de Luxeuil pour empêcher qui que ce fût d'en sortir
Les moines se rappelèrent qu'ils avaient parmi
Saint Agile, eux uu jcunc homme nommé Agile, fils de cet Agnoald, principal ministre du roi Contran, qui vingt ans auparavant avait obtenu pour Colomban la donation de Luxeuil, et qui depuis avait confié son fils encore enfant au saint abbé irlandais pour l'élever dans la vie religieuse. Ils chargèrent Agile d'aller obtenir du roi et de la reine la levée de l'interdiction. Le jeune religieux tomba entre les mains d'un neveu du duc de la Séquanie qui, sous prétexte de se livrer à la chasse, gardait les avenues du monastère; mais par le signe de la croix, il fit
1. Ea maxime pro causa infesta erat co f[uoJ... sibi quie regina eratidem contradixerat. Vita S.Agili, c. 7, ap. Act. SS. 0. S B,,t. II. — Ut erat audax, atque animo vigens... Si ob liane causam hoc in loco venisti... Martyrii coronam me tibi illaturum speras : non esse me tantrc dementise scias... Qua vénéras, ea via repedare studeas.. Aulicorum consona voce vota prorumpunt... Jonas, c. 25.
Colomban
tomber le glaive et dessécher le bras déjà levé pour le frapper, et on lui permit de continuer sa route. Par un de ces retours soudains et passagers qui se produisent si souvent dans la vie des Mérovingiens, Thierry et son aïeule reçurent l'envoyé des moines avec toute sorte de démonstrations d'humilité, se prosternèrent devant lui, levèrent le blocus de Tabbaye, et lui firent même de riches donations ^
Mais leur cœur n'avait pas fléchi à l'endroit de Colomban. Celui-ci, entouré à Besançon du respect Besançon. de tous, et jouissant de sa liberté dans l'intérieur de la ville, en profita pour gravir, un dimanche matin, le sommet de ce plateau dont César a signalé l'étrange disposition, où est aujourd'hui située la citadelle, et d'où descendent deux parois de roches verticales qui vont plonger jusque dans les flols tortueux du Doubs, en fermant des deux côtés l'accès de la presqu'île bisontine \ De cette hauteur,
1. Sub obleiUu venantiuin... observabant exitus monasterii more latronum... Rex et regina... hiimo coram vestigiis illius procumbunt. Vita S. Agili, c. 7, 8.
2. La description qu'en donne Jonas est encore aujourd'bui frappante de vérité, et l'était surtout avant que Louis XIV, après la conquête de la Franche-Comté, eût fait raser la métropole de Saint- Étienne et tous les bâtiments qui couvraient le flanc méridional du rocher : « Adscendit dominica die in verticem arduum ad cacumen montis illius (ita eniin situs urbis habetur, cum domorum densitas in diffuso latere proclivi montis sita sit, prorumpant ardua in subiimibus cacumina quse undique abscissi flumins Doux alvoo vallante nullatenus commeantibus viam pandit), ibique usque ad mctlium diei exspectat, si aliquis iter ad monasteriuni reverlendi prolii'' beat »
oOO-GlO.
il promène ses regards sur la roule qui conduit à Luxeuil : il semble y chercher les obstacles qui pourraient empêcher son retour. Son parti est pris: il descend, sort de k ville et se dirige vers Luxeuil. A la nouvelle de son retour, Thierry et Brunehaut envoient un comte avec une cohorte de soldats pour lereconduire en exil. Alors eut lieu cette scène, tant de fois renouvelée pendant douze siècles, et de nos jours encore, entre les persécuteurs et les victimes. Les ministres de la volonté royale le trouvèrent au chœur, chantant l'office avec toute sa communauté, a Homme de Dieu, » lui dit-on, a nous vous prions (( d'obéir aux ordres du roi et aux nôtres, et de « vous en aller là d'où vous êtes venu. » — « Non, » répondit Colomban, «après avoir quitté une fois ma « patrie pour le service de Jésus-Christ, je pense « que mon Créateur ne veut pas que j'y retourne. » A ces mots, le comle se retira, laissant aux plus féroces d'entre ses soldats le soin d'accomplir le reste. Domptés par la fermeté de l'abbé qui répétait qu'il ne céderait qu'à la force, ils s'agenouillèrent devant lui, et le conjurèrent en pleurant de leur pardonner, et de ne pas les réduire à une violence qui leur était imposée sous peine de la vie. A cette pensée d'un danger qui ne lui était plus personnel, l'intrépide Irlandais céda et sortit du sanctuaire qu'il avait fondé, qu'il avait habité pendant vingt ans, et qu'il ne devait plus revoir '.
