‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 158 sur 174 · CHAPITRE V Colonies de Luxeuil · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Colonies de Luxeuil

Saint Desle à Lure et Clotaire II. — La famille ducale de saini Donat: Uomain-Moutier rétal)li : les religieuses de .hissa-Moutier; Bèze, Bregille. — L'abbé Ermenfroy à Cusance : il baise les mains des laboureurs. — Colonies de Luxeuil dans la Rauracie: saint Ursanne; saint Germain de Grandval, premier martyr de l'institut colombanique. — Colonies de Luxeuil en Neustrie : saint Vandrégisile à Fontenelle : il convertit le pays de Caux ; saint Philibert à Jumiéges; commerce et navigation ; mort des quatre cent cinquante élus de Jumiéges. — Colonies de Luxeuil en Brie et en Champagne : saint Ouen et ses frères; Jouarre. — Saint Agile à Rebais; hospitalité; vision du pauvre voyageur. — Burgundofara brave le martyre pour se faire religieuse, et, devenue abbesse, repousse le schismatique Agrestin. — Son frère saint Faron et le roi Clotaire II à la chasse, — Saint Fiacre, saint Fnrsy, saint Frobert à Moutier-la-Celle, saint Berchaire à Hautvillers et Moutier-en-Der. — Sainte Salaberge à Laon. — Colonies de Luxeuil en Ponthieu : le berger Valéry, jardinier à Luxeuil, fondateur de Leuconaûs. — Opposition populaire. — Saint Riquier à Centule. — Colonies de Luxeuil chez les Morins : saint Omer et saint Berlin à Sithiu ; changement de nom des monastères.

Colonies de Luxeuil clans les deux Bourgognes.

Ce serait une nule tâche que de vouloir retracer colonies le tableau fidèle de cette colonisation monastique Luxeuii de la Gaule franque, dont Luxeuil fut le foyer pendant tout le VH^ siècle. Une simple esquisse doit suffire ici. Pour se retrouver dans ce dédale^ il

e\ ù'alxud

dans

les deux

r.ouri,foiriu's.

convient de parcourir rapidement les principales provinces qui recueillirent l'une après l'autre les bienfails de cette pacifique conquête. Cette course rapide nous permettra de respirer quelques-unes de ces fleurs d'exquise charité et de suave humilité qui s'épanouissaient au milieu des violences sauvages et des brutales cruautés dont la société d'alors <'tait le théâtre. Elle nous montrera aussi combien d'obstacles et de dangers ces hommes de paix et de prière eurent à surmonter, et comment, pour être assouplis au joug de la règle monastique, dans la solitude ou dans la communauté du cloître, les Francs qui se donnaient à Dieu sous les lois de Colomban ou de Benoît n'avaient laissé dégénérer en eux ni le généreux courage ni la iière indépendance de leurs pères ; comment surtout ils déployaient, en toute rencontre, cette énergie individuelle, cette force d'initiative qui était le propre (les races germaniques, et qui seule pouvait régénérer l'Occident affaissé depuis si longtemps sous l'ignoble fardeau de la décrépitude romaine.

Mais avant d'aller étudier au loin les actions de Colomban et des siens sur la noblesse franque et burgonde, nous trouvons, à peine sortis de Luxeuil, une grande fondation due à l'un de ces moines irlandais qui furent les compagnons fidèles de celui qu'on appelait encore, quatre siècles après sa mort, a le roi des moines et le conducteur du char de Dieu. » On doit se rappeler que lors de son

IbiKlateur de Lure.

expulsion de Luxeuil, il ne fut permis qu'aux relij^ieux irlandais de le suivre. L'un d'eux , déjà Le

