CHAPITRE
Vie et règle de saint Colomban.
Naissance et éducation de saint Colomban ; sa mission en Gaule; son séjour à Annegray ; les loups et les biigands suèves. — Il se fixe à Luxeuil; état de la Séquanie; affluence des disciples; Laus perennis. — Opposition épiscopale; lettre hautaine de Colomban à un concile. Sa lutte avec Brunehaul et Thierry 11; Saint-Martin d'Autun fondé par Brunehaut; première expulsion de Colomban; le jeune Agile; Colomban à Besançon; retour à Luxeuil. — 11 en est de nouveau expulsé; son voyage sur la Loire; arrivée à Nantes; lettre aux moines de Luxeuil.
— Il va chez Clotaire II, roi de Neuslrie, et chez Théodebert IF, roi d'Âustrasie. — Sa mission chez les Alamàns; saint Gall; le dialogue des démons sur le lac. — Il renonce à convertir les Slaves, et retourne auprès de Théodebert; défaite et mort de ce roi. — Colomban traverse les Alpes et passe en Lombardie.
— Il y fonde Bobbio; ses poésies; ses remontrances au pape Boniface IV. — Clotaire II le rappelle en Gaule; il refuse et meurt. — Il ne fut l'ennemi ni des rois ni des papes. — Règle de Colomban ; le Pénitentiel.
Naissance
de Colomban.
Le rival de saint Benoît naquit en l'année même où mourut le patriarche du Mont-Cassin. Initié dès son enfance aux lettres et aux arts libéraux , il eut aussi de bonne heure à lutter contre les tentations de la chair. Sa beauté qui fixait tous les regards l'exposait, nous dit le religieux qui a écrit
sa vie\ aux provocations effrontées des belles Irlandaises. C'est en vain qu'il se plonge dans l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie, de l'Ecriture sainte. L'aiguillon delà volupté le pressait toujours. 11 vient frapper à la cellule qu'habitait une pieuse recluse et la consulte : c( Il y a douze ans, » lui répondit-elle, a que je suis c( nooi-même sortie de chez moi pour entrer en (X guerre contre le mal. Enflammé par les feux de « l'adolescence, tu essayeras en vain d'échapper à ce ta fragilité, tant que tu resteras sur le sol natal. « As-tu oublié Adam, Samson, David, Salomon, « tous perdus par les séductions de la beauté et de «l'amour? Jeune homme, pour te sauver il faut c< fuir \ » Il l'écoute, la croit, se décide à partir. Sa mère essaye de l'arrêter, se prosterne devant lui sur le seuil de sa porte ; il franchit ce cher obstacle, quitte la province de Leinster où il était né, et après quelque temps passé auprès d'un savant docteur qui lui fait composer un commentaire sur les psaumes, il va se réfugier à Bangor, au sein de
1. Vita S Colwnbani, abbatis, auctore Joîsa, monacho Bobiensi fere xquali. ap Act. SS. 0. S. B., t. II. — Ce Jonas était de Suseen Piémont; il écrivait par ordre d'Attale et d'Eustaise, successeurs de Coloniban ; il cite Tite-Live et Virgile à côté de l'Écriture sainte. Son livre est un des monuments les plus curieux de l'époque mérovingienne.
2. liboralium litterarum doctrinis et grammaticorum studiis.., Cum eum formîe elegantia... omnibus gratum redderet. .. Lascivarum puellarum in eum suscitavit atnores, preccipue quas forma corporis... Perge, o juvenis! perge, évita ruinam. Jonas, c. 7, 8.
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ces milliers de moines encore imbus de la première ferveur qui les y avait assemblés sous la crosse du saint abbé Comgall.