1. Vir Dei, prccamur... co ilinerc quo priniuin adventasli... Non
Ses religieux l'entouraient en gémissant comme s'ils eussent marché à ses funérailles. 11 les consolait en leur disant que cette persécution, loin d'être une ruine pour eux, ne servirait qu'à la multiplication « du peuple monastique. » Tous voulaient le suivre dans son exil ; mais un ordre royal interdit cette consolation aux moines qui n'étaient pas d'origine irlandaise ou britannique. Brunehaut voulait bien se débarrasser de ces insulaires audacieux et indépendants comme leur chef, mais elle ne tenait pas à ruiner le grand établissement dont la Bourgogne était déjà fière. Le saint, accompagné de ses frères irlandais, prit le chemin de l'exil.
reor... semel iiatali solo ob Christi timorem relicto... Relictus quibusdam quibus ferocitas animi inerat. Jonas, c. 56. — Comment n'être pas frappé de l'identité des luttes et des triomphes de l'Église à travers les âges, lorsqu'on voit ce qui se passait à Luxeuil, en CIO, se renouveler, après douze siècles, contre de pauvres moines dans le Caucase? On lit dans le Journal des Débals du 23 avril 1845 : « Voici encore quelques détails sur l'expulsion des missionnaires catholiques des provinces du Caucase. Le premier jour de l'année, deux charrettes, escortées de Cosaques armés de lances et de pistolets, s'arrêtèrent devant la porte du couvent de Tiflis. Des agents de police entrèrent aussitôt dans le couvent et ordonnèrent aux moines de monter dans les charrettes. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne se rendraient qu'à la force; puis ils entrèrent dans l'église du couvent et s'agenouillèrent devant l'autel. Les agents attendirent quelque temps; mais lorsqu'au bout d'une heure ils virent que les moines ne manifestaient aucune intention d'obéir, ils leur renouvelèrent l'ordre de se mettre en route. Les missionnaires répondirent qu'ils ne quitteraient pas volontairement le poste qui leur avait été confié par leur chef spirituel. Cette réponse fut transmise au général Gurko, gouverneur de Tiflis, qui ordonna de les emmener de force et de les
;on voyage
de Besançon à .Nantes.
L'histoire de son voyage, scrupuleusement recueillie par ses disciples , est pleine d'intérêt pour l'étude des lieux et des mœurs de la Gaule franque. On le lit passer une seconde fois à Besançon, puis à Autun, à Avallon, le long de la Cure et de l'Yonne jusqu'à xVuxerre, et de là à Nevers, où on l'embarqua sur la Loire. Il marquait chacune de ses étapes par des guérisons miraculeuses ou d'autres prodiges qui, néanmoins, n'atténuaient pas les rancunes qu il avait excitées. Sur le chemin d'Avallon il rencontra un écuyer du roi Thierry qui essaya de le percer de sa lance. A Nevers, au moment de s'embarquer, un grossier satellite de l'escorte des proscrits prit une rame et en frappa Lua, l'un des plus pieux parmi les compagnons de Colomban, pour le faire entrer plus vite dans le bateau. Le saint se récria : « Cruel, de quel droit a viens-tu aggraver ma peine ? De quel droit oses- (( lu frapper les membres fatigués du Christ ? Souc( viens-toi que la vengeance divine t'atteindra ici a même où ta fureur a atteint le serviteur de ((Dieu, y) Et en effet, au retour, le misérable
transporter dans des voitures. Cet ordre fut aussitôt exécuté. Les missioiniaires de Gori ont été expulsés de la même manière. » Le même journal rapporte, dans son numéro du lendeuiain, le récit de violences analogues exercées, non plus au Caucase, mais en France, contre les religieuses hospitalières de Saint-Joseph, à Avignon, dans ce même mois d'avril 1845. L'expulsion des moines irlandais et anglais de la Trappe de Melleray, en 1831, présente aussi plus d"un trait de ressemblance avec riii-loire de Luxeuil.
