriptor iiiterdum, qiucso, meinor sis : Pauper et exiguus huic nomen erat Ludovicus. Sedibus externis hic librum quem modo cernis, Dum scripsit, Iriyuit, et quod cum lumine soiis Scriberc non potuit, perfecit lumine noctis : Sis Leus istorum merces condigna laljorum. (Pez, Thesaur. Anccd. noviss. Dissert. Isag., t. II, p. 915.)

M. do Montalembert a écrit au crayon, en marge du volume ir.lerfolié dont nous nous servons pour cette édition, les lignes que voici : « 11 faut placer ici la délicieuse inscription citée par M. L. Delisle et transcrite sur une feuille à part Carlov. studia B. » — Nous avons vainement cherché cette feuille à part; mais le tome II du savaii t livre intitulé : le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, renferme plusieurs inscriptions relatives aux copistes, et parmi ces inscriptions se trouve sans doute celle qui avait frappé l'illustre historien des Moines d'Occident. Et d'abord voici des vers tracés à la fin d'un évangéliaire du onzième siècle, classé dans les manuscrits latins de la Bibliothèque nationale sous le n» 41960 :

Nauta rudis pelagi ut sscvis ereptus ab uudis,

In poitum venions, pectora lœta tenet : Sic scriptor fessus, calamum sub calce laboris

Deponens, habeat pectora lœta quidem.

Ille Dec dicat grates pro sospite vita,

Troque laboris agat iste sui requie.

Mercedes habeat Christo douante per levum

Ille qui hune librura scribere jussit. Amen.

• Dans un sacramentaire inscrit sous le n" 12050 du fonds latin, le copiste, qui s'appelait Rodrade et avait été ordonne prêtre, en 855, par Hilmeralde, évêque d'Amiens, invoque en ces termes les prières des prêtres qui feront usage de son sacramenlaire : Ego Kotiadus, misericordia Dci indigens, victus llilmeraldi antisli-

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quelques ligues placées, par le moine i.ouis de Wissobrunii, à la iiu de la copie du commentaire de saint Jérôme sur Daniel : « Bons lecteurs qui

lis jussiouibus, victusque episcoj[)ali.s auctoritutis excommunicationibus, IIII Nouas Martii, sacerdolalis minislerii trepidus suscepi officium, anno incarnationis Doniini DCCCLIII, indictione I, epacta VII, concurrente VU, termino paschali lY Kalendas aprilis. Quiciimque banc ordinationis meœ adnotatiunculum legeris, et pcr hanc codiccm doiuinici corporis consecrationcm recitavcris, tuis, quseso, precibus adjutus dicatum Cbristi exhibere sacerdotium et supcrnœ visionis consequi merear bravium.

Te quoque suppliciter, Christi benedicte sacerdos, Codicis istius fiueris qui forsitan iisu, Intcr sacroruni solemnia sis menior ipse, • Posco, mai, prccibusque Deum mihi conciliato

Obsequio cujus cœlestia rnunera libas.

A la fin d'un autre manuscrit du fonds latin, portant le n° 12296 rtdont les cai-actères dénotent l'époque carlovingienne, on lit une inscription dans laquelle le scribe, nommé Garembert, invite le lecteur, qui ne soupçonne peut-être pas les difficultés du travail des copistes à prendre garde d'eiïacer les lettres avec ses doigts : Amice qui legis. rétro digitos teneas, ne subito litteras deleas... sicut navigant! bus dulcis est portus, ita scriptori novissimus versus.

En tète d'un martyrologe écrit au douzième siècle, est figuré un moine à genoux, offrant un livre à saint Pierre, et la peinture est accompagnée de cette inscription :

In nomine sancte et individue Trinitatis. Ego, frater Nevelo, bujus sancti cenobii Corbeiensis alumnus, in sanclo babitu constitutus, sed conscientiœ sarcina utcumque peragravatus, hune libellum, propriis sumptibus elaboratum et propria manu prout potui descriptum, obtuli domino et patroni nostro beatissimo Petro apostolo.

