DE GENTILSHOMMES
(Voir t. VI, pp. 176 à 200.)
Certains écrivains du dernier siècle et dn nôtre ont voulu faire croire (dans quel ])ut, on le devine) que les moines, an moyen âge, n'instruisaient, dans lés abbayes, que déjeunes enfants destinés à la vie religieuse, et que les classes nobles se faisaient hoimeur de demeurer étrangères à toute culture littéraire. Son Eminence le cardinal Piti'a, dans sa belle Histoire de saint Léger, a prouvé la fausseté de l'assertion. M y établit: 1° Que, sous le roi franc Glotaire H, saint Chlodulpbe, devenu plus tard évèque de Metz, avait .été élevé avec saint Léger à l'école desleudes et « comme c'était dans Tordre, et suivant lliahitude des fils de nobles, il est envoyé aux écoles et on le fait instruire dans les belles-lettres, ut par e rat et ut nodilicm fm.iis fieri solet, scholis tradilur et LiBKp.ALiBus LiTTEHis doceudus erhlbetur. » {Vit. S. Leodeg., c. 3, Act. SS. 0. B.);
^'^ Que saint Landebert, dès son enfance, a prima fere œtate, avait été remis '( aux savants et aux bistoriens » , ad viras sapientes et storicos (Vit. S. Landb.y c. 2. Ibid., S3C. II);
D** Que saint Wandrille [Vit., c. 2, Ihid.), en sa qiiablé dr
MOINES d'oCC. VII. ii
noble, avait reçu l'éducation noble, celle où l'bistoire militaiie et les lettres antiques sont enseignées, et qu'il était imbu des principes de la vie cbrétienne aussi bien que de ceux des sciences profanes : milUaribus gestis de antiquis disciplinis, QUiPPE UT NOBiLissiMus, iioblUter edncatus, etcresceu' tibus sanctœ vitœ moribiis cunclisque mundanarum rerum disciplinis imbutus, etc.
Ces faits, au surplus, sont attestés à chaque page de l'histoire du moyen âge, et, de nos jours, les preuves les plus fortes en ont été, on peut le dire, accumulées. Mais comme la ridicule formule « il ne sait pas signer, attendu sa qualité de gentilhomme » est souvent reproduite, môme dans les Uvres d'histoire adoptés pour la jeunesse, nous demandons la permission d'en faire justice ici, d'abord en indiquant les textes cités par les Mabillon et les Ziegelbauer, puis, en faisant appel, sur la matière, à l'opinion des écrivains modernes les plus compétents.
Un passage d'Eckhard de Saint-Gall, mis en lumière par dom Pitra, établit qu'il y avait dans les monastères deux sortes d'écoles, les unes intérieures pour les enfants destinés aux cloîtres (oblati)^ les autres extérieures, où venaient étudier les fils des nobles et des princes : exteriorem in qua ma(jnatiim nobillumque liberi fingebaiitur . (Brouwer, Antiquil. Fiddens., p. 56.) Voici, du reste, le texte d'I'xkhard, qui marque très-nettement la distinction qui existait entre les clercs envoyés par les évêques et les jeunes nobles appelés à rentrer dans le monde : « Après un court e-^pace de temps, ils sont envoyés à l'école du cloître avec le W. Notker et les autres enfants ({ui suivent la règle monastique; traduntur post brève tempus schol^ claustri cum B. Notkero et ciun cceteris monachici habitus pueris. Exteriores vero, id estcanonicœ, I sorti cum Salomone et ejus comparibus [Vit. S. JSotkeri, c. 7).
Les nutriti, dans les rangs desquels se trouvaient les fils de ducs, de comtes et de seigneurs, avaient le choix libre entre la vie du chevalier dans le siècle et celle du rehgieux dans le cloître. Or, dans l'une comme dans l'autre catégorie
APPENDÏCK. GDI
se trouvaient des hoiiiiiics d'un int'rlto sii|)éiioiir. Aussi u'y a-t-il ]>as lieu de s'étonner, avec M. Charles de lîéniusat, que des liistorieus du douzième siècle aient raconté (jue la jeiuie noblesse abandonnait eu foule les châteaux paternels pour aller habiter des cahutes de branchages, au bord de rArjusson, où Abélard avait transporté son école {V. Gourson, Ifisl. des peuples bretons (t. II, p. 555). Personne ne supposera, a[)pareHunenl, que ces jeunes châtelains, réunis autour d'un théologien pliilosoplie, fussent des hommes sans culture littéraire. Toutefois, sachant combien sont tenaces, en France, certaines faussetés historiques, M. Léopold Delisle, le savant directeur de la Bibliothèque nationale, a cru nécessaire de publicn* une dissertation pour établir qu'il est absolument faux que la noblesse féodale « ait jamais [eu pour système de repousser jusqu'aux éléments de l'instruction. »
L'auteur commence par examiner quelques-uns des ouvrages importants composés, à cette époque, sur l'éducation de la noblesse. Or, que disent ces ouvrages? « Que lés enfants des nobles OJit besoin cVacquérir des connaissances étendues^ et qu'il importe de les familiariser avec les lettres dès leur jeunesse » (Vincent de Beauvais); qu'il faut donner trois maîtres aux fils des seigneurs : Tiiu enseignant les mystères de la religion; le second, « suffisant en science et par espécial en science de grammaire, pour enseigner à parler latin, à lire, à ouyr, à entendre, ce qui est moult expédient aux enfants des roys et des grans seigneurs » ; le troisième, de race noble et ancien chevalier, « qui les apreigne à estre et à converser entre gens grans et jjctiz, princes et prélats, chevaliers, séculiers et religieux. » (Gilles de Romme).
