CHAPITRE II
Yves de Chartres et la pureté du mariage.
Yves de Chartres proteste contre l'adultère du roi de France. — Indomptable fermeté de l'évoque de Chartres. — Le légat Hugues, archevêque de Lyon, défend aussi les lois du mariage. — Triomphe d'Yves de Chartres, défendant la pureté du mariage et l'égalité des devoirs entre les deux sexes. — La piété des femmes se maintient. — Elles payent la dette de leurs mères.
En 1092, le roi Philippe de France s'était laisse séduire par la beauté et les artifices de Bertrade de Montfort \ femme de Foulques le Réchin, comte d'Anjou, au point de répudier son épouse légitime, Herthe', dont il avait eu déjà quatre enfants, et d'enlever Bertrade à son mari pour l'épouser lui-même.
1. Conscia nobilitatis et pulchritudinis sure. Okd. Vit,, YIII, 090. Cet historien ajoute que, craignant d'être renvoyée par son mari, comme les deux femmes qu'il avait déjà eues, Bertrade envoya un ;igent au roi pour l'exciter à l'enlever. Elle était fille du comte de Montfort et d'Agnès d'Évreux.
2. Derthe était lille du comle de Frise et de Hollande. Son malheur lui avait été prédit d'avance, comme un châtiment du crime qu'elle avait commis, en expulsant l'abbé Géraud du monastère de Saint-Médard. Saint .Vrnould de Soissons, prédécesseur de Géraud, avait dit à Berthc : Si lu fratreniGcraldumldnc cjeceris, Deo vinclice, tu r/uo(jue aide luuin obilum e regno extruderis, contemptaque et œrumnosa
MOI.SES d'oCC. VUi 9
l'rofostaiion L'évêque de Senlis* avait eu la criminelle faide Chartres blcssc de bénir cette union adultère, et d'autres
contre- l'adultère ,i i , . , | . i i •
du prélats du royaume, invites par le roi, semblaient
roi (lo France. . toi -xt ^ n^
agir en complices , lorsque ives de Chartres, qui avait protesté déjà par son absence, crut devoir adresser directement les remontrances suivantes à Philippe et aux évêques :
« Très-magnifique seigneur Philippe , roi des (( Français, moi, Yves, humble évêque des Char- « trains, je désire ardemment que vous gouverniez c( votre royaume terrestre de manière à ne pas méri- « ter d'être banni du royaume éternel. Je redirai de « loin à Votre Sérénité, ce que je lui ai déjà dit de « vive voix : je ne puis ni ne veux assister à vos noces « avant d'avoir appris, par la décision d'un concile, « si votre divorce et votre nouveau mariage sont lé- « gitimes... Par respect pour ma conscience, que je (( désire garder à Dieu, et afin de conserver la bonne « renommée dont un prêtre du Christ doit s'ho- « norer devant les fidèles, j'aime mieux être « jeté au fond de la mer avec une meule au cou, « que d'être une pierre d'achoppement pour les
morieris. Elle mourut, en effet, deux ans après sa répudiation, exilée à Montreuil-en-Ponthieu, illic plebeio more defunctam et sepultam. VU. S. Arnulph., in Act. SS. 0. B., t. IX.
1. Et non pas, comme le dit Ordéric Vital, l'évéque de Bayeux. V. l'AGi, ait. in ann. 1094.
2. Et quod scelestius est, invenit Galliarum episcopos, qui foverint adeo nefandis criminibus, uno contradicente omnibus illis Yvone. Baron, ad ann. 1094. c. 10.
