o8. encore dans son premier monastère de Subiaco
saint Benoît voyait, à chacun de ses repas, arriver
(le la foret voisine un corbeau qu'il nourrissait dosa
main*.
Ces récits , pieusement transcrits par les plus grands génies que l'Église ait possédés, nous préparent à écouter sans surprise bien d'autres traits qui témoignent de ia familiarité intime des moines avec l(^s créatures.
Tantôt ce sont des passereaux indomptés, comme dit la légende, qui descendent du haut des arbres pour venir ramasser des grains de blé ou des miettes Maixei.t. de pain, dans la main de cet abbé Maixent devant lequel nous avons vu s'agenouiller Clovis, au retour de sa victoire sur Alaric ; et les peuples apprenaient ainsi combien grandes étaient sa mansuétude et sa douceur-. Tantôt ce sont d'autres petits
1. Ad liorain refectionis illius ex vicina silvn corviis venire consiieverat, et panem de manu ejiis accipere. S. Ciwf.c. Magn., Dial. II. 8.
2. Multoties aves fene relictis nemoruni rainis. .. Ciim indoniili
l.os moines
le> nisraux.
LES MOINES ET LA iNATlIRE. 423
oiseaux qui viennent chercher leurs repas et laisser caresser leurs membres délicats parce Walaric qui waiaric. va bientôt nous apparaître comme l'un des plus illustres disciples de saint Colomban, l'apôtre du Ponthieu et le fondateur du grand monastère de LeuconaLïs. Charmé de cette gentille compagnie, quand ses disciples approchaient et que les alouettes voletaient tout effrayées autour de lui, il arrêtait de loin les moines et leur faisait signe de reculer : a Mes fils, » leur disait-il, « n'effrayons pas mes « petites amies, ne leur faisons pas de mal ; lais- « sons-les se rassasier de nos restes^ » Ailleurs, c'est encore Karilef qui, en binant et en taillant la Kaiiief. petite vigne dont il avait offert le pauvre produit au roi Ghildebert, étouffe de chaleur et de sueur, se dépouille de son froc et le suspend à un chêne ; puis à la fin de la rudejournée, en allant reprendre son vêtement monastique, il y trouve un roitelet, le plus petit et le plus curieux des oiseaux de nos climats, qui y avait niché et y avait laissé un œuf. Le saint homme en fut si ravi de joie et d'admiration, qu'il passa toute la nuit à en remercier Dicu\ On ra-
passeres in dextera illius mensce reliquias colligebant, inansuetudiiiem et sanctitalem ejus popuU compererant. Vita S. Maxent., c. 5. Act., t. T, p. 561.
1. llt...articulis suis quandocumque vellet, oblitas suae feritatis et quasi domesticas eas palparet... Circumquaque volitantes aves... rilii, non facianius eis injuriam, sed permittamus eas paululnm satiari de micis... Vila S. Walarici, c. 26.
2. Vitein circumfodiendo et superflua quseque resecando. Sudore laltoris cnacto, vestiinentiim quod cucuUam vocant... Avicula per-
Maio. conte un trait absolument semblable de saint Malo, l'un de ces grands apôtres monastiques qui ont laissé leurs noms aux diocèses du nord de l'Armorique, mais avec cette différence que celui-ci permit à l'oiseau de nicher dans son manteau jusqu'à ce que la couvée fût éclose^ La tradition se confond de plus en plus avec les rêves de l'imagination, à mesure qu'elle s'enfonce dans les légendes celtiques: Tune d'elles rapporte que quand Keivin , autre moine breton , priait les mains étendues, les oiseaux venaient y pondre leurs œufs\ Magioire Naturellement, les bêtes devaient rechercher et
et ^
les poissons, préférer comme séjour les possessions de ces maîtres si doux et si paternels : de là l'amusante historiette du moine Magioire et du comte Loïescon. Ce comte armoricain , très-riche , que saint Magioire avait guéri de la lèpre, lui fit don de la moitié d'un grand domaine baigné par la mer. Magioire s'étant présenté pour en prendre possession, tous les oiseaux qui remplissaient les bois du domaine, tous les poissons qui en habitaient les côtes, se précipitèrent
exigua, cujus vocabulum est bitriscus, dum... juxta familiarem sibi consuetudiiiem iatinia quseque quadam curiositate perluserat... In?estimabile gaudiuin cam admiratione mixtum euiii occupavit. Vita S. Karilefî, c. 12.
