CHAPITRE IV Influence de Luxeuil
Prépondérance et prospérité de Luxeuil sous saint Eustaise, premier successeur de Colomban. — Luxeuil devient la capitale monastique de la Gaule et la première école de la chrétienté : évêques et saints sortis de Luxeuil : Hermenfroy de Verdun. — Schisme d'Agrestin, vaincu au concile de Maçon ; la tonsure irlandaise ; Note sur l'évêque Faron et sa femme. — La règle bénédictine associée à l'institut de Luxeuil. — Le double consulat. — Saint Walbert, troisième abbé de Luxeuil. — Exemption accordée par le pape Jean lY.
Plusieurs générations s'écoulèrent avant que Saint-Gall pût accomplir ses glorieuses destinées, tandis que la principale fondation de Colomban parvint aussitôt à l'apogée de sa grandeur et de sa popularité. Aucun monastère d'Occident n'avait influen(e encore jeté tant de lustre ni attiré tant de disciples que Luxeuil, depuis que l'exil de son illustre fondateur eut fixé l'attention et la sympathie de la Gaule chrétienne. On se rappelle que, lors de cet exil, il avait été interdit à tous ceux d'entre ses religieux qui n'étaient pas comme lui Irlandais de le suivre. Il avait fallu arracher de ses bras l'un d'eux, nommé Eustaise, né d'une noble famille de Bourgogne, et qui avait porté les armes avant d'entrer à
pn spéiilé
de
Luxeuil.
Saint Eustaise Luxcuil. Plus tard il put rejoindre son père spirituel abbé et le suivre jusqu a Bregenz, d ou il revint a lAixeuil
de Luxeuil. , . ' - f i i r
- pour y gouverner la communauté privée de son cnet
naturel, mais aussi pour en disputer les possessions aux séculiers qui les envahissaient de toutes parts, et qui avaient établi leurs pâtres jusque dans l'enclos habité par les moines. On a vu que Clotaire II, devenu seul maître de trois royaumes francs, l'avait chargé d'aller rappeler Colomban. Sur le refus de celui-ci, Eustaise resta à la tête de la grande abbaye, qui attirait de plus en plus l'affluence des religieux et la vénération des peuples. Cependant l'esprit de propagande et le goût de la prédication exerçaient un attrait victorieux sur Eustaise comme sur tous les disciples du grand missionnaire irlancic. .dais. Los évêques, réunis par le roi Clotaire II au concile de Bonneuil-sur-Marne, le désignèrent Sa mission pour aller prêcher la foi aux nations encore infiles varasques dèlcs. Il commcnça par les Varasques, qui habitaient, non loin de Luxeuil, les bords du Doubs, près de Baume, et dont les uns étaient encore idolâtres et adoraient les génies des bois, les faunes et les sylvains de l'antiquité classique, tandis que les autres étaient tombés en proie à l'hérésie. Il se transporta ensuite au delà des contrées qu'avait visilées Colomban, et jusqu'aux extrémités de la Germanie méridionale, chez les Boïens ou Bavaroise
cliezlcs Roïens.
1. ^Varascos... qui agrestium fanisdecepti, quos \ulgi Faunos vocaiil... Vita S. Agilix.d, ap. Act. SS. 0. S. B.,t. II, p. 500. Cf. Jo>'as,
Sa missionn'yfutpas sans succès; maisLuxeuil, qui ne pouvait resler ainsi sans chef, le rappela bientôt. Pendant les dix années qu'il le gouverna, en digne successeur de Colomban, il sut se ménager l'énergique appui de la noblesse franque en même temps que la faveur du roi Clotaire IL Sous son active et intelligente administration, l'abbaye fondée par saint Colomban atteignit le plus haut point de splendeur et fut reconnue comme la capitale monastique de tous les pays soumis à la domination franque. Les autres monastères, où le relâchement et l'esprit séculier ne s'étaient que trop promptement introduits, subirent l'un après l'autre l'heureuse influence de la ferveur et de la forte discipline de Luxeuil, et se régénérèrent graduellement à son instar ^ Les
VilaS. Eustasii; Vila S. Salabergœ ; Rettberg, t. II, 188, et Nie- DERMAYER, ûtts M'ônclitlium in Bajuwarien, 1859, p. 41. — Ce dernier auteur croit pouvoir affirmer, en se fondant sur l'autorité du P. Meichelbeck, que saint Eustaise avait adopté dès lors la règle bénédictine. Mais Meichelbeck, dans le seul endroit de ses œuvres où il traite cette question [Chrome. Benedido-Burawm , Proleg-., p. 75, Monachii, 1751), ne donne pas une preuve, pas une raison autre que celles si insuffisantes deMabillon; voir plus haut, p. 532, note 2.