Le frontispice qui précède la règle de Saint-Benoît, dans le même manuscrit, représente encore frère Névelon prosterné aux pieds du saint; puis, a la fin d'un martyrologe abrégé, qui termine le volume, le bon moine a placé l'avertissement suivant : Quicumque lector hic Icgerit, hoc déesse non ignorantia Nevelonis sed detruncatione folii exemplaris. Qui vero alio repperit hoc quod hic deest, huic paginœ caritatis amore insercre procurel. Quicumque nos lenessive legis,

« VOUS servez de ce travail, n'oubliez pas, je vous « prie, celui qui Ta copié : c'était un pauvre frère « ayant nom Louis, et, tandis qu'il transcrivait le « volume apporté d'un pays étranger, il avait froid, « et il a dû terminer, la nuit, ce qu'il n'avait pu « transcrire à la clarté du jour. Mais vous, Sei- « gneur, vous serez pour lui la digne récom- « pense de ses travaux. »

Ces humbles copistes travaillaient silencieusement et avec une assiduité sans relâche. C'est ainsi que douze jeunes moines du monastère régénéré de Saint-Martin de Tournay, à la fm du onzième siècle, transcrivirent avec une telle ardeur les manuscrits recueillis ou empruntés par leur prieur Raoul, que bientôt aucune abbaye des Pays-Bas ne fut en possession d'une bibliothèque plus nombreuse*; c'est ainsi que procédait Othlon, moine de Tegernsee et de Saint-Emmeran, vers la même époque, qui nous a laissé l'énumération effrayante de ses travaux parmi lesquels dix-neuf missels écrits tout entiers de sa propre main et qui faillirent lui coûter la vue ^ Or, quand même, comme des au-

seilo domniim ÎS'evelonem nos ad hoc scripsisse ut nos adjungamur lihro de capitule al) eodem Nevelone coniposilo.

Au bas de la page se lit celle reconnnandation : 0 loclor, nicuionlo Nevelonis qui prout poluil ad compendium legenlium nec [non] carilalive scripsit. Amen ! — V. L. Dklisle, Cabinet des 77uiiiiiscrll< (le la Bihliothcquc nalioiialc, l. II, pp. 111 à 121.

1. Narrât io restaurât ionis, olc, in Spicifeg., t. II, p. 9ir».

2. Apud Pez, op. cit., t. III, p. x. Mabili.on, Analcct., t. lY, p, 448, (dil. in-fol. — Olldon na(|uil eu 1013.

li'urs mal informés Fonl supposé, les moines ne se seraient livrés à un tel bbeur que pour occuper leur oisiveté, comment ne pas admirer des hommes qui, selon la réflexion très-jnsle d'un moderne, auraient entrepi'is, par récréation et en guise de délassement, une œuvre à laquelle les copistes les plus habiles étaient obligés de consacrer tant de jours et de nuits*?

Du reste, n'oublions point que ce genre de récréation ou plutôt ce surcroît de fatigue était nonseulement justifié, mais sanclifié, chez les moines, par la fin spirituelle qu'ils se proposaient. Ozanam rappelle qu'à l'abbaye de Fulde, une inscription en vers, tracée au-dessus de la porte de la salhî où travaillaient les copistes, les exhortait à multiplier les livres, en prenant soin de reproduire correctement les textes, et à ne pas les altérer par des inscriptions frivoles\ Dès l'origine, Cassiodore avaii défini le véritable but des travaux littéraires et surlout des transcriptions, auxquelles les moines consacraient leur temps : « Quelle heureuse invention, »

1. lia qiic'inoiiaci, clic molli lilo^oli ncl iiOïlro sccolo si ] an fatlo It'fjge di sprczzarc... faceasc per modo di riposo, di sollievo e per indulgcnza, cio clic la pigrizia e molezza nostra riguarde como occupazionc h scria c si grave, etc. — Denixa, délie Rivohiz. d'Italio, I. III, p. 205. L'anglican Mailland propose aux savants de son pays, (pii parlent avec mépris de l'oisiveté monastique, de commencer par lairc une copie exacte dc:> o'uvres de Bacon ou de tout autre aiileur un peu volumineux, afin de se faire une idée pratique de celle prclendue oisiveté. T/ie Darh âges y p. 417.

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