‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 137 sur 174 · DoM PiTHA, Hisloire de saint Léger, p. xcii · texte numérisé non relu

DoM PiTHA, Hisloire de saint Léger, p. xcii

MOINES d'oCC. 11. 27

forment eux-mêmes , acquièrent une intelligence })lus ouverte, une douceur plus constante. On leur découvre toutes sortes de qualités attachantes et de relations naturelles avec l'existence de gens qui s'isolaient de leurs semblables pour vivre en communauté avec la nature. Pendant que les docteurs monastiques se plaisent à chercher, dans les particularités plus ou moins fidèlement observées de leurs instincts et de leurs mœurs, des sujets d'enseignement, des analogies avec les conditions ou les épreuves de la vie religieuse*, les fidèles s'accordent à attribuer aux saints religieux, à titre de compagnons, de serviteurs et presque d'amis, des animaux familiers dont Tintimité peuple leur solitude, dont la docilité allège leurs travaux. Cette intelligence, cette sympathie avec les animaux, comme avec toute la nature sensible, est un caractère distinctif de la légende monastique. Les fables antiques y reparaissent quelquefois, mais toujours pour être transfigurées au profit d'une sainte croyance ou d'une vertu difficile ^

1. Voir le curieux opuscule de S. Pierre Daiiiien, De bono religiosi fitalus et variarum onimantium tropologis (op. 5-2), où il déduit l'exeiiii)le dune vertu monastique des mœurs de tous les animaux l'éels ou fabuleux dont l'histoire naturelle de son temps (telle que la lornuilaicnt les Bestiaires, le Physiologus, etc.) lui avait donné connaissance.

2. Après avoir lu ce qui précède, le regrettable baron d'Eckstein,si versé dans l'érudition orientale, m'écrivait : «Je suis frappé, dans voi récils des j'encontres entre les rois chevelus et les moines, de Textrênic ressemblance entre ces aventures et celles des rois de la caste

LES iMOlNES ET L\ NATUHE. 419

pji ouli'c, les recils les plus autorisés attirniaicrit ces pieuses croyances. Dans celle histoire des Pères du désert, dont saint Alhanase et saint Jérôme ont écrit les premières pages, il y a mille traits plus ou moins bien constatés qui nous monlrenl les animaux les plus féroces aux pieds des Antoine , des Pacôme, des Macaire, des Hilarion et de leurs énmles. A chaque page, on y voit les onagres, les crocodiles, les hippopotames, les hyènes et surtout les lions, translbrmés en compagnons respectueux, en serviteurs dociles de ces prodiges de sainteté, et on en conclut, non pas que ces bêtes eussent des âmes raisonnables, mais que Dieu savait glorifier ceux qui se dévouaient à sa gloire et montrer ainsi comment toute la nature obéissait à l'homme avant que par sa désobéissance il se fût exclu du Par'adis. Bornons-nous à rappeler l'histoire touchante de Gérasime, PAndroclès chrétien, abbé d'un monastère aux bords du Jourdain, qui avait tiré une épine

Les moines et les bêtes

dans lu riiébaide.

Géiasinie

et son lion.

des guerriers clans les épopées indiennes et persanes, dans les légendes bardiqiies et druidiques et dans les sagas des races germaines. Il est évident que les rois guerriers et les sages des bois, chez les païejis de la race des Aryas, ont eu des rencontres toutes pareilles. Partout le sage des Lois protège la bête fauve contre le roi chasseur ; trèssouvent il désarme le roi et l'introduit, i)0ur l'instruire, dans son ermitage. Très-souvent aussi les bêtes fauves sont des génies incarnés qui obéissent aux pontifes et secondent leurs bonnes œuvres. C'est donc un très-vieux fonds qui s'est reproduit dans les récits des bénédictins ; c'est encore un souvenir de la primitive vie des peuples chasseurs dans les forêts du vieux monde. » Lettre du '28 septembre 18C0.