« faibles. Et, en parlant ainsi, loin de manquer à « la fidélité que je vous dois, je vous en donne la « plus grande preuve, car je crois que vous exposez u \ otre âme au plus grave péril et votre couronne « à un véritable danger ^ »
Le prélat envoya copie de cette lettre aux autres évêques invités, avec une circulaire où il leur tenait le langage suivant :
« Vous avez le même motif que moi pour ne pas « assister à ces noces scandaleuses. Ne soyez donc pas « comme descbiens muets et incapables d'aboyer; a mais, au contraire, montrez-vous bons gardiens, (( t't, voyant l'ennemi s'approcher, embouchez la (( irompette et mettez l'épée à la main\ »
Le roi ayant répondu que tout avait été décidé par le jugement de l'archevêque de Reims et de ses suffragants, Yves écrivit à ce métropolitain, pour l'exhorter à ne point faillir au devoir de sa charge, déclarant que, pour sa part, il aimerait mieux perdre le nom et la dignité d'évêque, que de scandaliser, par sa prévarication, le troupeau du Seigneur \ Le roi, irrité d'une telle résistance, ordonna
1. Domino suo Philippo, etc., sic militare in re^no terreno ut non privelur îcterno.... Malo cum mola asinaria in profundum mergi, quam per me mcntibus infirmorum tanquam cœco offendiculum poni. Nec ista contra fidelitatem vestram, sed pro summa fidelitate dicere me arbitror, etc. Yvo., Ep. 15, éd. Fronto.
2. Nolite fieii canes muti, latrare non valentcs, sed sicut boni speculatores, videntes gladium venientem super terram, buccina insonate. Id. Ep. 14.
3. M:ilo eniin perpetuo nomine et officio Episcopi carere, quam
(le ravager les domaines du prélat, et le fit emprisonner par Hugues, seigneur du Puiset, vicomte de Chartres. L'histoire rapporte que cette captivité fut tellement sévère que le prisonnier manquait même de pain\ Le peuple s'en montra très-irrité ; mais Yves défendit absolument à ses ouailles de chercher à le délivrer à main armée, comme ils en avaient formé le projet.
« Sans le bon plaisir de Dieu, leur écrivait-il, ni « vous ni personne n'aura la puissance de me rendre (( la liberté. N'ayant point obtenu l'episcopat par « violence, ce n'est pas par violence que je dois
« remonter sur mon siège . »
Le pape, informé de ce qui se passait, écrivit aux évêques de la province de Reims de ramener le roi à de meilleurs sentiments. « Que s'il vous repousse, (( disait le pontife, il faudra bien que vous et moi « nous vengions la loi divine des outrages qu'elle « a reçus, et que nous percions du glaive dePhinée « ces Madianites adultères^. »
pusillum gregem Domini mei legis prsevaricatione scaiidalizare. Id. Ep. 13.
1. Damna quse milii usque ad penuriam panis inflicta sunt. Id. Ep. 22, lIiLDEB., Cœnoni., ep. 100. In quodam castello quo frangat animum, ni saxo fortior esset Fronton., Vit. Yvon.
2. Quare ne fiatprohibeo, intcrdico. Nec enim incendiis domoruni, deprœdationibus pauperum potestis Dominum placarc... Ep. 20.
3. Quod si contempserit et vobis et nobis, nécessitas imminebil ut ad ulciscendas divinaî legis injurias pro nostri oflicii debito accingamur, et Phineas gladio Madianitas adultères perforemus. Lettre du 27 octobre 1092, ap Colett., Concil. XIJ, 757.
Cliartres
soutenue |i,i) liltaiji 11.
Urbain fit plus : il enjoignit aux évoques d'exiger ci.n.i rmup.t la mise en liberté d'Yves de Chartres, et d'excom- '^ de*''"^ munier le roi s'il refusait d'obéir. Philippe ne renvoya pas sa maîtresse; mais Yves réussit à sortir de sa prison sans que cette captivité eût en rien affaibli la vigueur de son âme de fer\ En vain le roi engagea-t-il le prélat à le venir trouver pour assister à un concile provincial convoqué à Reims et où il espérait d'autant plus faire reconnaître son mariage, que la reine Bertlie venait de mourir. « Yves répon- « dit au prince en lui rappelant la sentence déj'à (f portée par le pape contre son union avec Ber- « Irade : « C'est par égard pour Votre Majesté , « ajouta-t-il , que je m'abstiens de paraître en vo- « Ire présence, de peur d'être obligé, conformé- « ment aux injonctions du Siège apostolique, auc( quel je dois obéir comme au Christ même, de « publier tout haut ce que je vous dis ici à l'oc( reillc\ »
D'un autre côté, à son ancien adversaire Richer, archevêque de Sens, le prélat écrivait en ces termes : « On m'accuse d'avoir attenté à la majesté royale; « mais ce reproche, laissez-moi vous le dire, s'ap- « plique bien plus justement à ceux qui recourent
1. Ferreum Yvonis animum, dit Baronius, ad 1095, c. 16. On ne sait pas positivement l'époque où Yves fut délivré, ni la durée de son emprisonnement.