1 Properabat ad inonasteria, maximeque Lussedium, quod erat eo tempore cunctis eminentius atque districtius. Neque enim tam crebra adhuc erant in Galliis nionasteria : et sicubi essent, non sub regulari quidem disciplina, sed prorsus erant in malitia fermenti veteris sœcularia. Prœter Lussedium ergo, quod solum, ut dictum est, disli'ictionem régulée solerter tenebat, Solemniacense monasterium in partibus occiduis hujus religionis extitet caput. Ex quo demum multi sumpserunt et initiuin et exemplum, adeo ut nunc quoque, propitia divinitate, innumera per omnem Franciam et Galliam habeantur, sub regulari disciplina, aima utriusque sexus cœnobia. Atidoenus, Vita S. FAiQii, lib. I, c. 21, (11 écrivait de 660 à 680.)
Luxeuil
devient
la capitale
monastique
des
Gaules
et la première école
de la chrétienté.
552 SALNT COLOMBAN.
abbés qu'animait un zèle sincère n'hésitaient pas à aller puiser à cette source nouvelle la force et la lumière dont ils se sentaient dépourvus dans leurs anciens sanctuaires. C'est ce que lit entre autres Conon\ l'abbé du fameux monastère de Lérins, qui, après avoir été, deux siècles auparavant, la plus illustre communauté de l'Occident, traversait alors toutes les vicissitudes d'une lente décadence.
La grande abbaye séquanaise devint ainsi la pépinière des évêques et des abbés, des prédicateurs et des réformateurs pour toute l'Église de ces vastes contrées, et principalement pour les deux royaumes d'Austrasieet de Bourgogne. Elle dut cette influence prépondérante non-seulement à la régularité monastique qui y était sévèrement observée, mais surtout à la florissante école que Colomban y avait créée, qu'il avait confiée, pendant qu'il y séjournait encore, à la direction spéciale d'Eustaise, et dont celui-ci, devenu abbé à son tour, fomenta les progrès avec un zèle infatigable. Luxeuil fut pendant tout le vn^ siècle la plus célèbre école de la chrétienté et la plus fréquentée. On y voit affluer les clercs et les moines des autres monastères, et, bien plus nombreux encore, les enfants des plus nobles races franques et bourguignones. Lyon, Autun, Langres, Strasbourg, les cités les plus fameuses de la Gaule, y envoient leur jeunesse laïque. Les pères
1. C'est à lui qao Grégoire lo Grand adressait la lettre metitionnée plus haut. p. 191.
y viennent en foule étudier avec leurs enfants : les uns pour aspirer à l'honneur de compter un jour parmi les fils de saint Colomban, les autres pour rentrer dans la vie séculière avec la renommée d'avoir puisé la connaissance des lettres divines et humaines dans un centre d'études si fameux. Comme toujours, lorsqu'il se forme dans le monde un grand foyer de vertus chrétiennes, la lumière et la vie s'en échappent et rayonnent au dehors avec une irrésistible énergie^
Des bords du lac de Genève jusqu'aux plages de la mer du Nord, chaque année voyait naître quelque monastère peuplé et fondé par les enfants du Luxeuil, tandis que les villes épisco pales réclamaient pour évêques des hommes formés au gou- Évêques vernement des âmes par le souffle régénérateur de saints sortis
de
Luxeuil. Besançon, Noyon, Laon, Verdun, et les Luxeuu. chefs-lieux diocésains du pays des Rauraques et
1. Cum omnium Francorum honore fulcirctur... Vit a S. Eustasii, c. 6. — Luxovium omnium caput Burgundite monasteriorum et Franciœ... Gallia Christian, vet., ap. D. Pitra, 298. — Pane' singulare tam in religionis apice quam in perfectione doctrinse, Vita S. Frodoberti, c. 5. Act. SS. 0. S. B., t. Il, 601.