tomba dans l'eau el so noya à l'endroit même où il avait frappé Lna \
Arrivé à Orléans, il envoie deux de ses frères dans la ville pour se procurer des vivres : mais on ne veut leur rien vendre ni donner, pour ne pas contrevenir aux défenses royales. On les traitait commodes gens mis hors la loi, hors la paix du roi, et qu'il était défendu par la loi salique d'accueillir, sous peine d'encourir l'amende énorme alors de six cents deniers. Les églises mêmes leur étaient fermées par ordre du roi. Mais, en revenant sur leurs pas, ils rencontrent une femme syrienne, de cette colonie d'Orientaux dont la présence en Gaule est déjà signalée sous Childebert P". Elle leur demande d'où ils viennent, et l'ayant su, leur offre l'hospi- une syrienne talité, et leur donne tout ce qu'il leur fallait, a Moi rhospitauié « aussi, » dit-elle, (( je suis comme vous étrangère, oiiéans. a et je viens du lointain soleil d'Orient. » Elle avait un mari aveugle à qui Colomban rendit la vue. Le peuple d'Orléans en fut ému : mais on n'osait témoigner qu'en secret sa vénération au proscril -.
1. Velut fuims subsequentibus... Ob inultiplicandas plèbes rnonachoruiii hanc esse datam occasionem .. Quos sui ortus terra dederat, vel qui a Britannicoarvo ipsum secuti... Custos equorum... occurrit... Ubi lento conamine in scapliaminsilirent... Arrepto remo... Cur, crudelis, mœrorem mihi addis... Jonas, c. 56, 38, 40.— Mabillon [AnnaJ., X. I", p. 'iQ")) suppose que ce Lua pourrait bien être le saint irlandais dont saint Bernard parle comme ayant fondé cent monastères; mais cela parail on ne peut plus improbable.
2. Lexsalica, art. 56, éd. Merkel. — Both, Benefizialwezen,]). 140. — Beg-io timoré aut vcndcveaut darc niliil audebant...Kam et ego ad-
En passant devant la ville de Tours, Colomban demande qu'on lui permette d'aller prier sur la tombe du grand saint Martin, toujours également vénéré par les Celtes, les Romains et les Francs. Mais ses sauvages gardiens ordonnent aux matelots de faire force de rames et de passer au milieu du fleuve. Cependant, une force invisible arrête la barque : elle se dirige d'elle-même vers le port. Il descend à terre et passe la nuit auprès du saint tombeau. L'évêque de Tours vient le trouver et le mène dîner chez lui. A table, on lui demande pourquoi il va regagner son pays. Il répond : « Ce chien « de Thierry m'a chassé de chez mes frères. » Alors un convive, qui était un des leudes ou fidèles du roi, dit tout bas : « Ne vaut-il pas mieux abreuver (( les gens de lait que d'absinthe? » — « Je vois, » reprit Colomban , a que tu veux garder ton serc< ment au roi Thierry. Eh bien ! va dire à ton ami « et à ton seigneur que d'ici à trois ans lui et ses c( enfants seront anéantis, et que toute sa race a sera extirpée par Dieu. » — ce Pourquoi parler c( ainsi, serviteur de Dieu? » dit le leude. — « Je c< ne saurais taire, » répliqua le saint, « ce que le a Seigneur me charge de dire\ »
Arrivé à Nantes, et à la veille de quitter le sol de
vena sum ex longinquo Orientis sole... vir meus eodem génère Syrornm sicut et ego. Jonas, c. 41.
