Le dimanche de mi-carême, Il mars
3. Eos et assistentem monaciiorum, clericorum, laicorum numorosam multitudincm allotiiiitur.
lui déclarant qu'il ne devait compter en aucune façon sur eux, puisqu'ils ne pourraient l'aider en rien s'il persistait à résister au roi\ Cela dit, ils s'inclinèrent, comme pour prendre congé d'Anselme qui, levant les yeux au ciel, leur dit avec émotion': c( Puisque vous, les pasteurs et les direcc( leurs du peuple chrétien, vous me refusez un « conseil, moi, qui suis votre chef, bien qu'on « le conteste peut-être, je recourrai à l'ange du « grand conseil, au pasteur, au prince de tous les « hommes, et je suivrai l'avis qu'il me donnera « dans une affaire qui est à la fois la sienne et celle « de son église\ Il a été dit au B. Pierre : « Tu es « pierre, etc.. tout ce que tu lieras sur la terre « sera lié dans le ciel, etc. » Et à tous les apôtres « en commun : c< Qui vous écoute m'écoute, et qui « vous méprise me méprise. » Nul d'entre nous ne « peut contester non plus que cela n'ait été dit au u vicaire de Pierre et aux évêques vicaires des apô- « très; mais Jésus-Christ n'a dit ces choses à aucun « empereur, roi, duc ou comte; c'est lui-même qui « nous a enseigné nos devoirs envers les puissances
1. Si autem sccundum Deum quod ullatenus voluntati Régis obviare possit, consilium a nobis expectas, frustra niteris : quia in liujusmodi nunquam tibi nos adminiculari videbis.
2. Conticucrunt et capita sua quasi ad ea quœ ipse illaturus erat dimiserunt.... Anselmus ercctis in altuni luminibus vivido vultu....
3. Cum vos qui christianse plebis pastores.... ego ad summum pastorem et principem omnium, ego ad magni consilii angelum curram, et in mco, scilicel in suo et Ecclesia; suœ, ncgotio consilium quod sequar ab eo accipiam....
LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 215 « terrestres en disant : « Rendez à Dieu ce qui est à « Dieu et à César ce qui est à César. » Or, de ces « conseils donnés par Dieu même, je ne veux point « me départir, et je vous déclare qu'en tout ce qui « est de Dieu, je rendrai obéissance au vicaire de « saint Pierre, et qu'en tout ce qui est de l'ordre « temporel, je servirai fidèlement et de mon mieux c( le roi mon seigneur. »
Ces paroles excitèrent une grande émotion dan^ l'assemblée; et, comme personne n'osait les aller redire au roi, Anselme se cbargea de les lui porter lui-même. Le roi, exaspéré, passa la journée à délibérer avec ses courtisans sur les moyens de confondre le primat. Divisés par petits groupes, nobles et clercs cherchaient entre eux comment on pourrait calmer le roi sans s'écarter par trop de la loi divine.
Anselme rentra seul dans l'église, calme, fort de son innocence, plein de confiance en Dieu. Or, étant fatigué de ces luîtes interminables, il appuya sa tête contre le mur et s'endormit doucement \ Les évêques, accompagnés de plusieurs barons, vinrent le réveiller et recommencèrent de nouveau à lui prêcher la soumission : « Réfléchissez bien, « lui dirent-ils, à la gravité de votre situation et
1. Rex vehementer iratus.... hic duo, ibi très, illic quntnor in unum consiliabantur.... solus inter hœc Anselmns sedebat innoccntia cordis sui, et in misericordia Dei fiduciam habens.... Ipse ad parictem se reclinans, Icni somno quiescebat.