i. Dimisit cappam donec, fotis ovis, piiUos in tempore excluderet avicLila. Sigeb. Grjibi.ac, Vita S. Maclovii, c. 15, ap. Suutum, t. VI, p. 378. Cf. ÂCT. SS. 0. S. B., t. II, p. 180.
2 OzANAM, Études germaniques, t. II, p. 96.
en masse vers la part qui revenait au moine , comme s'ils ne voulaient d'autre seigneur que lui. Lorsque le comte, et surtout sa femme, virent ainsi dépeuplée la moitié du domaine qui leur restait, ils s'en désolèrent et résolurent d'imposer à Magloire l'échange de cette moitié contre celle qu'il avait déjà reçue. Mais, l'échange fait, oiseaux et poissons aussitôt de suivre )[agloire, allant et venant de manière à se trouver toujours dans la part des moines \
Ailleurs c'étaient encore les animaux qui indi- siies
, ,1 . ' 1 , • / ^ I des monastères
quaient spontanément les sites predestmes a de indiqués grandes fondations monastiques. En racontant l'histoire de saint Léger, le moine martyr , nous verrons sur la plage neustrienne l'emplacement de Fécamp, qui lui servit de prison et d'asile, signalé au duc Anségise par le cerf qu'il poursuivait à la chasse.
On se redisait en Champagne que quand Théo- saim ihieny
et
deric, fds d'un fameux bandit, mais lui-même au- laigie bianc mônier et secrétaire du grand apôtre des Francs, saint Rémi , voulut fonder une maison qui pût lui servir de retraite, comme il en cherchait l'emplacement, il vit un aigle blanc qui se mit à
1. Cornes valde divitiarum opibus obsitus... qui multam in medios erogaverat substantiam... Miiltitudo coj.iosa aviuiu mirœ magriitudinis et pulchrjje... captura ingens piscium congeries... partem S. Mnglorii, ipsius pra'seulife ac si Domino suo debitir servitntis obsequium prfestans, expetiit. MAmiLox, Act. SS. 0. S. B., t. I, p. 212.
4^2(1 LES MOINES ET LA NATUliE.
planer dans les airs et sembla marquer, par son vol circulaire el ralenti , l'enceinle future du monastère : après la construction de la fameuse abbaye, qui prit le nom de Saint-Thierry, cet aigle miraculeux apparaissait tous les ans au même lieu S
Dans le siècle suivant ^ comme saint Nivard , archevêque de Reims ^ visitait son diocèse à pied, étant arrivé sur la belle côte qui domine le cours de la Marne, en face d'Epernay, et se trouvant faligiié, il s'endormit sur les genoux de son compagnon Berchaire et à l'ombre d'un grand hêtre : pendaut son sommeil, il vit une colombe descendre du ciel sur cet arbre, puis marquer trois fois le même circuit par son vol et remonter au ciel, Berchaire, qui ne dormait point, eut la même vision. Ils convinrent Fon.iaiion d'y bâtir une abbaye, qui s'appela Hautvillers ;
de
iinutviiiei>. Berchaire en fut le premier abbé; et le maître-autel r;o->-r.7(). s'éleva sur le lieu même de l'arbre où la colombe avait posé% comme un doux symbole (h la tranquille innocence qui allait y régner''.
1 Mittitur de sublimibus aliger in similitudinem aquilse Angélus .. Intelligunt devoli cultorcs Dei continuo divinum esse missum... AcT. SS. 0. S. B., sivc. l, t. I, p. 597. Cf. Flodoard, Hist. Remens., I, 24. Baugier, Mémoires hist. de Champagne, t. I, p. 32.