2. Philippo Dei gratia, etc.... sic se regerc ut Régi regum valeat complacere.... Poscens igitur majestati vestrce.... ne.... quod nunc dico in aure, cogar in vestris et mu'.torum auribus publicare. Ej). 28,
154 LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE IL « à d'impuissants remodes, au lieu de cautériser « tout de suite la plaie. Si vous aviez été aussi fermes « que moi, notre malade serait depuis longtemps « rétabli. C'est à vous de voir si, par vos délais, (( vous remplissez vos obligations envers lui et les « devoirs de votre état. Quant à moi, je suis prêt « à subir toutes les peines que le seigneur roi vou- « dra ou pourra m'infliger avec la permission de « Dieu. Que le prince m'enferme, qu'il m'exile, « qu'il me persécute : avec le secours de la grâce « d'en haut, j'ai résolu de souffrir pour la loi de « mon Dieu, et rien ne pourra me contraindre à « fermer les yeux sur le péché de celui dont je ne « veux pas partager le châtiment*. »
Les efforts d'Yves de Chartres pour relever le courage de ses confrères furent impuissants : « Je « leur ai transmis, mandait-il au pape, en eni- « ployant son image favorite, je leur ai transmis « vos lettres ; mais ils se taisent, comme des chiens « qui n'osent pas aboyer ^ »
L'évêquequi s'exprimait ainsi était loin pourtant d'être un ennemi de l'autorité royale : il professait, au contraire, à l'égard de la puissance laïque, des opinions plus favorables que celles de la plupart
1. Faciat ergo Dominus rex adversus parvitatem meam, quantum, Deo permittente, libucrit vel licuerit : includat, excludat, prescribat.... decrevi pati pro Icge Dei mei : nec uUa ratione cogente, volo ei consentaneus in culpa esse, qui nolo cssc consors in pœna. Ep. 55.
2. Adliuc tanien tacens, tanquam canes muti non valcntes lalraro. Ep. 25.
LES rUÉDÉCESSKURS DE CALIXTE II. 155
des hommes éminents de l'Eglise à son époque, comme on le verra plus loin ; mais il ne savait point transiger avec le mal. Il était d'ailleurs profondément versé dans les secrets de ce gouvernement des cimes qu'il a si justement appelé « l'art des arts et « le plus lourd des fardeaux. » Loin d'être absorbé par les discussions sur le mariage du roi, il poursuivait, en même temps, la réfutation des erreurs de Roscelin ^ sur la sainte Trinité, et adressait au sophiste le conseil, dont devraient profiter les pliilosophes de tous les temps, de ne pas chercher à sacoirplus quil ne convient de savoir^. Il demandait aux prières des moines, tranquilles dans le port, les forces nécessaires pour naviguer au milieu des orages ^. 11 enviait leur repos : « Je combats cha- « que jour, écrivait-il au pape, contre les bêtes ; a mon âme n'a plus de paix; mon cœur est brisé
1. Drj à condamné au concile de Soissons, en 1092, Roscelin avait prétendu qu'Yves et saint Anselme, ulors abbé du Bec, [)ensaient comme lui : il affirmait qu'il ne s'était rétracté à Soissons que par crainte d'être déchiré par le peuple. Il avait écrit depuis contre Robert d'Arbrissel, l'un des plus saints moines du temps. — Saint Anselme, qui venait d'être fait archevêque de Cantorbéry, publia vers la même époque son traité de Vlncarnation, pour réfuter l'hérésiarque.
