‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 152 sur 174 · Henri Maktin, U · texte numérisé non relu

Henri Maktin, U

c( Mais, cher père, donnez donc le secours de vos « prières à Théodebert, afin qu'il l'emporte sur « Thierry, votre ennemi commun. » Colomban lui répondit : a Tu me donnes un conseil insensé ; ce (( n'est pas là ce que veutNotre-Seigneur, qui nous «. a commandé de prier pour nos ennemis \ »

Cependant l'Austrasie tout entière était tombée, par la mort de Théodebert, entre les mains de Brunehaut et de Thierry, et les bords du Rhin supérieur, oij leur victime avait trouvé un refuge , dépendaient du royaume austrasien. En outre, les habitants des environs de Bregentz, toujours irrités de la destruction violente de leurs idoles, se plaignaient au duc de la province que ces étrangers effarouchaient le gibier de la chasse royale en infestant les forêts de leur présence. On leur volait leurs vaches. On alla même jusqu'à tuer deux des religieux dans une embuscade. Il fallait partir. Colomban dit : a Nous avons trouvé une coupe c( d'or, mais elle est pleine de serpents. Le Dieu « que nous servons nous conduira ailleurs. » Il voulait depuis longtemps passer en Italie, et comptait trouver bon accueil auprès du roi des Lombards. caii Au moment du départ, le fougueux Gall, pris de

se sépare

de lui. la fièvre, demanda à rester. Colomban fut irrité de cette mollesse: « Ah! mon frère, » dit-il, a te voilà (( donc déjà dégoûté des travaux que je t'ai fait

1. Super quercus putrefact^e truncum librum legens residebat.., Pater mi... ut comniuucm (Icbfillet liosteni. Joxas, c. 57.

« endurer? Mais, puisque tu veux te séparer de c( moi, je te défends tant que je vivrai de dire la c( messe \ » Le pauvre Gall ne méritait pas ces reproches : il ne restait en Helvétie, comme on le verra, que pour redoubler de zèle dans ses travaux apostoliques et y fonder l'un des plus célèbres monastères de la chrétienté.

Colomban ne garde avec lui qu'un seul disciple, Âtlale, et n'en poursuit pas moins son voyage à travers les Alpes. Quand on se représente les fatigues et les dangers d'un pareil trajet, h l'époque oii vivait Colomban , on se figure que c'est le souvenir de cette course qui lui a inspiré ce début d'une des instructions adressées à ses moines , où l'infatigable voyageur compare la vie à un voyage :

c( 0 vie mortelle! combien tu en as trompé, séduit, aveuglé ! Tu fuis et tu n'es rien; tu apparais et tu n'es qu'une ombre; tu montes et tu n*(S qu'une fumée ; lu fuis chaque^ jour et chaque jour tu viens ; tu fuis en venant et tu viens en fuyant, semblable au point de départ, différente au terme ; douce aux insensés , amère aux sages : ceux qui t'aiment ne te connaissent pas, et ceux-là seuls te connaissent qui te méprisent. Qu'es-tu donc, o vie

Colomban

traverse

les Alpes

et passe

en

Lombardie,

1 . Dicentes venationem publicam propter illorurn infestationem peregrinorum esse turbatam... Invenimus... conchain aureain, sed Yonenatis serpentibus plenain... Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus faligari. YUaS. Gallif c. 8, 9.