Viri religiosi illuc undecumque confluunt, se suosque liberos plurimi certatim imbuendos offerunt, illud ante omnia ducentes per maximum, si post longîBvam probantis injuriœ tolerantiam quodammodo admitti mereantur in congregalionem. Jam vero quis locus vel civitas non gaudeat ex beati viri Golumbani disciplina rectorem habere, pontificem vel abbatem, cum constet ex hujus virtule magisterii pêne totum Francorum orbem decretis regularibus fuisse primum décanter ornatum ? Apsox, VitaS. Bercharii, c. 0, ap. Act. SS. 0. S.B., t. II, p. 800.
des Morins, furent assez heureux pour en obtenir presque en même temps \ Tous enviaient leur bonheur, tous demandaient à l'envi des supérieurs qu'ils tenaient d'avance pour des saints. Et c'était justice : car peut-être ne vit-on jamais réuni sur le même point, et dans le court espace de vingt années, un si grand nombre d'hommes honorés après leur mort d'un culte public par ^Eglise^
Cette éclatante prospérité fut menacée d'une interruption subite, grâce aux menées d'un faux frère qui s'était glissé dans la famille religieuse de Golomban. Un nommé Agrestin, qui avait été notaire ou secrétaire du roi Thierry, le persécuteur de Co-
1. Citons, parmi ceux d'entre ces évêques sur lesquels nous n'aurons plus à revenir, Hermenfroy de Verdun, fils d'un des principaux seigneurs d'Alsace : d'abord soldat et lieutenant du i oi Thierry de Bourgogne, il fat touché de la grâce au milieu d'une bataille, et se fit moine sous Colomban vers 005. On le tira de Luxeuil pour le faire évèque de Verdun vers 609. Persécuté comme son maître spirituel par Brunehaut, et depuis associé à tous les maux de son diocèse, il mourut de tristesse en 621, à la vue des calamités de son peuple.
2. Vie des Saints de Franche-Comt é, par les professeurs du collège de Saint-François-Xavier, tome II, p. 492. — Le second volume de cette excellente collection est exclusivement consacré aux saints de Luxeuil, et c'est le meilleur ouvrage qu'on puisse lire sur ce sujet,— Nous lui empruntons l'énumération suivante des saints sortis de la seule abbaye de Luxeuil :
Colomban.
Valéry.
Donat.
Colomban jeune.
Waldolêne.
Attale.
Desle.
Sigisbeit.
Léobai'd.
Lua.
Ëustaise.
Bobolène.
GalL
Cagnoald.
Ursicin.
Ragnacaire.
Hermenfroy.
Waldalène.
A chaire.
Aaiie.
Colonibin.
lomban, était venu un jour se donner, lui et tous Tonuiive ses biens, à Luxeuil. Admis parmi les moines, il contre rinstuut
de
avait bientôt manifesté le désir d'aller, comme Eus- coiomban. taise, prêcher la foi aux païens. En vain l'abbé, qui ne lui reconnaissait aucune qualité apostolique, essaya-t-il de contenir ce faux zèle. Il fallut le laisser partir. Il alla rechercher les traces d'Eustaise en Bavière, mais n'y fit aucun bien, et passa de là en Istrie et en Lombardie, où il embrassa le schisme des Trois Chapitres, qui avait déjà risqué de compromettre saint Coiomban avec le Saint-Siège. Mais l'autorité du souverain pontife n'avait pas tardé à exercer tout son légitime empire sur les disciples italiens du grand moine irlandais; et quand Agrestin essaya d'engager le second abbé de Bobbio, Atlale, dans le schisme, il fut si mal accueilli, qu'il se crut permis d'adresser au successeur de Coiomban une épître pleine d'invectives et de calomnies. Il revint de là à Luxeuil, où il essaya de corrompre ses anciens confrères. Eustaise se souvint alors de ce que Coiomban exilé leur avait écrit, dans sa lettre de Nantes, au moment de s'embarquer: a S'il y a parmi vous quelqu'un qui n'ait pas le «même sentiment que les autres, chassez-le^; » et il ordonna à Agrestin de quitter la communauté. Pour se venger, le schismatique se mit à aboyer, dit l'annaliste contemporain , en colportant çà et