1, Canis me Tliendoricus meis a fratribus abegit... Humili voce... si melius csset lacté potari quam absyntliio?... Cogiiosco te reg:is TUeoilorici fœdera velleservare... Amico tno el flomino...
SAINT GOLOiMBAN. 505
la Gaule, sa pensée se tourne vers Luxeuil, et il se sa lettre met à écrire une lettre qui commence ainsi : a k reugieux « ses très-doux fils, à ses très-chers écoliers, à ses uxeuii. « frères de la vie frugale, à tous les moines, Co- (( lomban le pécheur. » Son cœur s'y épanche tout entier. Obscure, confuse, passionnée, entrecoupée par mille souvenirs, mille agitations diverses, cette lettre n'en est pas moins le monument le plus complet que Colomban nous ait laissé de son génie et de son caractère. A ces émotions personnelles vient toujours se mêler la préoccupation des destinées présentes et futures de sa chère communauté de Luxeuil. Il prescrit les dispositions les plus propres, selon lui, à en garantir les destinées, par la pureté des élections et l'harmonie intérieure. Il semble même prévoir l'immense développement des colonies monastiques qui devaient sortir de Luxeuil, dans un passage où il dit: a Là où les sites vous « conviendront, là où Dieu édifiera avec vous, allez « et croissez, vous et les milliers d'âmes qui naî- « trontde vous^ »
On aime surtout à voir dans cette âme rigide et fière l'amitié, l'affection paternelle conserver tous ses droits. Il se rappelle avec une tendre sollicitude un frère qui ne s'était pas trouvé là au moment de ses adieux, a Gardez toujours, » dit-il, ce gardez c( Valdolène, s'il est encore avec vous. Que Dieu
l. Si vero vobis placent, et Deus illic vobiscnm îodificat, crescite ibi beiiedictione in mille millia.
« lui fasse du bien ; qu'il devienne humble ; et (( donnez-lui pour moi le baiser que je n'ai pu lui a donner moi-même. » Il recommande à ses religieux la confiance, la force d'âme, la patience, mais par-dessus tout la paix et l'union. Il prévoit dans cette sempiternelle question de laPâque un sujet de division: il veut qu'on éloigne tous ceux qui troubleront l'unanimité de la maison. Les aveux, les conseils, les exhortations, se pressent sous sa plume, ïl s'adresse tantôt à toute la communauté, lantôt à un religieux, nommé Attale, qu'il avait désigné pour le remplacer :
c( Tu le sais, mon bien-aimé Attale, à quoi sert de ne former qu'un seul corps, si l'on n'a pas un seul cœur?... Quant à moi, j'ai eu l'âme déchirée. J'ai voulu servir tout le monde, je me suis fié à tout le monde, et j'en suis devenu presque fou. Sois donc plus sage que moi : je ne veux pas te voir soulever le fardeau sous lequel j'ai versé tant de sueurs. Pour les contenir tous dans la fermeté de la Règle, j'ai essayé de rattacher à la racine de notre arbre tous ces rameaux que leur fragilité avait détachés de la mienne... Du reste, tu en sais déjà plus long que moi. Tu sauras adapter les préceptes à chacun, Tu tiendras compte de la diversité des caractères, qui est si grande entre les hommes. Tu te diversifieras donc toi-même, tu te multiplieras pour le bien de ceux qui t'obéiront avec foi et amour, et toutefois il faut craindre jusqu'à leur amour qui peut devenir
pour loi un danger. Mais qu'est-ce donc que je fais? Voilà que je te provoque à entreprendre cet immense labeur auquel je me suis moi-même dérobé ! . . . »