Mais ce premier apprentissage de la guerre sainte ne lui suffit pas. L'humeur vagabonde de sa race, la passion du pèlerinage et de la prédication \ l'entraîne au delà des mers. Il entend sans cesse retentir à ses oreilles la voix qui avait dit à Abraham : Sors de ta patrie^ de ta famille et de la maison de ton f ère ^ et va dans la terre que je te montrerai. Cette terre était la nôtre. L'abbé cherche en vain à le retenir. Colomban, alors âgé de trente ans, sort de Bangor avec douze autres moines, traverse la Grande-Bretagne, et vient débarquer en Gaule. Sa mission H y trouvc la foi catholique debout, mais la vertu les Gaules, cliréliennc ct la discipline ecclésiastique outragées 573. ou inconnues; grâce à la fureur des guerres et à la négligence des évêques. 11 s'attache, pendant plusieurs années , à parcourir le pays, à y prêcher l'Evangile, et surtout à donner l'exemple de l'humilité et delà charité qu'il enseignait à tous. Arrivé dans le cours de ses pérégrinations apostoliques en Bourgogne, il y fut accueilli par le roi Gontran, celui de tous les petits-lils de Clovis dont la vie paraît avoir été la moins répréhensible et qui avait le plus d'attrait pour les religieux. Son éloquence
1. Scottoruni quibiis coiibuetudo peregrinandi jam peiie in natuiam conversa est. Walafriuus Stuabo, de mirac.S. Galli, 1. ii, c. 47. — Qui lironem suum ad futura bella erudierat... Jonas, c. 9.
encfianla le roi el ses leudcs. Craignant de le voir aller plus loin, Gontran lui offrit tout ee qu'il voudrait alin de le retenir, et comme l'Irlandais répondait qu'il n'avait pas quitte son pays pour chercher des richesses, mais poursuivre le Christ en portant sa croix, le roi insista et lui dit qu'il y avait dans ses Etats assez de lieux sauvages et solitaires où il pourrait trouver la croix et gagner le ciel , mais qu'il ne fallait à aucun prix quitter la Gaule ni songer à convertir d'autres nations avant d'avoir assuré le salut des Francs et des Bourguignons ^
Colomban se rendit à ce désir et choisit pour sa son séjour demeure le vieux château romain d'Annegray\ Aunegray. 11 y menait, avec ses compagnons , la vie la plus rude. Il y passait des semaines entières sans autre nourriture que l'herbe des champs, l'écorce des arbres et les baies de myrtille qu'on trouve dans nos bois de sapin ; il ne recevait d'autres provisions que de la chanté des voisins. Souvent il se séparait de ses disciples pour s'enfoncer tout seul dans les bois, et pour y vivre en communauté avec les bêtes. L;i, connue plus tard, dans sa longue et intime communion avec la nature âpre et sauvage de ces lieux déserts, rien ne l'effrayait, et lui ne faisait peur à
1. Ob negligentiampreesuluni, religionis virtus peiieabolita...JoNAS, c, 11,12. Cf. Walaf.Strakon., 1. i, c. 2. — Je renvoie à la Vie des saints de Franche-Comté, t. II, et au tome VII d'octobre des nouveaux Bollandistes, p. 868, pour la discussion des dates diverses assignées au voyage de Coloiuban en France.