. • ' ' p ^ 1 ^^^'^ Irlandais

avancé en âge, que I on croit avoir ete frère de Deicoie saint Gall, et dont le nom celtique a disparu sous l'appellation latine de Deicoie ou Desle (serviteur de Dieu), arrivé avec saint Colomban dans un lieu rempli de broussailles, à quelques milles de Luxeuil, sur la roule de Besançon, sentit ses jambes Aublir et reconnut qu'il ne saurait aller plus loin. 11 se jette aux pieds de son abbé, demande et obtient avec sa bénédiction la faculté d'achever son pèlerinage dans ce désert. Resté seul, après une séparation pleine de larmes, il se met à chercher à travers les forêts un site qui puisse lui servir de retraite. En fouillant ces halliers, il rencontre un troupeau de porcs donl le pâtre demeure saisi à la vue de cet étranger d'une taille élevée et revêtu d'un costume qui lui était inconnu. « Qui êtes-vous? w lui demanda-t-il, a d'où venez-vous ? que cherchez-vous ? que venezc( vous faire dans ces lieux sauvages sans guide c( et sans compagnon ? — N'ayez pas peur, mon c( frère, » dit le vieil Irlandais, « je suis voyageur « et moine ; et je voudrais que par charité vous pusce siez me montrer par ici une place quelconque où (( un homme pourrait habiter. » Le pâtre lui répondit qu'il ne connaissait dans le voisinage qu'un endroit assez marécageux, mais habitable grâce à l'abondance des eaux, et qui appartenait à un puissant vassal nommé Werfaire. Il refusa toutefois de

5G8 SAINT COLOMBAiX.

l'y conduire, de peur que son troupeau ne s'égarât pendant son absence; mais Desle insista et lui dit avec cette intrépide gaieté que l'on retrouve chez les Irlandais d'aujourd'hui : « Si tu veux me faire « ce petit plaisir, je te réponds que tu ne perdras « pas le moindre de tes pourceaux; voici mon ce bâton qui te remplacera et qui leur servira de a berger en ton absence. » Cela dit, il ficha dans le sol son bâton de voyageur autour duquel tous les porcs vinrent s'accroupir. Là-dessus les voilà tous deux en route à travers les bois, le moine irlandais et le porcher bourguignon, et ainsi fut découvert et occupé l'emplacement de la ville actuelle de Lure et du célèbre monastère de ce nom, dont l'abbé, onze siècles après cette aventure, comptait encore parmi les princes du saint-empire romain' . Mais Desle n'était pas au bout de ses difficultés : tout près de sa nouvelle retraite il y avait une petite église, assez fréquentée par les pâtres et les paysans d'alentour, et administrée par un prêtre séculier qui vit de très-mauvais œil l'arrivée du disciple de Golomban dans ces parages: « Ce moine-là, >) disait-il, a va m'empêcher de faire ma vie. » Et il racontait à ses ouailles que cet étranger était un magicien qui se cachait dans les bois pour se livrer à ses incantations, « et qui, à minuit, s'en vient «sous prétexte de prier dans ma chapelle, dont

1. Voir l'articlo : Chapitres nobles de Lure et de Miirlmch reunis, dans la France ecclésiastiqne pour l'année 1788, p. 7^.

SAINT COLO^IHAN. 509

«j'ai beau fermer les portes; une seule parole de c( lui suffît pour les ouvrir. » Il le dénonça ensuite ù Werfaire, le seigneur du lieu, en lui demandant s'il lui convenait de souffrir qu'un certain moine étranger se fût emparé de sa chapelle, sans que personne l'en pût faire sortir. Avec cette férocité brutale qui reparaissait sans cesse chez les barbares baptisés , Werfaire ordonna de faire saisir l'étranger, si on le pouvait, et de lui infliger le supplice de la castration. Mais, avant que cet ordre impie pût être accompli, il fut lui-même atteint sur l'heure d'un mal honteux et mortel. Sa pieuse veuve, dans l'espoir de fléchir la justice divine pour l'ame de son mari, fit donation à celui qui s'appelait le voyageur du Christ, de tout le territoire qui environnait le site de Lure, et bientôt de nombreux disciples vinrent chercher auprès de lui une vie de paix et de prière. Leur pieuse solitude fut un jour troublée, comme on l'a déjà dit, par le roi Cloiaire H , dont le nom revient toujours dans l'histoire de Golomban et de ses disciples. Comme il était venu chasser dans un domaine royal voisin de Lure, un sanglier que les seigneurs de son cortège poursuivaient alla se réfugier jusque dans la cellule de Desle. Le saint lui mit la main sur la hure en (lisant : « Puisque tu es venu demander la charité, « tu auras la vie sauve. » Le roi , averti par les veneurs qui avaient suivi la piste de la bête, voulut voir par lui-même ce prodige. Quand il sut que le