1. Tantum inter vos non sit qui unum non sit... quicumqiie sint rebelles foras exeant, Epist. ad Fratres.
là des imputations injurieuses contre cette Règle même de saint Colomban qu'il avait professée, et Concile dont Ic succès ne pouvait manquer d'exciter la Mâcon jalousie et l'hostilité. Un évêque , Abellinus de G24. Genève, accueillit ses dénonciations et s'efforça de faire partager aux prélats voisins son antipathie. Le roi Clotaire, averti et toujours plein de sollicitude pour Luxeuil , fit réunir en concile à Mâcon la plupart des évêques du royaume de Bourgogne. Eustaise y fut appelé et l'accusateur invité à exposer ses griefs contre la règle de Luxeuil. Il ne dit rien de la célébration de la Pâque selon l'usage d'Irlande, ce qui prouve que Colomban ou ses disciples avaient définitivement renoncé à cette prétention ; rien non plus des pénalités sévères que renfermait le Pénitenciel. Tous ses reproches roulaient sur quelques singularités insignifiantes, qu'il qualifiait de superflues, contraires aux canons, ou entachées d'esprit particulier, a J'ai découvert, » disait-il, « que Colomban a établi des usages qui ne sont pas c( ceux de toute l'Église. » Et là-dessus il reprochait à ses anciens confrères, comme autant d'hérésies, de faire le signe de la croix, en mangeant, sur leurs cuillers ; de demander la bénédiction en entrant et en sortant de chaque bâtiment monastique ; de multiplier les oraisons à la messe. Il insistait surtout contre la tonsure à l'irlandaise, que Colomban avait introduite en France, et qui consistait à se raser seulement le devant de la tète,
d'une oreille à l'aulre, sans toucher aux. cheveux La tonsure sur la partie postérieure, tandis que les Grecs se n, landaise. rasaient la tête entière, et que les Romains ne se dépouillaient que le sommet du crâne, en laissant les cheveux en forme de couronne autour du bas de la tête. C'est ce dernier usage, comme l'on sail, qui a fini par prévaloir chez tous les ordres religieux de l'Occident \
Eustaise n'eut pas de peine à justifier les usages de Luxeuil et à confondre les violences de son accusateur. Mais comme Agrestin revenait toujours à la charge, Tabbé lui dit : <x En présence de ces
1. Se hue illucque vertit... Canino dente garriens ac veluti cœnosa sus... Ait superflua qusedam et canonicaî institutioni aliéna... Cochleam quam lamberent crebro crucis signo signari... Prorupit dicens se scire Columbanum a ceeterorum more desciscere... Jonas, Vila S. Eustas., c. 9-10. — La tonsure avait été reconnue, dès les temps apostoliques, comme symbole du vœu religieux, ainsi que le constate le texte sacré relatif au juif Aquila, qui fut l'hôte de saint Paul à Corinthe : Navigavit in Syriam et cum eo Priscilla et Aquila, qui sibi totonderat in Cenchris caput : habebat enira votuni. Act., xvui, 18. — Quelques années après le synode de Màcon, le concile de Tolède en 653 régla la forme de la tonsure et de ce cercle de cheveux courts autour de la tête, appelé corona clericalis. — Il parait que les religieuses n'étaient pas toujours astreintes, comme les moines, à faire le sacrifice de leur longue chevelure. C'est ce que démontre le trait curieux rapporté par Hildegaire, évêque de Meaux au neuvième siècle, dans la vie de son prédécesseur, saint Faron. Le saint évêque ayant voulu revoir sa femme, dont il avait dû se séparer pour devenir évêque, et qui observait la vie religieuse dans une villa de son patrimoine, celle-ci, de peur d'exciter un regret coupable dans l'àme de son époux, se totondit totam cxsariem capitis, in quo consisterai ornamentum pulchrius corporis. La précaution réussit si bien, que Faron, en la revoyant ainsi tondue, amarissimo txdio exhorruit. Act. SS. 0. S. B.,t. II, p. 592.