2. Aujourd'liuilianieau de la commune de Faucogney (,Uaute-Saùne) .
MOINES d'occ. n. 51
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personne. Tout obéissait à sa voix. Les oiseaux, eomme on l'a déjà dit, venaient recevoir ses caresses, et les écureuils descendaient du haut des sapins pour se cacher dans les pHs de sa coule. 11 avait chassé un ours de la caverne qui lui servait de cellule ; il avait arraché à un autre ours un cerl' mort dont la peau devait servir de chaussure à ses frères. Un jour qu'il errait dans le plus épais du bois, portant, selon l'usage irlandais, sa bible dans un sachet suspendu à l'épaule*, et réfléchissant si la férocité des bêtes qui ne péchaient point ne valait pas mieux que la rage des hommes qui perdent leurs
1. Librum humero ferens de scripturis sacris secum disputaret. JoNAs, c, 15. — Je crois retrouver ici l'usage signalé par les archéologues irlandais, usage conforme à l'humeur vagabonde des moines celtiques, et qui leur faisait renfermer leurs livres dans des étuis en cuir garnis de courroies : ces courroies leur servaient, en voyage, à porter l'étui garni de son livre, comme la carnassière de nos chasseurs, et à l'accrocher au mur quand ils rentraient chez eux. La légende d'un savant docteur irlandais du sixième siècle, Longarard, raconte que, à sa mort, tous les étuis à livres de l'Irlande se détachèrent des crochets qui les retenaient contre les murs des écoles monastiques et tombèrent à terre. L'étui d'un des plus fameux manuscrits de l'Irlande, le Livre d'Armagh, subsiste encore entre les mains du b' Heeves, éditeur de la Vie de saint Columb-Kill, par Adamnan, laquelle constate plus d'une fois cet usage : Quidam juvenis qui sub ascella librosin pelliceo reconditos sacculo habebat... Liber de cujusdam pueri de ponte elapsis humeris, cum pelliceo in quo inerat sacculo... cecidit (p. 114, IIG). — Or, un voyageur contemporain nous affirme que, encore aujourd'hui, dans les bibliothèques monastiques de l'Abyssinie, tous les livres sont accrochés au mur dans des étuis à courroies (Curzon. Monasteries of the Levant, p. 93, 1849). — N'est-il pas curieux de retrouver, après quatorze siècles écoulés, dans les monastères d'Abyssinie, un usage signalé chez les moines irlandais contemporains des lils de Clovls?
SAINT COLOMBAJN. 183
àmcs, il voit venir à lui douze loups (|ui renlourenl Les luups à droile et à gauche. 11 reste immobile en récitant les biigami.' le verset : Deus in adjutoriam. Les loups, après avoir flairé ses vêtements, le voyant sans peur, passent leur chemin. Il continue le sien, et au bout de quelques pas, il entend un grand bruit de voix humaines qu'il reconnaît pour être celles d'une bande de brigands germains ^ de la nation suève, qui ravageaient alors cette contrée. Il ne les vit pas ; mais il dut remercier Dieu de l'avoir préservé de ce double danger on l'on peut voir la double image de la lutte constante qu'avaient à livrer les moines dans leur laborieuse carrière contre les forces sauvages de la nature et la barbarie plus sauvage encore des hommes \
Au bout de quelques années, le nombre croissant de ses disciples l'obligea à se transporter ailleurs, et par la protection d'un des principaux ministres du roi franCj Agnoald, marié à une femme burgonde de très-noble race\ il obtint de Contran
1. Novein dies jani transierant, quo vir Dei cum suis non alias (lapes caperet quain ai'borum cortices lierbasque saltus... vel parvulorum poraorum quse bollucasvulgo appellant... Cliamnoaldo Lugduno clavato pontifice, qui ejus et minister et discipulus fuit, cognovimus referente, qui se testabatur ssepe vidisse... bestias ac avesaccersere... Ferusculam, quam vulgo homines Squirium vocant... Abiit fera mitis nec prorsus est ausa redire... Contra naturam absque murmure... cadaver reliquit... Con.'^picit duodecim lupos advenire... ora vestimenti ejus jungunt... interritum relinquunt... Vocem Suevorum multorum per avia aberrantium. Jonas, c. li, 15, 16, 26, 30.