2. Kon plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatcm. Ep. 7.
3. Nos enim publicorum negotiorum tumultibus occupati.. . internaî quictis suavitatem vix aliquando admiltimus, raro etiam canonicum pensum dcterminatio horis solvere prsevalemus. Vos igitur qui vclut in portu navigatis, oportet ut nobis orationis manus qua longe potestis extendalis. Ep. 19 à l'abbé de Fécamp, Guillaume 'lo llos.
« par les misères de l'Église, que personne ou « presque personne ne s'efforce de guérir. J'exerce « mon autorité sur certains hommes, mais sans « leur être utile à grand'chose. C'est pourquoi je « suis souvent tente de déposer ma charge, de me « replonger dans mon ancien repos où j'attendrai « Celui qui me délivrera a la fois de la pusillani- « mité et des tempêtes de l'esprit. C'est mon affecc< tion pour vous qui seule me retient*. »
Cette affection était à la fois pleine de noblessi' el de désintéressement. Le pieux prélat avait tous les droits possibles d'employer cette suscription dans une lettre adressée au souverain pontife : « A Urbain, pape, moi, Yves, son fils spirituel, « j'adresse l'hommage d'un chaste amour et non i( d'une servile soumission \ »
Bientôt, du reste, il ne fut pi us le seul à défendre, ""fsTchar^r" en France, la sainteté du mariage et les prérogatives parie^pape j^ l'Eglise. Dcpuis lougtcmps, cu cxposaut au souverain pontife les abus intolérables qu'il remarquait dans l'Eglise de France % il le suppliait d'instituer un légat qui recherchât non son pro-
1. Ad bcstias quotidie pugiians.... quia video meprœcsse, sed nulli leie prodcssc... quieteai ubi illiim expcctcm qui salvum nie faciat a pusillaniinitale âpiritus el tempestate (Ps. 5i). Ep. 25.
2. UrLano summo ponlifîci Ivo spiritualis ejus lilius, non servili^ tinioris, sed castaî dileetionis obsequium. Ibiil.
5. Mulla tolero, multa dissimule.... multa enim inordinata video in donio Dei, quœ me torquent, maxime quod apud nos, qui altari noa serviunt, de altari vivunt, etc. Ep. 12.
Le léiial
défendre
en France
les
lois (lu mariaae
LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE H. "137 |)re intérêt, mais celui du Christ ^ Urbain se rendit à ce vœu, en conférant la mission à Hugues, archevêque de Lyon, celui-là même que Grégoire Yll avait choisi pour légat et désigné pour son successeur".
Un instant égaré, Hugues était rentré dans la bonne voie après la mort de Victor III, et s'était hâté de reconnaître Urbain. Il voulut d'abord répudier le fardeau de la légation; mais Yves le pria de n'en rien faire : «Ne soyez pas, lui écrivait-il, comme « ces mauvais médecins qui préfèrent leur tran- « quillité à la santé de leurs malades. Il y a un « nouvel Achab en Italie, il y a une nouvelle Jéza- (( bel en France : c'est à vous d'être le nouvel Elie. « lïérodiade est là qui danse devant Ilérode et lui « demande la tête de Jean-Baptiste : Jean-Baptiste « n'en doit pas moins lui dire : Non licet; il ne t'est (( pas permis de quitter ta femme et de prendre « celle de ton prochain". »
Hugues se rendit enfin, et, à peine investi du caractère de légat , il convoqua à Autun\ un
1. Qui non sua quseral, sed Jesu Cliristi. Necessarius enim esscl Ecclesise Dei in qua quilibet, quodlibet audet, et quod audet facit, cl <iaod fucit iinpunitum transit. Ibid.
*2. Il avait été prieur de Saint-Marcel-Iès-Châlons, et cominc,à cette époque, il n'y a pas d'exemple d'une abbaye ou d'un prieuré confié à d'autres qu'à des moines, Mabillon [Ann. i, 70, n. 85) en a conclu qu'il était moine. Mais cette opinion a été contestée. V. Hist. littér de France, t. IX, p. 505.