558 SÀir^T COLOMBÂN.
a cvêques, moi, le disciple elle successeur de celui r< dont tu condamnes l'Institut, je te cite à compac< raître dans l'année avec lui au tribunal de Dieu, c( pour y plaider ta cause contre lui , et pour y c< apprendre à connaître la justice de Celui dont tu c< essayes de calomnier le serviteur. » La solennité de cet appel émut même les prélats qui penchaient du côté d'Agrestin : ils le pressèrent de se réconcilier avec son ancien abbé, et celui-ci, qui était la douceur même, consentit à lui donner le baiser de paix. Mais Agrestin ne sut pas profiter de cette grâce. Désespérant de réussir à Luxeuil même, il alla semer la révolte et la calomnie dans d'autres monastères, issus, comme Luxeuil, du génie colonisateur de Colomban , à Remiremont et à Fare moutier. Mais avant l'expiration de l'année il fut tué d'un coup de hache par son esclave, dont on croit qu'il avait voulu déshonorer la femme \
Les évêques du concile de Màcon, et celui de Genève plus que tous les autres, devinrent dès lors les partisans et les protecteurs de l'institut de saint Colomban ; comme eux, beaucoup d'autres prélats des Gaules se signalèrent par leur empressement à fonder ou à protéger de nouveaux monastères destinés à propager et à pratiquer la règle irlandaise. l<a gloire de Colomban et de Luxeuil sortit donc intacte et accrue de cette épreuve. Et cependant,
1 JONAS, c 12-16.
sans qu'aucun monument contemporain l'atlcsle expressémenl , il paraît certain que les chefs de l'institut comprirent, à partir de ce moment, qu'il ne fallait pas se retrancher dans ce que l'esprit de leur saint fondateur avait de trop individuel. Derrière les accusations passionnées et exagérées d'Agrestin, ils entrevirent sans doute les périls de l'isolement, même dans les détails en apparence les moins importants de l'observance et de la discipline régulière. Ils comprirent, avec une sagacité profondément chrétienne, qu'il fallait renoncer à la pensée de faire prévaloir partout et uniquement la Règle de leur maître. Ils savaient qu'à côté d'eux vivait et se propageait sans éclat, il est vrai, jusqu'alors, mais non pas sans fruit et sans honneui-, une règle plus ancienne et plus forte par l'approbation formelle du pontife romain. Gomment l'abbaye de Luxeuil entra-t-elle en contact avec la règle de saint Benoît? Par quelle voix la puissante et célèbre maison fut-elle déterminée à ouvrir ses portes à une autre gloire el à une autre autorité que celle de son fondateur? Nul ne nous l'a dit*;
1. Rien n'autorise la version d'Orderic Vital qui, postérieur de ciiK] siècles à la construction de Luxeuil, prétend que saint Maur, mort en 584, a été connu des disciples de saint Coloinban, mort en 615 ; mais on nous saura gré de citer ici un passage de cet historien, qui explique bien l'effet produit sur la postérité monastique par la fusion des deux instituls :
Ipsi (les disciples de Colomban) rcor, D. Maurum ejusquc socios et discipulos novcrunt, utpote vicini, et ab ipsis sicut ab aliis scripta doctorum, eedificationis causa, sancli normam suscepere BenedicH^
b60 SALNT COLOMBAN.
La Règle iiiais il Gst Certain que sous le successeur d'Eustaise,
bénédictine . ^ , -i i hta
est qui mourut un an après le concile de Maçon , et
3SS0CléG
à iin£tiiut depuis lors , on voit presque toujours, dans les coiomban. noiubrcuses fondations dont il nous reste à parler, les deux règles figurer ensemble comme les bases simultanées des communautés écloses sous le souffle générateur des disciples de Coiomban \ La république monastique des Gaules, qui semblait ne devoir reconnaître qu'un seul dictateur, aura désormais deux consuls, comme naguère la république romaine.