vieux reclus était disciple de ce Colomban qu'il avait toujours honoré et protégé, il s'enquit affectueusement des moyens de subsistance que l'abbé et ses compagnons pouvaient trouver dans cette solitude. « Il est écrit, » répondit l'Irlandais, ce qu'il ne manque rien à ceux qui craignent Dieu ; (( nous menons une pauvre vie, mais elle nous suffit « avec la crainte de Dieu, w Clotaire lit don à la nouvelle communauté de toutes les forêts, pâtures, pêcheries que possédait le fisc dans le voisinage de laire, qui devint à dater de ce moment et resta (onjours l'un des monastères les plus richement dotés de la chrétienté \

1. Cum moiiarches atque auriga Dei Columbanus... Pedibus velienienter debilitari cœpit... Bubulcus videns tamprocerœ statursî virum et antea invisi habitus veste circumdatiim... Ne paveas, Irater : pere- ^rinus ego siim; monachicum propositum gero ,. Fustem meuni constituo custodem vicariuiu... Heu mihi ! propter unum monachum jam hic vivere non possum... Latilat quidam in hac silvula monachus quidam peregrinus, qui nescio quibus incanlationibus utitur... Plcicet tibi ut monacbus quidam capellulam tuam sibi vindicet... Idem membrum quod famulo Dei preecidi j assit mox illi in tumorem voisum est... Peregrinus sum pro Christo... Curtem fiscumque regaleni... Crede mihi, quia ad charitatem confugisti, hodie vila non privaberis... Rex su]>junxit : Et unde, pater venerande, vivis, vel bi qui lecum sunt?... Paupercm vitam gerimus...- Act. SS. 0. S. B., t. II, p. 95-99. — Cette légende, rédigée au dixièn.e siècle, et qui contient des récits tort curieux sur les spoliations dont l'abbaye fut victime sous les derniers Carlovingiens, ajoute qu'avant de mourir Dcsle alla à Rome chercher un privilège du Saint-Siège contre la rapacité des bourguignons qui environnaient sa fondation, et dont il craignait les usurpations, tout en confessant leurs largesses. Mais la mention faite dans ce privilège d'un empereur romain au septième sièce en démontre assez la fausseté.

SAINT COLOMBAN. 57i

Lure et Luxeuil étaient situées au nord de l'antique Séquanie, alors englobée dans le royaume de Bourgogne, dont Glotaire II était devenu maître en même temps que de l'Austrasie. Toute cette belle et vaste partie du royaume de Bourgogne qui en a gardé le nom, et qui, à l'ouest et à l'est de la Saône, a formé depuis le duché et surtout le comté de Bourgogne, devait naturellement subir en premier lieu l'influence de Luxeuil. Elle était, du La

^ ^ l'aiiiille ducale

temps de Golomban, gouvernée ou plutôt possé- de

dée par une puissante famille d'orio^ine burffonde, et

^ . . . / s^^ lontlations,

dont les relations avec Golomban et ses disciples démontrent une fois de plus la puissante action exercée parle grand moine irlandais sur la noblesse franque. Cette maison était représentée par deux frères qui avaient tous les deux le titre de duc : l'un, Amalgaire, était duc de la Bourgogne, à l'ouest et au nord du Doubs ; l'autre Waldelène ou Wandelin, résidait à Besançon, et son duché s'étendait de l'autre côté du Jura et jusqu'aux Alpes \ Celui-ci

1. La table suivante nous a paru indispensable pour l'intellipeuee <lu récit qui va suivre

N., noble I

5ouri

giiignon

Waldelèxe, duc

à Besancon,

Amai.c.aike,

, duc en Boni

rgogue,

épousa Fi

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