2. Régis conviva et consiliarius... Conjux ex prccolara Burgundiorum prosapia... Quaniquam ejus industria univcrsa palalii ofticia
484 SAINT COLOMBAiN.
Il se lixe un autre château for(, nommé Luxcuil, où il y
à Lnxfuil. .
avait eu des eaux thermales magnifiquement ornées par les Romains et où l'on voyait encore, dans les forêts voisines ^ les idoles que les Gaulois avaient adorées. Ce fut sur les ruines de ces deux civilisations que vint s'implanter la grande métropole monastique de l'Austrasie et de la Bourgogne. Étal Luxeuil était situé sur les confins de ces deux
de
la scjquaiiie. l'oyaumcs, au pied des Vosges et au nord de cetle Séquanie dont l'abbaye de Condat avait déjà, depuis plus d'un siècle, illuminé la région méridionale \ Toute cette contrée qui s'étendait sur les flancs des Vosges et du Jura, depuis si illustre et si bénie sous le nom de Franche-Comté, n'offrait alors, sur une longueur de soixante lieues et une largeur moyenne de dix à quinze, que des chaînes parallèles de défilés inaccessibles, entrecoupés par des forêts impénétrables, hérissés d'immenses sapinières qui descendaient du sommet des plus hautes montagnes et venaient ombrager le cours des eaux rapides et pures du Doubs, du Dessoubre et de la Loue. Les invasions des barbares, celled'Attila surtout, avaient réduit en cendres les villes romaines, anéanti toute culture et toute population. La végétation et les bêtes fauves avaient repris possession de cette solitude, qu'il était réservé aux disciples de
yererentur, nec noiitotius regni querimoniie illius luquissima detiiiitione terininarentur... VilaS. Agili. c. 1, 5,ap.ÂcT. SS. 0. S. B., t. II.- 1 Voir tome I, pages 265-27-2.
Coloinlian.
SAIiNT COLOMBAN. 485
Colomban et de Benoît de transformer en champs et en pâturages \
Les disciples affluaient autour du colonisateur Afnuence
1 de disciples
irlandais. Bientôt il en compta plusieurs centaines ^""^^^"^ dans les trois monastères qu'il avait successivement construits^ et qu'il gouvernait à la fois. Les nobles francs et bourguignons, dominés par le spectacle de ces grandeurs du travail et de la prière, lui amenaient leurs fils, lui prodiguaient leurs donations, et souvent venaient lui demander de couper leur longue chevelure, insigne de noblesse et de liberté, et de les admettre eux-mêmes dans les rangs de son armée ^. Le travail et la prière y avaient pris, sous la forte main de Colomban, des proportions inouïes jusqu'alors. La foule des pauvres serfs et des riches seigneurs y devint si grande, qu'il put y organiser cet office perpétuel, appelé Laus perennis^ qui existait déjà à Agaune, de l'autre côté du Jura et du lac Léman, et où jour et nuit les voix des moines, « aussi infatigables que
1. Erat tune vasta eremus Vosagus nomine... aspera vastitate solitudinis et scopiilorum interpositioiie loca aspera... Jonas, c. 1'2. — Voir l'excellente description du Jura et de ses défrichements monastiques dans l'Histoire des grandes forêts de la Gaule, par M, Alfred Maury, p. 181.
2. Annegray, Luxeuil et Fontaines. — Le i)iograplie de saint Valéry donne le chiffre de deux cent vingt ; d'autres auteurs disent six cents.
5. Ihinobilium liberi undique concurrere nitebantur ..Joxas,c. 17. — Multi nonsolum de génère Burgnndionum, sed etiam Francorum... conduxerunt... ut omnia sua ad ipsum locum contradorent, et coma capitis deposila... Walafr. Strvbo, c. 2.
Laits prrennis.