Le guerrier Lc successcur d'Eustaisc fut Walbert , lui aussi devient élèvc ct compaguou de Coiomban. Né de race sideLuxeuiiV*^ cambrc, d'une famille noble et très-ricbe, il s'était G25-G65. fait remarquer par sa bonne conduite à la guerre avant de s'enrôler dans la milice du missionnaire irlandais. Mais l'attrait du cloître l'emporta sur la passion belliqueuse du Franc. Quand son parti fut pris, il vint à Luxeuil, et y apporta non-seulement la donation de tous ses vastes domaines, mais aussi l'habit militaire dont il ne voulut se dépouiller que dans le monastère même ; il offrit en même temps les armes qui lui avaient conquis une si belle renommée
ita tamen ul non abhorrèrent sui staiuta magistri, almi videlicet Columbani. Ab ipso siquidem modum divincc servitiitis et ordincm didicerunt, et l'ormam orditionnm •,...nigredinem vestium aliasqueobservationes sumpserunt quas pro religione et bonestate ipsius tenucrunt, et sequaces eorum vsque in hodiernum revercnter observarc appetunt. Orderic Vital, Hist. eccles., 1. vin, c. 27.
i. Mabillon, Prxf. in II Sœc, c. 15. Prœf. in IV Sœc , c. 120
SAINT GOLOMBAN. 561
et qu'il suspendil à la voûte de l'église, où on les conserva pendant le cours des siècles, comme un monument de la plus noble victoire qu'il soit donné à l'homme de remporter ici-bas ^ Il avait obtenu d'Eustaise la liberté de vivre seul dans le creux d'un rocher, près d'une source d'eau vive, au milieu des bois, à trois milles de l'abbaye. Ce fut là que, à la mort d'Eustaise, premier successeur de Colomban, et sur le refus de Gall, les moines de Luxeuil allèrent chercher VValbert pour en faire leur troisième abbé. Il les gouverna quarante ans avec éclat et succès. Nous verrons plus loin quelle sympathie il inspirait à Bathilde, la sainte régente des trois royaumes francs, et quelle autorité on lui supposait sur elle. Son nom est resté, dans les contrées environnantes, le plus populaire de tous ceux qui ont honoré la grande abbaye séquanaise. Il y maintint la discipline et le zèle des fortes études, tout en augmentant ies domaines de la communauté, par ses propres donations d'abord, puis par celles que
1. Vir egregius ex génère Sicambroruiu. ]'/ta S. German. Grandit'., ap. AcT. SS. 0. S. B,, t. H, p. 491. — Cujus annns adolescentiee in armis tradunt excellentissime floruisse. . inclyla prosapia clarissimus... liorainibus et rerum dignitale juxla natales suos ditissimus... miles optimus inter fasces constilutus et arma... armisque depositis quse usqiie hodie (au temps d'Adson, vers *u50) in tcslimonium sacrée militise ejus in eo loco habentur. Act, SS. 0. S. B.,t. IV, p. 411. — On voit encore à quelque distance de Luxeuil l'ermitage où saint Walbert passa les premières années de sa conversion, et le long bloc de pierre, creusé en forme d'auge, qui lui servait de lit, selon la tradition locale. Il mourut en G05.
U0INE8 d'occ n. 36
G2b-GG5.
Exemption accordée
par le pape Jean IV.
la bonne renommée de la maison attirait de toutes
parts.
A l'indépendance temporelle ainsi assurée vint s'adjoindre une sorte d'indépendance spirituelle, vivement recherchée dès lors par tous les grands monastères, et qu'ils s'empressaient de solliciter soit des papes, soit des conciles provinciaux. Il s'agissait de les mettre à l'abri, par un privilège solennel, des abus d'autorité et des vexations que l'évêque diocésain, à la faveur de sa juridiction spirituelle, pouvait leur faire subir, soit en allant loger chez eux, malgré eux, avec un nombreux cortège, soit en leur faisant payer fort cher le saint chrême et l'ordination de leurs frères, soit surtout en gênant la liberté de leurs élections intérieures. Lèrins avait obtenu ce privilège du concile d'Arles en 451, et Agaune du concile de Ghàlon en 579. Luxeuil ne pouvait manquer de faire valoir les mêmes droits et les mêmes besoins.