216 LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE IL « renoncez à toute obéissance au pape Urbain qui « ne peut ni vous servir, si le roi vous est hostile, « ni vous nuire, si le roi vous est favorable. Se- « couez ce joug-là, et demeurez libre comme il con- « vient à un archevêque de Gantorbcry, jusqu'à « ce que le roi vous ait signifié ses ordres ^ » L'vivêque Guillaumc, évêque de Durham, était le plus
de Durhain
prend parti achamé de tous; il s'était fait fort, auprès du roi,
contre
saint Anselme, d'amcncr Ausclmc soit à se déshonorer par une honteuse soumission % soit à se démettre de sa di- • gnité. Le prélat insistait donc pour que Tarchevêque répondît sur-le-champ, afin d'éviler, disaitil, d'être condamné comme coupable du crime de lèse-majesté\ Et tous ajoutaient : « Ce que nous te « disons-là, n'en doute pas, est chose on ne peut « plus sérieuse. »
L'archevêque leur répondit : « S'il existe quel- « qu'un qui puisse prouver que j'aie violé mon « serment au roi d'Angleterre, parce que je ne « veux point renoncer à l'obéissance due au ponce life romain, qu'il se montre, et il me trouvera « prêt à répondre comme je dois et où je dois. »
1 . Urbani illius qui, offenso Domino rege, nihil tibi prodesse, nec ipso placato obesse valet, obedientiam abjice.... liber, ut arcli. Cantiiar. dccet.... Domini Régis jussionom exspecta.
2. Rex applaudcbat sil)i, spcrans illum vel abjurato apostolico infamem remanere in regno suo.
5. Jam nunc a vestigio ad Domini nostri dicta respondc, aiit sententiam tua; vindicem prcesumptionis diibio procul in prresenti exp""rierc. Nec jocum cxistimes esse qnod agitur.
LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 217 Les évêques se regardèrent et se turent, cai* ils savaient bien que Tarchevêque ne pouvait elre jugé que par le pape.
Gependanl, témoins de tant de faits iniques, les nombreux assistants commençaient à s'indigner et à faire entendre des murmures. Alors un chevalier, sortant de la foule, se mit à genoux devant Anselme et lui dit : « Mon seigneur et mon père, vos enfants im.oIos
,. 111 • , adiiiiiabUîs
« VOUS supplient, par ma bouche, denepomtvous d'un
« laisser troubler par ce qui vient de vous être dit, « mais de vous souvenir du bienheureux Job, le- « quel, sur son fumier, a vaincu le démon qui, « dans le paradis, avait vaincu Adam^ »
Ce noble cri, parti du cœur d'un soldat, fut pour le saint confesseur une consolation inattendue et comme un gage de la sympathie populaire ^ La nuit mit fin aux débats ; mais, le lendemain, ils recommencèrent. Le roi ne se montrait pas moins exaspéré contre ses évêques qui, disait-il, n'aboutissaient à rien, que contre l'archevêque toujours inébranlable. Alors Guillaume de Durham fit la proposition de déposer Anselme et de le chasser du royaume; mais les barons repoussèrent cette
1. ailles unus de multitudiiie prodiens.... Memor esto beati Job vincenlis Diabolum in sterquilinio, et vindicantis Adam quem vicerat in Paradiso.
2. Intellexit animum populi in sua secum sententia esse. Gavisi crgo cxinde sumiis et anim;e(piiores facti.
On voit qu'Eadmer, le narrateur de toutes ces scènes, en était le té ;;oin oculaire.
idée. Le roi, mécontent, leur dit : « Si cela ne vous « plaît pas, qu'est-ce qui vous plaira donc? Tant « que je vivrai, je ne souffrirai pas d'égal dans « mon royaume. Maintenant, délibérez entre vous « comme vous l'entendrez ; mais, par la face de « Dieu ! si vous ne condamnez cet homme selon mon « gré, moi, je vous condamnerai, soyez-en sûrs\ »
L'un des favoris du prince, nommé Robert, se prit à dire : « Mais que veut-on que nous fassions « avec un homme qui s'endort tranquillement « tandis que nous nous épuisons en discussions, « et qui, d'un mot, détruit toutes nos objections « comme des toiles d'araignée^?