480 SAINT COLOMBAIN.
celles des anges, » se relevaient pour célébrer les
louanges de Dieu par un cantique sans fin \
Tous, riches et pauvres, y étaient également astreints aux travaux de défrichement que Colomban dirigeait lui-même. Dans le récit des prodiges que son biographe entremêle à chaque page de sa vie , on les voit tous employés successivement à labourer, à faucher, à moissonner, à fendre le bois. Avec l'impétuosité qui lui était naturelle, il ne ménageait aucune faiblesse. Il exigeait que les malades eux-mêmes allassent battre le blé sur Taire. Un article de sa règle prescrit au moine de se mettre au lit si fatigué qu'il dorme déjà en y allant, et de se lever avant d'avoir dormi suffisamment. C'est au prix de ce labeur perpétuel et excessif que la moitié de notre pays et de l'ingrate Europe a été rendue à la culture et à la vie ^
1. s. Bernard., m Vita S. Malach-, c. 0. Cf. Maeill., Annal., 1. viii, n. 10, 10; D. Pitra, Hist. de S. Léger, p. 501 ; Vies des saints de Franche-Comté, t. II, p. 23 et 478. — Cet office perpétuel appelé f.aus perennis, fut longtemps usité à Saint-Maurice, à Remiremont, à Saint-Denis et ailleurs. On en voit déjà la trace dans les premiers monastères de l'Egypte et de la Palestine : il est dit dans la vie de sainte Marie Égyptienne, en parlant d'un monastère près du Jourdain : « Psallentia ibi erat, incessabiles totius noctis habens stabilitates... et in ore psalmi divini absque diminutione... » Rosweyde, Vitse Patrum, p. 583. — Alexandre, moine syrien, mort vers 450, avait fondé un ordre spécial de religieux, dit Acémètes, ou gens qui ne dorment point : il gouverna d'abord sur les rives de l'Euphrate, puis à Constantinople, trois cents solitaires, divisés en six chœurs, qui se relevaient pour chanter la nuit comme le jour.
'2. Imperat ut omnes surgant atque messem in area virga csedant... Cuni vidisset eos magno lahore glebas scindere. .Tonas, c. 20, 25. 28.
Vingt armées se passèrent ainsi pendant lesquelles la répulalion de Colomban grandit et s'élendil au loin. Mais son influence ne fut pas incontestée. Il mécontenta une portion du clergé gallo-franc , Mécontentement d'abord par les singularités irlandaises de son cos- lépiscopat
contre lui.
tume et de sa tonsure, peut-être aussi par le zèle intempérant qu'il mettait dans ses épîtres à rappeler aux évêques leurs devoirs, et plus sûrement par son obstination à faire célébrer la Pâque, selon l'usage irlandais, le quatorzième jour de la lune, quand ce jour tombait un dimanche, au lieu de la célébrer avec toute l'Eglise le dimanche après le quatorzième jour. Cette prétention, à la fois minutieuse et oppressive, troubla toute sa vie et affaiblit son autorité, car il poussa l'entêtement sur ce point jusqu'à essayer plus d'une fois de ramener le Saint-Siège lui-même à son avis ' .
Les détails de sa lutte avec l'épiscopat des Gaules sont demeurés inconnus ; mais on peut juger de la résolution qu'il y déploya par sa lettre à un synode ou concile réuni pour examiner la question de la Pâque. Le mélange singulier d'humilité et de fierté , l'éloquence virile et originale dont cette
— Lassus ad stratum veniat, ambulansque dormitet, necdum expleto somno surgere compellalur. Reg. S. Columbani, c. 0.
1. Il écrivit à ce sujet plusieurs lettres à saint Grégoire le Grand, dont il n'y a aucune trace dans la correspondance de ce pape, et dont une seule a été conservée dans les œuvres de Colomban. Dans celleci, il dit que Satan a empêché ses trois lettres antérieures d'arrivei' entre les mains de Grégoire.