Plus loin c'est la douleur qui l'emporte et qui éclate , mais pour céder aussitôt à un invincible courage : et les souvenirs de l'antiquité classique viennent se mêler aux enseignements évangéliques pour dicter à notre Irlandais quelques-unes des plus belles et des plus fières paroles qu'ait jamais enfantées le génie chrétien, a J'avais d'abord voulu t'écrire une lettre de tristesse et de larmes, mais, sachant bien que ton cœur est accablé de soucis et de travaux, j'ai changé de style, j'ai cherché à contenir tes pleurs plutôt qu'à les provoquer. Je n'ai laissé voir au dehors que la douceur, et j'enchaîne la douleur dans le fond de mon âme. Mais voici que mes propres larmes se mettent à couler I II faut et je veux les refouler : il ne sied pas à un bon soldat de pleurer en face du combat. Après tout, ce qui nous arrive n'a rien de bien nouveau. N'est-ce pas ce que nous prêchions tous les jours? N'y a-t-il pas eu autrefois un philosophe , plus sage que les autres, qui a été jeté en prison pour avoir soutenu, contre l'avis de tous, qu'il n'y avait qu'un seul Dieu? Les Evangiles sont d'ailleurs pleins de tout ce qu'il faut pour nous encourager.. Ils n'ont guère été écrits que pour cela, pour enseigner aux vrais disciples du Christ crucifié à le suivre avec leur croix. Nos
périls sont nombreux : la guerre qui nous menace est flagrante et l'ennemi redoutable; mais la récompense est glorieuse, et la liberté de notre choix est manifeste. Sans adversaires, point de lutte; et sans lutte, point de couronne. Là où il y a lutte, il y a courage, vigilance, ferveur, patience, fidélité, sagesse, fermeté, prudence. En dehors de la lutte, misère et désastre. Ainsi donc, sans lutte, point de couronne! Et j'ajoute : sans liberté, point de dignité! »
Cependant il faut finir, et il ne sait comment s'y prendre. Car il recommence toujours et se répète souvent. Mais d'autres se chargeront de l'interrompre et de mettre un terme à ces épanchements. — ce Voici qu'on entre, » dit-il, « pendant que j'écris, pour m'annoncer que le navire est prêt, ce navire qui doit me ramener malgré moi dans ma patrie... La fin du parchemin m'oblige à finir ma lettre. L'amour n'a point d'ordre, c'est ce qui la rend confuse. J'ai voulu tout abréger pour tout dire? je n'y ai pas réussi. Adieu, chères entrailles, priez pour que je vive en Dieu ^ ! »
1, Dulcissimis filiis, discentibus carissimis, fralribus frugalibus, cunctis simul monachis... Semper Waldolenum tene... humilis fiat : et meum ilU da osculum quod tune feslinans non habnit... Tu scis, amantissime Attale... quid enini prodest habere corpus, et non baberecor?... Dum \olui lotos adjuvare... et dum omnibus crodidi, pêne factus sum stultus. Ideo tu piudentior este : nolo subeas tantum onus, sub quo ego sudavi... Erj^o di versus csto, et multiplex ad curam eorum, qui tibi obedicrint cum lide et amore : scd lu etipsum eorum tjine amorenr», quia tibi periculosus erit.,. Lacrymosam tihi
L'évêque et le comte de Nantes pressaient en effet le départ; mais le navire irlandais sur lequel étaient embarqués les effets et les compagnons de Colomban, et qu'il devait rejoindre dans une chaloupe, s' étant présenté à l'embouchure de la Loire, fut rejeté par les vagues et resta trois jours à sec sur la plage. Alors le capitaine fit descendre les moines avec tout ce qui leur appartenait, et continua sa route. On laissa à Colomban la liberté d'aller où il voulait.