Voilà, certes, un programme (ju'accepteraient, de nos jours, les pédagogistes les plus rigides.
Mais les iaits sont-ils d'accord avec la théorie^? Gela n'est j)oint douteux pour M. Delisle. « La liste serait bien longue à dresser, dit-il, des barons et des seigneurs qui ont cultivé avec plus ou moins d'éclat, au moyen âge, l'histoire, la jurisprudence, la poésie. La multitude des personnages remarquables de ce temps, hommes d'État, guerriers, ministres.
etc., recrutés dans les rangs de la noblesse, suffit à elle seule pour trancher la question. »
Cependant, comme des croix grossières tenaient lieu de signatures au bas des actes des on'/ième et douzième siècles, on en a conclu que les nobles de ce temps ne savaient pas écrire. C'est une grosse erreur à laquelle il est facile de répondre péremptoirement par le fait que voici : l'usage d'apposer sa signature sur les actes, les missives, etc., n'existait, pas pendant la majeure partie du moyen âge : ainsi, pas une des nombreuses lettres de saint Louis n'est signée, et cependant il est certain qu'il savait écrire !
Le bon sire de Joinville, sénéchal de Champagne, écrivait fort bien, lui aussi, comme l'atteste un curieux document découvert par M. Chazaud, archiviste du département de l'Allier.
Bertrand du Guesclin, qu'on a représenté comme le plus illettré des chevaliers, Talbot, Lahire, Dunois. et bien d'autres avec eux, ne méritent nullement la réputation d'ignorance qu'on leur a faite. L'usage de signer les actes est relativement moderne. C'est à partir de Charles V que les souverains commencent à le pratiquer, et Philippe de Mézières s'en plaignait avec amertume, déclarant qu'un souverain « ne doit adresser de lettres autographes qu'à ses parents, au pape et aux potentats étrangers ».
On le voit donc, quoi qu'on ait pu dire ou écrire, il faut reconnaître la fausseté de la célèbre formule : « 11 a déclaré ne savoir signer, attendu sa qualité de gentilhomme. » Au quinzième siècle, en Bretagne, les notaires-passe, qui ap[iaremnient devaient savoir écrire, étaient tous des gentilshommes, et il en était de même dans le Dauphiné. (La BoQUE, Traité (le la noblesse, c. CXLVlll, éd. de 1710).
M. Delisle n'hésite donc pas à conclure, connue l'avaient fait précédemment M. de la Borderie et M. A. de Courson, k que les nobles, au moyen âge, savaient écrire, et (]ue, la portion savante du clergé mise à part, ils n'étaient pas plus ignorants ({ue les membres des autres classes de la société. » (La Borderie, Mélanges dliistoire et cV archéologie y I, GO).
CONDITION Di:S IWYSANS AU MOYEN AGE.
(Voir t. VI, p. !28G.)
Nous ne résistons pas au plaisir de reproduire la Jelire suivante d'un auteur dont l'écrit a recueilli les suffrages unanimes des juges les plus compétents, et qui a pénétré plus avant que (|ui que ce soit dans l'étude de la condition des paysans au moyen àge^ :
M A part quelques faits isolés, nous avons vainement cherché dans la Normandie les traces de cet antagonisme qui, suivant des auteurs modernes, régnait entre les différentes classes de la société du moyen âge. Les rapports des seigneurs avec leurs hommes n'y sont point entachés de ce caractère de violence et d'arlùtrairc avec le([ucl on se plaît trop souvent à les décrire. De honne heiue les paysans sont rendus à la liherté ; des le onzième siècle le servage a disparu de nos campagnes ; à partir de cette époque il suhsiste hien encore des redevances et quelques services personnels; mais le plus grand nomhre est attaché à la jouissance de la terre. Dans tous les cas les obligations tant réelles que personnelles sont nettement définies [)ar les chartes et les coutumes. Le paysan les acquitte sans répugnance : il sait qu'elles sont le prix de la terre qui nourrit sa famille; il sait aussi qu'il peut conqjter sur l'aide et la protection de son seigneur. Sans doute son travail est dur, ses fatigues incessantes, sa nourriture grossière. Mais aussi l'avenir ne lui inspire guère d'in- (piiétudes; modeste dans ses désirs, il ignore les douleurs de la déception et du désespoir. En un mot, la féodalité du moyen âge (que nous distinguons hien de la féodalité des temps modernes) n'a point, au moins en Normandie, pioduit sui" les paysans les effets désastreux ({iii lui soûl iuq)utés
* Lkoi'old I)ei,isi,i;, Etuilcs sur fa cniidiliun de la classe agricole en Normandie au moyen lujr. 1851, p. xxxvi.
avec plus de passion que de justice. Nous avouons (pie de arraves abus s'introduisirent ; nous convenons aussi que nos campagnes furent, pendant des siècles, le théâtre de guerres dévastatrices. Mais rejettera-t-on uniquement sur la féodalité la responsabilité de ces malheurs? N'oublions pas que ce régime a fait goûter à nos pères de longues années de calme et de prospérité: malgré l'accroissement du l)ien-etre matériel, nos laboureurs, nos artisans, sont-ils réellement plus heureux que les laboureurs du siècle de saint Louis? »