Sous l'abbatiat de Walbert et sur la prière faite au nom du roi mineur Clovis II, le pape Jean IV accorda le privilège de l'exemption de l'autorité èpiscopale « au monastère de Saint-Pierre, fondé, >) dit le diplôme pontifical, a par le vénérable Colomban, Ecossais, venu comme étranger, mais tout fervent de zèle et de sainteté, dans le royaume des Francs... Si, ce qu'à Dieu ne plaise, les moines dudit monastère s'attiédissent dans l'amour de Dieu et l'observance des instituts de leur père, qu'ils
soient corrigés par Tabbé, c'est-à-dire par le père du monastère; et si c'est lui-même qui tombe dans la torpeur et le mépris de la règle paternelle, le Saint-Siège y pourvoira \ »
Six cents moines formaient, sous la crosse de Walbert, la garnison permanente de cette citadelle monastique, d'où sortaient journellement des missionnaires isolés ou réunis en bandes pour aller fonder au loin de nouvelles colonies religieuses. Il vint même un moment où la multitude des religieux qui se pressaient en foule pour y entrer sembla embarrasser l'abbé Walbert, et où il cbercha les moyens de les placer ailleurs et au loin. Car sous lui , plus encore que sous ses j)rédécesseurs, la
ropagation
de l'institnl
de Luxeuil
sous Walbert.
1. Mabillou a Iroiivé un Iragnienl du texte de celte bulle dum le cliartrier de JIontier-eii-Der : il l'a complétée d'après les diplômes des pypcs postérieurs, et publiée dans ses Annal. Bened., 1. xni, n° 11, et Append., \r 18. — La bulle de Jean IV a été ai'guée de faux par lU'équigny, dans ses Diplomata, Cliartœ, elc, 1791, in-fol., p. 18(5- 18'^. En admetlaul qu'elle soit interpolée, il est certain que, en fait, lexemption accordée à Luxeuil ne fut ni moins solennelle ni moins; étendue que celle accordée à Lérins et à Agaune. Elle est citée au même titre dans les Formules de Marculplie relatives aux exemptions (liv. I, lit. i), et dans tous les privilèges concédés, i)endant le septième siècle, tels que ceux de Saint-Denys, Corbie, etc. Mabillou luimême admet que la bulle de Jean IV n'a pu être qu'une conlirn^ation d'exemptions antérieures, et c'est ce qui paraît plus probable, atlendu la mention déjà faite du privilège de Luxeuil dans le diplôme de Dagobcrt V' pour Rebais en 05 i. On nous dispensera de discuter la pièce, tout à fait étrangère au débat, par laquelle un écrivain regrettable et distingué, mais paradoxal, le comte Alexis de Saint-Priesl, dans son lUsloire de la Royauté, t. Il, p. 157, a cru pouvoir démon-^ trer sa thèse sur l'opposition qu'il a rêvée entre Rome et Luxeuil.
lecondilé de Luxeuil devint prodigieuse. C'est surtout à son époque que l'on vit, nous dit un contemporain, pulluler à travers les Gaules, dans les chàleaux et dans les villes, au sein des campagnes comme dans les déserts, des armées de moines et des essaims de religieuses qui portaient partout la gloire et les lois de Benoît et de Colomban ^
1. Cernens... Waldeberliis cei'tatim undique catervas moiiaclioruni coadunari, cœpit de tam plurima mullitudine, si forte iibi posset loca uherrima ubi de suis inonachis ad halntandum adunare exquireio. Vifa S. Germ. Grandiv., c. 8. — Walbeili tempore per Galliarum j)rovincias agmina inoiiachoruni et sacrarum virginum examina non soluin per agros, villas, vicosque atque castella, veriim etiam per eremi vastitatem ex régula dunlaxat Benedicti et Columbani puUulare cœperunt, cuin ante illud tempus vix pauca illis reperirentur locis. VHa S. Salabergx, ap. Act. SS. Okd. S. Bened., siec. II, t. Il, p. 407.