La Yillemarqué, op. cit., p
et
les cerfs
à la charrue
ayant refusé de livrer le cerf qui s'était réfugié dans son ermitage au seigneur qui le chassait, celui-ci furieux s'empare des sept bœufs et de la vache qui servaient aux travaux du solitaire et de ses disciples; le lendemain, huit cerfs sortent de la forêt et viennent s'offrir au joug pour remplacer le bétail enlevé à celui qui avait sauvé la vie de leur compagnon ^ Sailli Léonoi Ecoutous la légcudc de saint Léonor, l'une des perles les plus fines du précieux écrin de la tradition celtique. Léonor était un de ces moines évêques, venus au \f siècle des Iles Britanniques, comme les Samson, les Magloire, les Brieuc, pour évangéliser les Celtes d'Armorique ; s'élant établi dans un site désert, à Tembouchure de la Rance, où lui et ses soixante disciples ne pouvaient vivre que du produit de la chasse et de la pêche, un jour, en priant, il vit se poser à ses pieds un petit oiseau blanc portant au bec un épi de blé. « 11 y avait donc sur celte côte sauvage un lieu où le blé pouvait croître, où il en croissait encore quelques épis. » Le saint en remercia Dieu et ordonna à un de ses moines de suivre l'oiseau, qui le conduisit à une clairière delà forêt voisine où s'étaient conservés en se ressemant d'eux-mêmes quelques pieds de froment, dernier reste peut-être d'une riche culture disparue de ces lieux avec les habitants qui l'y avaient apportée. A
1. Albkrt le Grand, Vie de saint lié ou Kenan, surnomtné Colocloc, p. 677.
celle nouvelle, le saint entonna le Te Deum, et le lendemain au point du jour, après avoir chanté matines, toute la communauté s'achemina, Léonor en tête, vers la forêt pour la jeter bas. Ce travail dura longtemps; les moines, excédés de fatigue, supplièrent leur père d'abandonner cette tâche accablante et de chercher une autre terre moins rude à exploiter. 11 refusa de les écouter, en disant que c'était le diable qui leur envoyait cette tentation de paresse. Mais ce fut bien pis quand , la forêt renversée, il fallut se mettre à cultiver le sol défriché. Alors les moines résolurent de laisser là leur chef et de s'enfuir pendant la nuit. Mais ils furent rassurés et consolés en voyant douze grands et beaux cerfs venir d'eux-mêmes s'atteler aux charrues déjà préparées, comme autant de bœufs. Après avoir labouré tout le jour, lorsqu'on les déliait sur le soir, ils s'en retournaient à leur gîte, au fond des bois, mais pour revenir le matin du jour suivant. Cela dura ainsi cinq semaines et trois jours, jusqu'à ce que de nouveaux champs fussent disposés à produire une moisson des plus abondantes. Après quoi les douze cerfs disparurent, emportant avec eux la bénédiction de l'évêque d'outre-mer ^
1. Ecce uniis passer candidissinms spicani frumenti in ore tenens.. Creperuiit lassi defîcere... Pater, orainus te ut de loco isto recédas... Fessi prfo nimio labore... Duodecini grandissimos cervos... Dei viriLite doiiiesticos... Benedicens dixit : Ite in pace... Densissimas sylvas
MOINES d'oCC. II. 28
454 LES MOINES ET LA iNÂTURE.
Les Bollandistes, avec leur prudence habituelle, ont soin de protester de leur incrédulité à l'endroit de ces travestissements de la vérité historique ^ Un ingénieux érudit de notre temps en a signalé la véritable et légitime origine. Selon lui, lors de la disparition graduelle de la population gallo-romaine, les bœufs, les chevaux, les chiens, étaient retournés à l'état sauvage, et ce fut dans les forêts que les missionnaires bretons durent aller chercher ces animaux pour les employer de nouveau aux usages domestiques. Le miracle était de rendre à l'homme l'empire et la jouissance des créatures que Dieu lui avait données pour instruments. Cette domestication des espèces animales revenues à l'état sauvage est un des épisodes les plus intéressants de la mission civilisatrice des anciens cénobites \
expetunt... Bolland., t. IJiilii, p. 121, 125. — Cf. La Borderie, Discours sur les Saints bretons.