Le jour de P;\ques llOi
Bernard,
abbé de Tiron
dans
le Perche.
MOINES D occ. va.
rent réunis autour de lui, et cent cellx\ ou prieurés, ne tardèrent pas à constituer une nouvelle congrégation qui, placée sous la règle de Saint-Benoît, porta désormais, comme Bernard lui-même, le nom de Tiron. Les habitants du pays, à la vue de cette nouvelle espèce de cénobites vêtus encore plus pauvrement que les anciens moines, s'imaginèrent que c'étaient des Sarrasins venus pardessous terre et ensuite des prophètes, à la façon de saint Jean-Baptiste. Bernard se servit de la curiosité de ces demi-barbares pour les convertir : il aimait à recruter son troupeau monastique parmi les ouvriers et les artistes, à qui il faisait continuer leur métier dans son monastère. Et, tandis que charpentiers et maçons, peintres et sculpteurs, orfèvres et forgerons, laboureurs et vignerons, trouvaient à Tiron le travail qui leur était propre^ la renommée de la nouvelle fondation se répandait au loin et touchait si profondément le cœur des hauts barons, qu'au bout d'une année, une grande disette étant survenue, le comte Guillaume de Nevers envoya généreusement un grand
1. Centum cellse Gaufr, Gross., Vit. S. Bernardi, n° 52. — Fleury, d'après Gall. Christ, (t. IV, p. 8G4), ne compte que 12 abbayes, 48 prieurés et 22 paroisses.
2. Singulas artes quas novcrant, légitimas in monasterio exercere prœcepit. Unde libenter convenerunt ad eum tam fabri lignarii quam lerrarii, sculplores et aurilabri, pictores et cœmentarii, vinitores et agricolse, multorumque officiorum artifices peritissimi. Orpeu. Vital, 1. vin, p. 715.
LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 403 vase d'or à l'abbé Bernard, pour qu'il io fît vendre et en consacrât le produit à nourrir ses religieux et ses pauvres. C'est ainsi que, à défaut de routes et de canaux, la charité chrétienne savait se frayer un chemin depuis les confins de la Bourgogne jusqu'au fond d'une solitude inexplorée du Perche ^ !
Un autre saint, destiné à devenir le père d'une troisième congrégation, sortit aussi de la forêt de Craon, où l'amour de la pénitence l'avait réuni à Bobert d'Arbrissel et à Bernard de Tiron. Ce troisième personnage était Normand de race et s'appelait VitaP. Lui aussi était d'humble origine\ Plus austère encore que ses deux compagnons, Vital attira bientôt plus de cent quarante disciples au-
1. Mabill. Ann., 1, lxxi, c. 40. — Dès 1115, Bernard de Tiron put envoyer une colonie monastique jusque dans le pays de Galles. On verra plus loin le fils du roi d'Ecosse y venir chercher des religieux.
2. La Vie manuscrite du B. Vital, composée ou douzième siècle par Etienne de Fougères, évêque de Rennes, et que les continuateurs de YHIst. Uttér. de France croyaient perdue, a été retrouvée par M. L. Delisle, élève de l'École des Chartes, qui a bien voulu nous en communiquer une copie. L'évêque déclare qu'il écrivait d'après des Mémoires rédigés en français par les disciples du saint : llœc enim, sicut Romane scripta referimus, Latino eloquio fîdeliter transferentes litteris evidentioribus tradidimus.
3. Ses parents, qui étaient du diocèse de Bayeux et du bourg de Tirgerii, avaient cependant quelque bien (vitamque enam ex justis laboribus transigendo. Et. de Fouc, c. I), qu'il vendit pour en donner le prix aux pauvres. Dès son enfance, il était si grave que ses camarades l'appelaient le petit abbé. 11 avait commencé par être chapelain de Robert, comte de Mortain, frère utérin de Guillaume le Conquérant. Fleury, 1. Lxvi, c. 19; Étiennk de Foiigèbes, VU. m , passim.
LES PRÉDÉCESSEURS i)E CALIXTE 11.
leur de lui, et Raoul, vicomte de Fougères, leur abandonna toute la foret de Savigny, près Avranclies, avec les débris d'un vieux château qu'ils transformèrent en monastère^ Cette nouvelle fondation devint, à son tour, le berceau et le cheflieu de trente et une grandes abbayes, tant en France qu'en Angleterre. Vilal, qui possédait le don d'une vive éloquence, quittait souvent sa solitude pour aller faire retentir la parole de Dieu parmi les nobles de la Normandie, lesquels, depuis la conquête de l'Angleterre par l'un des leurs, s'abandonnaient aux entraînements de l'ambition et souvent s'écartaient de la voie tracée par les anciens preux'. A son éloquence Vital joignait Conversions bcaucoup de hardicssc et de" courage. Sa parole par safnt Vital, austèrc n'épargnait personne; il effrayait d'abord; mais ceux qui venaient l'entendre attirés par la curiosité, s'en retournaient ordinairement pâles, émus, tout confus d'avoir entendu dévoiler publiquement des méfaits qu'ils croyaient avoir mieux dissimulés. L'apôtre, ajoute l'hagiographe, faisait trembler les seigneurs les plus orgueilleux, comme les rustres les plus grossiers, les filles des champs comme les nobles dames. A ces dernières il reprochait le luxe effréné de leurs
1. Vital s'était retiré dans la forêt de Savigny dès l'an 1105; mais l'acte de donation par Raoul de Fougères n'eut lieu qu'eu 1112; il fut confirmé par Henri 1" et par bulle de Pascal II du 25 mars 1113. Cf. Fleury, 1. Lxvi, c. 19; Mabm.lon, 1. lxx, c. 95; Order. Vit., p. 715.