Apres de longues discussions, où l'on en vint à reconnaître l'impossibilité de juger un primat des îles Britanniques, le roi donna l'ordre aux évêques de rompre toutes relations avec lui et tout lien d'obéissance à son égard, déclarant que lui, souverain d'Angleterre, il refuserait au métropolitain toute confiance, toute paix, toute sûreté\ Les évêques consentirent encore à porter la notification à l'archevcque, qui leur répondit :
« Votre conduite me semble blâmable, mais je
1. Ite, ite, consiliamini, quia per vultum Dei, si vos illum ad meam voluntatem non damnaveritis, ego damnabo vos.
2. Gum omni studio per totum diem internes illa conferimus.... dormit et prolate coram eo statim uno labiorum suorum pulsu quasi telas araneœ runnpit.
5. En ego primum in impcrio nieo penitus ei omneni sccuritatem et fiduciam mei toUo, etc.
LES PRÉDÉCESSEURS liK CALIXTE II. 510
« ne vous rendrai pas le mal pour le mal. Je vous « considère toujours comme mes frères, comme « les enfants de l'Église de Cantorbcry, et je m'ef- « forcerai de vous ramener au bien. Quant au roi, « je suis prêt à lui rendre tous les services que je « pourrai, et à lui prodiguer, quand il le voudra, « les soins les plus paternels; mais je n'abdiquerai « point la dignité et l'aulorité de mon épisco- « pat. »
Après cela, le roi voulut obtenir des pairs laïques, comme des évoques, la promesse de renoncer à toute relation avec Anselme. Mais les barons ne voulurent point imiter la lâcheté des prélats. « Nous n'avons jamais été, dirent-ils, les vassaux i.c s barons « des archevêques, et nous n avons pomt a abjurei* en laveui « un serment que nous n'avons point prêté; mais saint Anselme. « Anselme est notre métropolitain : il lui appar- « tient de gouverner la religion dans ce pays, « et c'est pourquoi nous, qui sommes chrétiens, u nous ne pouvons nous soustraire à son autorité, « d'autant plus qu'il n'y a pas une tache dans sa « conduite \ »
Le roi eut peur d'irriter son baronnage en insistant. Quant aux évêques, leur confusion n'avait pas de bornes. Ils étaient l'objet de l'indignation uni-
i. Nos nunquam homines ejus fuimiis.... Archicpiscopus nosteresl. Christianitatem in hac terra gubernare habet, et ea re, nos qui chribtiani sumus ejus magisterium dum hic vivimus declinare non possumus, praîsertim, etc.
220 LES PRÉDÉCESSEURS DE CÂLIXTE il.
versellc : chacun d'eux portait un surnom injurieux : celui-ci était appelé Judas le traître, celui-là Pilate, un troisième Hérode \ En fin de comple, toutes les discussions n'ayant abouti à rien, on convint, de part et d'autre, de remettre jusqu'à la Pentecôte la décision définitive, toutes choses restant d'ailleurs en l'état.
Cette situation n'était rien moins que consolante pour Anselme qui avait dû retourner à Gantorbéry où, selon l'usage, il vit infliger les plus odieux traitements aux vassaux de son Eglise, lesquels maudissaient l'héroïque résistance de leur pasteur ^ Le roi fit expulser d'Angleterre le moine Baudouin, l'ami et le conseiller intime de l'archevêque, celui qu'il avait chargé de toutes les affaires séculières dont le souci lui était insupportable. C'était frapper le prélat à l'endroit le plus sensible de son âme" ;
i. Audircs.... nunc ab isto nunc ab illo istum vel illum episcopuni aliquo cognomine cum interjcctione indignantis designari, videlicet Judse proditoris, etc.
Eadmer ajoute que, le roi ayant interi'ogé un à un les évêques sur leur renonciation à l'autorité d'Aiisolmo, il y en eut quelques-uns qui répondirent qu'ils n'y renonçaient pas absolument et sans réserve, mais seulement en tant qu'il prétendait exercer cette autorité sur eux, en vertu de sa soumission au Pape. Ceux-là furent disgraciés et obligés de raclielcr la faveur du roi à prix d'argent.