11 se dirigea vers la cour du roi de Soissons et de Neustrie , Clotairc II , qui , après une guerre malheureuse contre les rois d'Austrasie et de Bour-
volui scribere epistolam : sed quia scio cor tiium, idcirco nccessariis tantum allegatis, duris et ipsis arduisque, altero stylo usus sum, ma- Icns obturare quam provocare lacrymas. Foris itaque actus et sermo mitis, intus inclusus est dolor. En promanant lacryma* ; sed melius est obturare fontem ; non enim fortis est militis plorare. Non est hoc novum quod nobis contigit : hoc maxime quotidie prîedicâbamus. Quidam philosophus olim; sapientior cœteris, eo quod contra omnium opinionem iinum Deum esse dixerit, in carcerem trusus est. Evangelia plena sunt de bac causa et inde sunt maxime conscripta : htec est enim veritas Evangelii, ut vere Christi crucifixi discipuH eum seqiianlur cum cruce... Multa carne pericula : cognosce causam belli, glorifc magnitudiiicm, fortem non nescias hostem, et liber tatem in medio arbitrii... Si tollis hostem, tollis et pugnam. Si tollis pugnam, toUis et coronam... Si tollis libertatem, tollis dignitatem. . Nunc mihi scribenti nuntius supervenit , narrans mihi navem parari. Amor non tenet ordinem ; inde missa confusa est. Totum dicere volui in brevi. Totum non potui... Oratc pro me, viscera mea, ut Dec vivam. Epist., iv, ap. Galland., Bil)l. veter. Palrum, t. XII, p. 349.
Il se rend
chez
les rois
de Neustrie
et d'Austrasie.
gogne, s'était vu dépouillé de la plus grande partie de la Neustrie , et réduit à la possession dé douze comtés entre la rive droite de la Seine et la Manche \ Ce fils de Frédégonde, fidèle à la haine de sa mère pour Brunehaut et sa progéniture, fit l'accueil le plus empressé à la victime de son ennemie, essaya de le retenir auprès de lui, reçut de bonne grâce les remontrances que l'indomptable apôtre, toujours fidèle à son métier de censeur, lui adressa sur les désordres de sa cour, et promit de s'amender. Il le consulta sur le différend qui venait d'éclater entre les deux frères, Thierry et Théodebert, qui lui demandaient l'un et l'autre des secours. Colomban lui conseilla de ne se mêler de rien, parce que dans trois ans leurs deux royaumes tomberaient en son pouvoir. Il demanda ensuite une escorte pour le conduire auprès de Théodebert, roi de Metz ou d'Austrasie,.dont il voulait traverser les Etats pour se rendre en Italie. En passant par Paris, Meaux et la Champagne, il vit les chefs de la noblesse franquc lui amener leurs enfants, et il en bénit plusieurs, destinés, comme on le verra, à hériter de son esprit et à propager son œuvre. Théodebert, en guerre avec son frère Thierry, fit au proscrit le même accueil que Clotaire II, mais ne réussit pas mieux à le retenir.
1. Thierry avait réuni, à celle occasion, à l'ancien royaume d'Orléans et de Bourgogne, tout le pays entre Seine et Loire; c'est ce qui explique pourquoi son autorité est reconnue dans tous les pays traversés par Colomban jusqu'à iNantcs.
A la cour du roi d'Austrasie, il n'était pas loin de la Bourgogne, et il eut la consolation de revoir plusieurs de ses frères de Luxeuil , qui s'échappèrent pour le rejoindre. A leur tête et encouragé par les promesses et la protection empressée de Théodebertj il veut essayer de prêcher la foi chez les nations encore païennes , soumises à la domination austrasienne et qui habitaient les régions voisines du Rhin. C'avait toujours été là son ambition , son goût et son œuvre de prédilection \ Après soixante ans de travaux consacrés à la réforme des rois et des peuples déjà chrétiens, il commence la seconde phase de sa vie, celle de la prédication aux infidèles.
Il s'embarque donc sur le Rhin, au-dessous de Mayence, remonte successivement ce fleuve et ses affluents jusqu'au lac de Zurich, séjourne quelque temps à Tuggen % à Arbon, trouvant çà et là quelques traces du christianisme que la domination romaine ou franque y avait semées", et se flxe enfin
1 . Mei voti fuit gentes visitare et Evangeliura eis a nobis prœdicari : sed fel modo referente eorum teporem, pêne ineum tulit inde amorem. Epist. ad Fratres.