épître porte l'empreinte, ne sauraient dissimuler ce qu'avait d'étrange et d'irrégulier le rôle qu'il s'arrogeait au sein de l'Église. Il a beau s'intituler Colomban le pécheur, on sent bien qu'il se croit le docteur et le guide de ceux à qui il parle. Sa lettre H commcncc par remercier Dieu de ce que, grâce
un concile, à lui, tant de saints évêques se sont réunis pour traiter des intérêts de la foi et des mœurs. Il les engage à s'assembler plus souvent, malgré les dangers et les difficultés qu'ils pouvaient rencontrer en route, et leur souhaite de s'occuper, sous la présidence de Jésus-Christ , non-seulement de la question de la Pâque, mais encore de bien d'autres observances canoniques cruellement méconnues. Il s'enorgueillit de ses propres épreuves et de ce qu'il appelle la persécution dont il a été victime. Il blâme la diversité des coutumes et la variété des traditions dans l'Église, en se condamnant ainsi par sa propre bouche, et en méconnaissant la sagesse de l'autorité ecclésiastique, qui semble avoir toléré longtemps chez lui et chez ses compatriotes l'observance particulière et locale dont il prétendait infliger le joug à toute la chrétienté. Il prêche d'ailleurs l'union entre le clergé séculier et régulier, et son langage devient alors plus ému et plus solennel. c( Je ne suis pas l'auteur de ce différend : je suis venu, pauvre étranger, dans ces contrées pour la cause du Christ Sauveur, notre commun Dieu et Seigneur; je ne demande a vos saintetés qu'une
seule grâce: qu'il me soit permis de continuer h vivre en silence au sein de ces forêts, auprès des ossements de dix-sept frères que j'y ai déjà vus mourir ; j'y prierai pour vous avec ceux qui me resteni, comme je le dois, comme je l'ai toujours fait depuis douze ans. Ah ! laissez-nous vivre avec vous dans cette Gaule où nous sommes, puisque nous devons vivre les uns avec les autres dans le ciel, si nous méritons d'y entrer. Malgré notre tiédeur , nous suivrons de notre mieux les canons, les préceptes du Seigneur et des Apôtres. Ce sont là nos armes, notre gloire, noire bouclier. C'est pour leur rester fidèles que nous sommes sortis de notre patrie et que nous sommes venus chez vous. A vous. Pères saints, de voir ce que vous voulez faire de quelques pauvres vétérans, de quelques vieux pèlerins, et s'il ne vaut pas mieux les réconforter que les troubler. Je n'ose aller vous trouver, de peurd't^itrer en contention avec vous, mais je vous confesse les secrets de ma conscience, et comme quoi je crois surtout à la tradition de ma patrie, qui est d'ailleurs celle de saint Jérôme. »
Tout cela est mêlé de calculs fastidieux sur la célébration de la Pàque et dun grand étalage de textes de l'Écriture. Il termine ainsi : « A Dieu ne plaise que nous réjouissions nos ennemis, les juifs, les hérétiques ou les païens, par des luttes entre chrétiens... Si Dieu vous inspire de m'expulser du désert que je suis venu chercher au delà
490 SAINT COLOMHAN.
(les mers, je n'aurai qu'à dire comme Jonas : Prenez-moi et jetez-moi à la mer , et la tempête cessera. Mais avant de m'y jeter, votre devoir est de faire comme les mariniers, et de tout tenter pour aborder au rivage; peut-être même n'y aurait-il pas excès de présomption à vous suggérer qu'il y a beaucoup de gens qui suivent la voie large, et que, s'il y en a quelque peu qui se dirigent par la porte étroite qui mène à la vie, il vaudrait mieux pour vous les encourager que les arrêter, sous peine de tomber sous le coup du texte qui dit: Malheur à vous, Scribes et Pharisiens, qui fermez le royaume du ciel aux hommes, et qui, sans y entrer vousmême, en euterdisez V accès au prochain. Plus la lutte est dure, et plus la couronne est glorieuse. Ceux-là, dit