2. Crudelcs suorum bominum oppressioncs quotidic auribus ejiis insonantes.... Eadm., 14. Passa est Ecclesia Cantuar. tam sœvam tempcstatem, ut fere universi conclamarent melius sibi absque pastore jam olim fuisse, quam nunc sub luijusmodi pastore esse. Id., 43. Voy. encore p. 85.
3. Rex Anselmum hoc facto atroci mœroris verbere perculit. Ihid.
Li:S PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 221
car, au milieu do ses épreuves, il ne trouvait d'appui et de consolation qu'auprès de ses anciens amis du cloître. De tous les évêques anglais, depuis la mort du Saxon Wulstan, un seul n'avait pas lâchement trahi l'archevêque \ c'était Gondulphe, évêque de Rochesler, celui-là mcme avec qui nous l'avons vu si tendrement lié pendant qu'ils étaient tous deux moines au Bec. Anselme ne respirait un peu que lorsqu'il pouvait s'enfermer dans le cloître des moines de Cantorbéry et présider à leurs exercices. « Je suis comme le hibou, leur disait-il; quand « il est dans son trou, avec ses petits, il est heu- « reux; mais, quand il sort, entouré de corbeaux « et d'autres oiseaux, on le poursuit à coups de « bec, et il s'en trouve très-maP. » Souvent le saint vieillard pleurait en songeant au danger que courait son âme au milieu de ces luttes continuelles, et il s'écriait : « Ah ! combien j'aimerais mieux « être maître d'école dans un monastère que pri- « mut de la Grande-Bretagne î » Aussi ses ennemis, comme ses meilleurs amis, lui reprochaient-ils son amour excessif pour la retraite : ils disaient qu' il était plutôt fait pour demeurer en-
1. Eadwer le dit expressément : Rofensi solo excepto, p. 7. Mais GiiLL. DE Malmesbluy, lie Gesf. Pontif., II, p. 257, désigne encore l'évôrpic Raoul de Cliicliester, qui contuitu sacerdotalis officii Wilhelmo in facicm pro Anselmu reslUit,
2. Sicut bubo, dum in caverna ciim pullis suis est, Isetatur, et suo sibi modo bene est; dum vero inter corvos.... omnino quoque sibi malc est : ita et mihi. Eadm., 14.
fermé dans un couvent que pour remplir l'office de primat^ d'une grande nation. Anselme en était plus convaincu que personne^; mais Dieu le connaissait et le jugeait autrement que ne le faisaient ses critiques.
L,> Cependant le roi Guillaume avait envoyé secrète-
• nvoi-o à nome mcut dcux clcrcs de sa chapelle à Rome, pour savoir <\o sa ( i.n'p'm. quel était le pape qu'il fallait reconnaître, et pour l'engager à envoyer le pallium, non pas à Anselme, mais au roi lui-même, qui le remettrait à un archevêque quelconque. Ces envoyés comprirent qu'Urbain était le vrai pape, et ils obtinrent de lui l'envoi en Angleterre d'un légat, de Gauthier, évêque d'Albano, qui apportait le pallium demandé. La conduite de ce prélat fut très-équivoque : il traversa Cantorbéry sans même voir Anselme, et ne fît aucune démarche en faveur du primat persécuté\ Le bruit se répandit qu'il avait promis au roi qu'à l'avenir aucun légat ne viendrait en Angleterre sans son ordre, et que nul ne pourrait y recevoir de lettres du pape à l'insu du roi*. Tout le monde en murmurait, et on se disait : « Si Rome préfère l'or et
1. Pro ipsarum indiscrcta, cui noniiuUis et milii aliquando visum est, virtutum custodia sfepe reprehcnsus, et quod monachus elaustralis quam primas tantae gontis esse debeiet. Ici., 15.
2. In loco liumili aliqiiid agere videliar : iii sublinii pot-iLus.... nec inilii IVuctuiri i'acio, nec utilis alicui exii>to. Lettre au pape , Ep. m, 57.
3. Voy. la lettre assez sévère d'Anselme au légat. Kp. III, ôi*.