2. Les nouveaux Bollandistes (t. VII Oct., p. 870) prouvent que ce ne fut pas à Zug, comme l'ont dit tous les historiens antérieurs, mais à Tuggen, qui est bien l'endroit où la Limnath entre dans le lac de Zurich, et qui répond au texte de l'hagiographe : « Ad caput lacus, in locum qui Tucconia dicitur. » Vila S. Galli,c. 4.
5. On nous pardonnera de ne pas nous arrêter à l'intéressante légende de saint Fridolin, autre moine irlandais, à qui l'on attribue une première mission en Alamannie, la conversion du pays de Glaris
Il redevient missionnaire.
512 SAIÎST COLO.^IBAN.
à Brcgenlz, sur le lac de Constance, au milieu des Sa mission ruincs d'unc ancienne ville romaine. Les Suèves et
chez
les Aiamans les Alamaus (Akmiaimi). soumis aux Francs desaint Gaii. puis la victoirc de Clovis à Tolbiac, qui occupaient alors l'Helvétie orientale et tout le pays entre l'Aar, les Alpes et la Lech, étaient idolâtres, adorateurs du dieu Woden, et en outre violents et cruels. En leur annonçant l'Evangile, Colomban déploya toute l'impétuosité de son caractère, que l'âge n'affaiblissait en rien. Il avait pour principal auxiliaire un autre Irlandais, nommé Gall, qui n'était pas moins audacieux que lui, mais en outre fort instruit et ayant le don de prêcher en langue germaine aussi bien qu'en latin. Tantôt ils brisaient les chaudières où les païens faisaient bouillir de la bière ^ pour l'offrir en sacrifice à Woden ; tantôt ils brûlaient les temples et jetaient dans le lac les idoles dorées que les habitants leur montraient comme les dieux tulélaires de leur patrie. De telles allures excitaient naturellement contre eux la fureur des indigènes et
dont il est resté le patron, et lu t'oadatiou de la double communauté de moines et de religieuses à Sœckingen, sur le Rhin, entre BiÀle et Scliaffhausen. Cf. Mabilon, Ann. Bened , t. l^\ p. 221, et Rettbepg, t. II. p. 55.
1. Le moine italien qui a écrit la vie de Colomban parle ailleurs de la bière comme de la boisson nationale des races non romaines : « Cerevisia quse ex frumenti et liordei succo excoquitur, quamquc prœ cœteris in orbe terrarum gentibus, preeter Scoticas et barbaras génies, quœ Oceanum incolunt, usitatur in Gallia, Britannia, llibernia, Germania, cœterisque quœ ab eorum moribus non desciscunt. » Cf. Vit. S. Salahergœ, c. 19, ap. Act. SS. 0. S. B., II, 407.
SAliNT COLOMBAN. Mo
les exposaienl à de grands dangers. Jls durent fuir de Tuggen , d'où on les voulait chasser à coups de fouet, mais où l'on montre encore aujourd'hui le site des idoles qu'ils renversèrent et la fontaine dont ils s'abreuvèrent en prêchant la foi aux aïeux indignés des bons catholiques actuels du canton de Schwytz. A Bregentz ils eurent plus de succès et firent quelques conversions, mais sans apaiser les colères et sans concilier les répugnances de la masse du peuple. Toutefois la petite colonie put y rester trois années. Elle y reprit la vie cénobitique. Elle avait eu d'abord à lutter contre la faim ; car les habitants ne leur donnaient rien. On n'avait, pour se nourrir, que des oiseaux sauvages, qui arrivaient comme la manne aux Israélites dans le désert, ou des fruits sylvestres qu'il fallait encore disputer aux bêtes de la forêt. Mais bientôt on eut un jardin potager avec des arbres fruitiers. La pêche fut aussi une ressource. Colomban faisait lui-même les filels ; Gall, le savant et éloquent prédicateur, les jetait dans le lac et ramenait des prises considérables. Une nuit, pendant que dans sa barque il veillait en silence à ses filets, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux. c< Me voici, » répondit celui-ci. — c( Lève-toi donc, » reprit le premier, « et a viens m'aider à chasser ces étrangers qui m'ont « expulsé de mon temple : ce n'est pas trop de ce nous deux pour les expulser. » ■ — a A quoi bon ? » ré[)liqua le démon des eaux : « en voici un sur le
Dialogue
des démons
sur
le lac.