2. AcT. ^S. 0. S. B., S[ec. II, t. II, p. 802. B.ugieh, p. 48.— On rapporte des traits analogues sur la fondation de Montfaucon et d'Avenny dans le même canton. Ce Berchaire est le môme moine de Luxenil qui fonda ensuite Montier-en Der, an midi de la Champagne
5. Cinq siècles plus tard on retrouve la même légende dans la vie (\o samt Gaucher, piiour d'Aureil. en Limousin. Lorsque ce jeune
Mais il y a encore, entre le moine et la natnre Domestication animée, tout un autre ordre de relations qui remplit i.rios fauves
i>ar
les annales de ces jiremiers siècles. Innombrables tes moines. sont les lég"endes qui nous monirent les bêtes fauves obéissant à la voix des moines, réduites à une sorte de domesticité par les liommes de Dieu, obligées de les servir et de les suivre. Nous aurons à dire, d'après les récits contemporains, comment l'illustre fondateur de Luxeuil, saint Colomban , en traversant les forets des Vosges méridionales, voyait les écureuils descendre des arbres })Our se poser sur ses mains et se cacher dans les plis de sa coule ; comment aussi il se faisait obéir par les ours ; comment entin il traversait impunément les bandes de loups qui frôlaient ses vêtements sans oser le louchera
Nous retrouverons tout cela sur les rivages de l'Armorique, comme aux bords du Danube. Ici c'est Corbinien, le moine franc qui fonda l'éveclié saim corbiiuon
et
de Freysingen et qui, en franchissant les monts du sun on.s. Tyrol pour aller à Rome, force l'ours qui avait tué im de ses chevaux de bût à prendre sur son dos la
Normand eut résolu do se cacher au fond des forets de l'Aquitaine, une colombe venait sans cesse se poser sur sa tète et ses épaules, tantôt en le fi^appant à coups de bec, tantôt en détachant des pailles du fliaimie qui recouvrait sa cellule, comme pour l'avertir qu'il ne devait pas y rester, mais transporter sa demeure dans un site un peu plus éloigné, dont la colombe indiquait l'emplacement avec les fétus arrachés au toit du solitaire. Laubi;, Biblioilieca nova manmcriplor>.(ni. 1057, t. II, p. 50 \ 1, .loNAs, Vita S. Coinmbani. c. 15, 9,7. 50.
428 LES MOIiNES ET LU NATURE,
charge de la victime et à le suivre ainsi jusqu'à Légende> Romc^ Là c'cst SaiTison, le métropolitain de Dol,
celtiques. ^ i '
qui, voyant ses religieux importunés par les cris des oiseaux sauvages, réunit tous ces volatiles, une nuit, dans unecour du monastère, où il leur impose silence, et le lendemain, les congédie en leur interdisant de recommencer, « ce qu'ils observèrent Les loups inviolablement^ » C'est Renan, l'anachorète de la
apprivoisés
par Cornouailles, qui ordonne à un loup de lâcher la
brebis d'un pauvre paysan, qu'il emportait dans la forêt, et qui est obéi sur l'heure. C'est encore Hervé, l'aveugle et le patron des chanteurs populaires de l'Armorique, dont le chien avait été dévoré par un loup, et qui contraint ce loup à remplacer docilement auprès de lui son chien et h l'accompagner, en laisse, dans ses pérégrinations ^
1. Mitte super eum sellam saginariam et sterne illum, et saginam super illum impone, et duc cuni aliis caballis in viam nostram... Impositam sibi saginam ipse ursus quasi domesticus equus Romam usque perduxit, ibique a viro Dei dimissus abiit viam suam. Aribo, Vita S. Corbiti., c. 11, ap. Act. SS. 0. S. D., t. III. — On raconte un trait à peu près semblable de saint Martin, abbé de Yertou en Bretagne, pendant son pèlerinage à Rome. Act. SS. 0. S. B., t. I, p. 362.