du pied d'un lion et que le lion reconnaissant ne voulut jamais abandonner. La bêle redoutable se fît en quelque sorte recevoir de la communauté : elle se nourrissait alors de lait et de légumes cuits, comme les moines; elle allait chercher au Jourdain de l'eau pour les besoins du monastère ; et lorsque le vieil abbé fut mort, elle s'en vint mourir, en rugissant de douleur, sur sa tombée

Le Gaulois Sulpice-Sévère, que l'on peut regarder comme le plus ancien de nos annalistes religieux et qui avait été étudier en Orient les institutions monastiques, confirme dans ses Dialogues tout ce que rapportent à ce sujet les auteurs orientaux, il raconte les faits dont il avait été témoin oculaire dans la Thébaïde ; comment , en parcourant le désert, il avait vu le moine qui l'accompagnait offrir les fruits du palmier à un lion qu'ils avaient rencontré, et celui-ci s'en repaître modestement et pacifiquement comme n'importe quel animal domestique ; puis comment, dans la hutte d'un autre sohtaire, on voyait arriver régulièrement tous les soirs à l'heure du souper une louve qui attendait à la porte qu'elle fût appelée à manger les restes du

l. Venit leo in monastcrium et qurcrehat senem suum... Dicebant ei : Migravit senex ad Dominum... Et stans abbas Sabbatius supra scpulcruin abbatis Gerasimi dixit leoni : Ecce bic seuex noster sepultLis est: et inclinavit genua supra scpulcrum seiiis... Cum ergo id leo audisset et vidisset... tune et ipse prostravit se... et rugiens ita continuo defunctus est super sepulcrum senis. Joa>\ Moschls, Z)e vit. Vatr., lib. x, p. 894.

petit repas, après quoi elle léchait la main de son hôle qui la caressait familièrement ^

Revenu dans sa patrie, Sulpice-Sévère y écrivit la vie de saint Martin, le premier propagateur delà vie cénobitique en Gaule. Il y raconte que le grand évêque, visitant son diocèse et marchant sur les saint Martin bords de la Loire, suivi d'une foule nombreuse, les plongeons y aperçut des oiseaux aquatiques, nommés plongeons, qui poursuivaient et avalaient le poisson, a Voilà, » dit-il, « voilà l'image du démon: voilà ce comment il tend ses pièges aux imprudents, « comment il les dévore et comment il n'est jamais c( rassassié. » Et aussitôt il ordonne à ces oiseaux aquatiques de quitter les eaux où ils nageaient et d'aller demeurer désormais au désert. A sa voix, dit l'historien, et à la grande admiration de la multitude, les oiseaux, pour lui obéir, sortirent du fleuve et gagnèrent en troupe les coteaux et les forets voisines ^

Qui ne se souvient du corbeau qui , selon saint

1. Habebam iinum ex fralribus diicem locoriim peritum... Fora paululum modesta... Accepit tam libère quam illum animal domeslicum; et cum comedisset, abscessit. . Aliiim œquesinpularem viium vidimusinparvi tugurio...Lupa eisolitaerat adstare cœnanti... paneni qui cœnulpe superfuisset. . . Manublanda capiit triste permulcet. Sui.p. Sever., Dial., I, c. 7.

2. Cura suo illo, ut semper frequentissimo .. comitatu, mergos in fluraine conspicatur... Forma, inquit, hsec dsemonum est... Ita grego facto omnes in unum illne volucres congregatse... non sine admirationeinultoruin. Sui.i'. Sev., Epist., m. — Le nom populaire de 7nartins-pêcheurs donné à ces oiseaux vient probablement de cette légende.

422 LES MOINES ET l\ NATURE.

Jérôme, apportait tous les jours, pour les repas de

l'ermite Paul, uu demi-pain, et qui lui en apporta

un entier le jour où saint Antoine vint le visiter?

Comme ses grands frères d'Orient, le patriarche

des i.îoines d'Occident a aussi son oiseau familier,

mais qui vient lui demander sa nourriture au lieu

Saint p.pnoîi (le la lui a])porter. Saint Grégoire le Grand, dans la

sonoorboaii. biographie qu'ji lui a consacrée, rapporte qu'étant

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