JIOIXES b OCC, II.
c( bord de l'eau dont j'ai voulu briser les filets, el je ce n'ai jamais pu y réussir. Il prie toujours et ne « dort jamais. Nous aurons beau faire, nous ne c( pourrons en venir à bout. » Alors Gall fit le signe de la croix et leur dit : « Au nom de Jésus-Christ (( je vous ordonne de vider ces lieux sans oser nuire a à qui que ce soit. » Puis il se hâta d'aborder au rivage et courut éveiller l'abbé, qui fit sonner aussitôt l'office delà nuit ; mais, avant que le premier psaume fût entonné, on entendit sur les sommets des monts d'alentour les hurlements des démons retentir d'abord avec fureur, puis se perdre dans le lointain et s'éteindre comme les voix confuses d'une armée en déroute ^
A cette belle légende qui peint si bien tout ce qui
i. Isti sunt dii vetercs, et aiitiqui liujus loci tutores... iNoii soluiii lalinse, sed etiam barbaries sermonis cogriitionem non parvam habebat... Ira et furore commoti, gravi indig^nationis rabie lurbidi recesserunt... Audivit dtemonem de culmine niontis pari suo clamanteni qui crat in abditis maris, quo respondente : Adsum, montanue... Gonsurge... in adjutorium mihi... Heus quod de tuis calamitatibus narras... En unus illorum est in pelago cui nunquam nocere potero... Auditœ sunt dirîc voces dieiuonum per montium summitates, et quasi discedentium ejulatns cum terrore confusus. Walafr. Strabo, Vila S. GaUi, c. 4, 6 et 7, ap. Pektz, Monimenfa, If, 7; Bolland., t. VII Cet., p. 88i,et Act. SS. 0. S. B., II, 221.— Cf. Joxas, c. 5i, 55; Kemble, Saxons in England, t. I", p. 580; enfin Ozaxam, Études germaniques, II, 122. qui, selon son habitude, a supérieurement traité la mission de Colomban et de ses compagnons en Helvétie. — Le monastère deMehrerau, que fonda Colomban, aux portes de la ville actuelle de Bregentz, a été récemment rétabli par une colonie de Cisterciens, que les radicaux argovicns avaient indignement expulsés de leur patrimoine séculaire à Wettingen, prèsd'Aarau.
S\INT COLOMiiAN. 515
devait agiter Tâmc de ces intrépides missionnaires sur cette plage longtemps inhospitalière, il faut joindre la vision qui détourna Golomban d'une mission plus lointaine et plus difficile encore. Il était coiombau
renonce
tourmenté par la pensée d'aller porter la lumière de à convertir l'Evangile chez les peuples slaves, et spécialement peuples slaves. chez les Wendes, qui s'étaient avancés jusqu'au sein des races germaniques et au midi du Danube. Comme saint Patrice \ le souvenir des peuples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait dans son sommeil : une nuit il vit en songe un ange qui lui dit: a Voici le monde devant toi : prends à droite u ou à gauche, mais ne t'écarte pas de ta route, si « tu veux manger le fruit de tes sueurs -. » Il interpréta ce songe comme un signe qu'il n'aurait aucun succès dans l'entreprise qu'il rêvait et y renonça. Les Slaves formaient, comme on sait, avec les Celtes et les Germains, la troisième des grandes races qui occupaient l'Europe centrale. Si Colomban, Celte d'origine et d'éducation, moine et missionnaire pendant presque toute sa vie chez les Germains, avait abordé les contrées déjà envahies par les tribus slavoniennes, il eût touché à toutes les familles dépeuples qui ont dominé la chrétienté moderne. Cette gloire lui fut refusée: il peut lui