humaine? Tu es la voie des mortels et non leur vie ; tu commences au péché et tu finis à la morl. Tu es donc la voie de la vie et non la vie. Tu n'es qu'un chemin, et inégal encore, long pour les uns, court pour les autres ; large pour ceux-ci , étroit pour ceux-là; joyeux pour quelques-uns, triste pour d'autres, mais pour tous également rapide et sans retour. Il faut donc, ô misérable vie humaine ! le sonder, t' interroger, mais ne pas se fier à toi. 11 faut te Ira verser sans séjourner. Nul ne demeure sur un grand chemin: on ne doit qu'y marcher, alln d'atteindre la patrie \ »

lY

Le roi des Lombards était cet Agilulfe dont nous Agiiuue, avons déjà parlé à l'occasion de saint Grégoire le Grand ; il avait pour femme Théodelinde, la noble rivale de Glotilde. Il reçut le vénérable exilé avec respect et confiance ; et Colomban, à peine arrivé à Milan, se mit aussitôt à écrire contrôles ariens, car cette funeste hérésie dominait encore parmi les Lombards ; ceux qui n'étaient pas restés païens, les nobles surtout, demeuraient en proie à Tarianisme.

\. NuUus enim in via habitat, sed ambulat : ut qui ambulant in via habitent in patria. Instructio Y : Quod prfesens vita non sit dicenda vila, sed via. — J'emprunte cette traduction, en la complétant, à la Vie des Saints de Frnnche-Comtt^, t. U, p. 01.

des Lombards

et

Ttiéodeliiide,

L'apôtre irlandais trouvait donc un nouvel aliment pour son zèle démissionnaire, et put s'y livrer avec succès sans renoncer à son amour de la solitude. Fondation

de

Agilulfe lui fit don d'un territoire du nom de Bob- Boi)bio. bio, situé dans une gorge reculée de l'Apennin, entre Gênes et Milan, non loin de ces bords fameux de la Trebbia, où Annibal avait campé et vaincu les Romains. Il y avait là une vieille église dédiée à saint Pierre ; Colomban se chargea de la restaurer et d'y adjoindre un monastère. Malgré son âge, il voulut partager les travaux des ouvriers, et courba ses vieilles épaules sous le poids d'énormes poutres de sapin qu'il semblait impossible de transporter à travers les précipices et les sentiers à pic de ces montagnes. Cette abbaye de Bobbio fut sa dernière étape. Il en fit la citadelle de l'orthodoxie contre les ariens, et alluma un foyer de science et d'enseignement qui en fit pendant longtemps le flambeau de l'Italie septentrionale*. Après douze siècles écoulés et du fond des cendres amoncelées du passé, un dernier rayon de cette gloire intellectuelle a resplendi de nos jours sur la dernière fondation de saint Colomban. Le palimpseste de la Vaticane, d'où le génie de la patience, personnifié dans le car-

1. Tu m per prgerupta saxorum scopula trabes ex abietibus inter densa saltus locis inaccessibilibus csederenlur... Suis ac suorum humeris immane pondus imponebat. Jonas, c. 60. — L'école et la bibliothèque de Bobbio comptèrent parmi les plus célèbres du Moyen Age. Muratori a donné le catalogue des 700 manuscrits qu'on y possédait au dixième siècle.

(linal Mai, a tiré le De Republicâ de Cicéron, provenait de celte bibliothèque, et cet illustre parchemin porte encore l'inscription : Liber sancti Colmnbani de Bobbio\

Ce nom et ce souvenir de Cicéron n'ont rien qui répugne au souvenir de Colomban, car à Bobbio, comme partout et pendant toute sa vie, notre saint continuait a cultiver les études littéraires qui avaient charmé sa jeunesse. A soixante-huit ans, il adresse Ses à un ami une épître en vers adoniques, tout em-

(Jernières ^ ^

poésies. preinte de ces souvenirs classiques dont se nourrissaient les moines d'alors. Il le prie de ne pas mépriser « ces petits vers par lesquels Sapho, l'il- « lustre muse, aimait à charmer ses contemporains, « et de préférer pour un moment ces futilités à de «plus savantes productions \ » 11 invoque les souvenirs de la Toison d'or, du jugement de Paris, de la pluie d'or de Danaé et du collier d'Amphiaraûs. Puis sa pensé s'assombrit en s'élevant : a Je dictais ainsi, accablé des maux cruels que souffre

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