saint Grégoire, qui n'évitent pas le mal patent ne croient guère au bien caché. C'est pourquoi saint Jérôme enjoint aux évêques d'imiter les Apôtres, et aux moines de suivre les Pères, qui ont été parfaits. Les règles des clercs et celles des moines sont très-différentes : que^ chacun garde fidèlement la profession qu'il a embrassée, mais que tous suivent l'Evangile et le Christ, leur chef... Du reste, priez pour nous comme nous prions, malgré notre bassesse, pour vous. Ne nous regardez pas comme étrangers à vous : car tous , Gaulois ou Bretons, Espagnols ou autres, nous sommes les membres d'un même corps. Vous tous, qui êtes mes pères et mes frères, très-saints et très-patients,
SAliNT COLOMRA^. 41M
pardonnez à la loquacité et à l'insolence d'un homme dont la tache est au-dessus de ses forces \ w Quand on songe que ni l'histoire de la vie de Colomban , si minutieusement écrite, ni celle de son époque, n'a gardé la trace d'aucune répression, ni même d'aucune improbation solennelle, à l'endroit du moine étranger qui venait ainsi se poser en maître et en juge des évêques, on ne peut se défendre de constater et d'admirer l'immense liberté
1. Dominis sanctis et in Christo patribus vel fratribus episcopis, presbyteris, cœterisque S Ecclesise ordinibus, Columba peccator, salutem in Christo prsemitto. — Gratias ago Deo meo quod mei causa in unum tanti congregali sunt sancti... Utinam sfepius lioc ageretis... Hoc polissimum debuit vobis inesse studium... Multum iiocuit nocetque Gcclesiasticœ paci diversitas morum et varietas traditionum... Unuin deposco a vestra sanctitate... ut, quia hujus diversifatis auctor non sum, ac pro Christo Salvatore communi Domino et Deo in has terras peregrinus processerim, ut mihi liceat... in his silvis silere et vi\erejuxta ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum sicut usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis, ut pro vobis, sicut usque nunc fecimus. oremus, ut debemus. Capiat nos simul, oro, Gallia, quos capiet regnum cœlorum, si bonis simus meritis... Ili sunt nostri canones, dominica etapostolica mandata... Hsec arma, scutum et gladium... hsec nos moverunt de palria : hœc et hic servare contendimus, licet tepide. . in his persevcrare optamus sicut et seniores nostros facere conspeximus .. Vos, patres sancti, videte quid facialis ad istos veteranos pauperes et peregrinos senes. . Confiteor conscientise mese sécréta, quod plus credo Iraditioni patriîe me8e...Alia enim sunt et alia clericorum et monachorum documenta, allonge ab invicem separata... De cœtero, patres, orate pro nobis, sicut et nos facimus, viles licet, pro vobis ; et nolite nos a vobis alienos repulsare : unum enim corporis sumus commembra, sive Galli, sive Britanni, sivelberi, sive quœque gentes... Da!e veniam mese loquacitati ac procacitati supra vires laboranti, patientissimi atque sanctis>^imi patres quique et fratres. Epist. ii, ap. Galland., Bibl. veter. Patr.,\. \\\, p. 547.
Bruiiehant.
dont jouissaient alors les chrétiens, jusque dans le domaine où les droits de l'autorité auraient pu inspirer le plus de jalousie.
a lutte II est toutefois douteux que cette attitude n'ait
avpc
le roi Thierry II pas ébranlé l'ascendant que les vertus et la sainteté de Colomban lui avaient conquis parmi les Gallo- Francs. Mais il le retrouva bientôt tout entier dans le conflit qu'il engagea, pour l'honneur des mœurs chrétiennes, contre la reine Brunehaut et son petitfils, et qu'il nous faut raconter avec quelques détails, parce que cette lutte fut la première, et non la moins remarquable, de celles qui éclatèrent à diverses reprises entre les moines et les rois chréliens, si longtemps et si naturellement alliés.
La domination franque dans les Gaules s'était, comme on sait, divisée en trois royaumes distincts: la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne. L'ancien royaume des Burgondes ou de Bourgogne, définitivement conquis par les fils de Clovis, avait été reconstitué par son petit-fils, Gonfran, qui avait si bien accueilli Colomban, et c'était à l'extrémité septentrionale de ce royaume que s'élevait Luxeuil. Gonlran étant mort sans postérité, la Bourgogne avait passé à son neveu, le jeune Childebert U, déjà roi d'Austrasie et fils de la célèbre Brunehaut. Celui-ci mourut peu après,
SAINT COLOMBAiN. 495
Jaissaiil deux fils en bas âge, Théodebeil 11 el Thierry II. 8a suecession fut divisée entre eux : Tliéodebert eut l'Austrasie, et Thierry la Bourgogne : mais leur aïeule Brunehaut s'empara aussitôt de leur tutelle et de la puissance royale dans les deux royaumes, tandis que sa terrible ennemie, Frédcgonde, que Gontran avait si justement nommée l'ennemie de Dieu et des hommes ^ gouvernait la Neustrie, au nom de son fils, Clotaire II, également mineur. Toute la Gaule franque se trouvait ainsi entre les mains de deux femmes, qui dominaient au nom de trois rois mineurs ^ Mais bientôt les leudes d'Austrasie, chez qui l'indomptable indépendance des Francs s'était conservée bien plus entièj e que chez les Neustriens, révoltés par les allures violentes et arbitraires de Brunehaut, obligèrent l'aîné de ses petits-fils à l'expulser de son royaume. Elle s'en consola en se fixant en Bourgogne chez le jeune roi Thierry, et en continuant à y exercer sur les seigiieurs et les évêques bourguignons la domination altière et souvent cruelle qui l'avait rendue insupportable à l'Austj'asie.
On jugerait trop sévèrement Brunehaut, si on la confondait à un degré quelconque avec son immonde et sinistre rivale, qui fut à la fois bien plus coupable et plus heureuse qu'elle. Grégoire de Tours a vanté sa beauté , ses bonnes mœurs, sa prudence
1, Frédégonde mourut peu après, en 51)7, trioiuphanle de tous ses ennemis.
il)4 SÂIJNT COLOMBAN.
cl son affabilité, et Grégoire le Grand, en félicitant les Francs d'avoir une si bonne reine, l'a honorée de ses éloges publics, spécialement dans son fameux Moiiasièic diplôme relatif à l'abbaye de Saint-Martin d'Autun,
de
aint-Maitin (lu'elle avait construite et richement dotée sur le
d'Autun
fondé
par 13iunehaul.
site même où le saint évêque de Tours, passant chez les Éduens, avait couru risque de la vie en détruisant le dernier sanctuaire du paganisme vaincu. Cette abbaye, longtemps célèbre par ses richesses et par ses florissantes écoles, servit de sépulture à Brunehaut, et neuf siècles encore après sa cruelle mort une distribution journalière faite aux pauvres rendait sa mémoire populaire sous le nom d'aumône de Brunehaut \
Mais Brunehaut, déjà vieillie, n'avait conservé que l'ardeur intrépide de ses jeunes années ; elle n'en avait plus la générosité ni la droiture. Elle avait tout sacrifié à la passion de dominer et à la tentation de rétablir une sorte de monarchie romaine'. Cette soif de régner seule l'égarait au point de la déterminer, elle dont la jeunesse avait été sans reproche, à encourager chez ses petits-fils
1. s. Greg. Magn., Epist., XIII, 6. — Gueg. Turon., Hist. eccL, iv, 27. — L'abbaye de Saint-Martin d'Autun avait possédé, selon la tradition bourguignonne, jusqu'à cent mille manses. L'église, reconstruite avec magnificence au neuvième siècle, fut rasée en 1750 par les moines eux-mêmes, qui en rebâtirent une autre, laquelle eut le même sort en 1808. La charrue a depuis lors passé sur le site de l'église et du monastère. Il existe une précieuse monographie de cette abl^aye, publiée par M. Bulliot. Autun, 1849, 2 vol.