‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 159 sur 174 · NAVIE · texte numérisé non relu

NAVIE

épousa Anun.iNE

d'où

d'où :

DoxAT, évêque de F

lAMELÈNE, duc

Adai.hic

Walpalène,

Adalsinoe,

l'esaiiron, fon-

après son pine,

duc

premier

abbesse

dateur do

restaurateur

après

abbé de

de

Saint-l'aulet

de Romain-

son

Béz(;.

Bregille.

.lussa-Moutier,

Moutier.

père.

t V. cm.

572 SATNT COLOMBAN.

se désolait, ainsi que sa femme, de n'avoir pas d'enfants à qui léguer leurs immenses possessions. La renommée des premiers miracles et de la grande sainteté du moine irlandais qui était venu s'élablir non loin de Besançon les attira à Luxeuil. Ils allèrent lui demander de prier pour eux et de leur obtenir du Seigneur un fils. «Je le veux bien, » répondit le saint; a et j'en demanderai non-seule- « ment un, mais plusieurs, à condition que vous « me donnerez le premier-né, afin que je le baptise « de mes mains et que je le consacre au Seigneur. » La promesse fut faite et la grâce fut obtenue. La ducbesse porta elle-même son prèmier-né à Luxeuil, où Colomban le baptisa et lui imposa le nom de Donat (Donatm), en témoignage du don que ses parents avaient fait de lui à Dieu. Il le rendit à sa mère pour qu'elle l'allaitât, puis le reprit pour l'élever au monastère, où l'enfant grandit et resta »>24. jusqu'à ce que l'on vînt, trente ans après, l'en retirer pour le faire évéque de Besançon. Dans cette ville métropolitaine, où l'exil de Colomban avait du laisser des souvenirs populaires, Donat, par amour pour son père spirituel, voulut établir un monastère d'hommes soumis à la règle de Colomban et dédié à saint Paul, comme le monastère de Luxeuil Saint-Paul l'était à saiut Pierre. Il ajouta cependant à Tob-

Besançon, scrvaucc dc la règle du fondateur de Luxeuil celle de la Règle de Saint-Benoît, qui s'introduisait vers la même époque à Luxeuil même. Il y vécut lui-

8AIJNT GOLOMB\N. 575

même en religieux, portant toujours Thabit monacal. Plus tard, avec le concours de sa mère, et toujours au scinde sa métropole de Besançon, il créa pour des religieuses le monastère de Jussa-Moutier Jussa-Mouiier. et leur donna une règle où celle de saint Césaire, que l'on a déjà vue adoptée par Hadegonde à Poitiers, était combinée avec diverses dispositions empruntées aux Règles de Colomban et de Benoîte Le préambule, rédigé par Donat lui-même, est d'une latinité qui fait honneur à l'école de Luxeuil. Les filles de Jussa-Moutier voulaient bien rivaliser de ferveur et de zèle avec les moines de Luxeuil, mais elles demandèrent expressément que les lois des deux patriarches fussent modifiées selon les convenances de leur sexe. Elles ne répugnaient d'ailleurs à aucune des sévérités de la tradition irlandaise, car on voit avec surprise, dans cette version des trois règles adaptées à leur usage, la peine de cinquante et même de cent coups de fouet infligée à ces vierges pour certaines fautes contre

1. Utrique eraiit ex iiobili liurgundiorum prosapia... Ancien Bréviaire de Besançon imprimé en 1489. — Matri ad nutriendum reddit. Quipost alitur in eodeni monasterio... Nunc usque superest eamdem cathedram regens... Pro amore B. Columbani ex ipsius Régula monastcrium virorum construxit... Jonas, Vita S. Columb., c '22. HolsTEiN, Codex Regularum. Cf. Mabillon, Prxf. in IV sœc, § 125, et les Vies des Sainls de Franche-Comté, t. I, p. 186, et Append., n°' 6, 7 et 9. — Il ne reste de l'ancienne abbaye de Saint-Paul, à Besançon, (}ue quelques débris de l'église, transportés dans la cour de la Bibliothèque; celle de Jussa-Moutier sert aujourd'hui de caserne à la gendarmerie.

rétabli Gi6.

574 SAINT COLOMBÂN.

la discipline. La règle plus sage el plus douce de Benoît n'en gagnait pas moins de terrain à chaque nouvelle manifestation de la vie religieuse. lîoiiiain-Muuiipi Lc frèrc puîné de Donat, Ramelène, qui succéda à son père comme duc de Bourgogne transjurane, signala son culte pour la mémoire de Colombanpar la fondation ou la reconstruction de l'abbaye de Romain-Moutior, dans une gorge du versant méridional du Jura, déjà consacrée deux siècles plus tôt à la prière par le fondateur de Condat^ Il y introduisit une colonie de Luxeuil : l'antique église, plusieurs fois reconstruite, subsiste encore ; elle a servi de type à tout un ordre d'églises primitives, el de base à un système ingénieux et nouveau, propre a caractériser la date et le style des principaux monuments chrétiens entre les Alpes et le Jura\ Abbaye Nous avous dit quc le père de saint Donal avait

de

Béze. pour frère un autre seigneur, Amalgaire, dont 1

\, Voir plus haut, livre IlL t. 1, p. '258. — Pro ainore boali viii Columbani... JoNAs, c. 2'2.

2. Histoire de V architecture nacrée du quatrième au dixième siècle dans les anciens évéchés de Genève, Lausanne et Sion, par J.-I». lÎL.wiGNAc. 1855. — Celte ('glisefut certainement reconstruite au luiilitMue siècle, lorsque le pape Etienne II la consacra en 753 ''t (ijdonna que labbaye où il séjourna quelque temps sappellerait le Monastère Romain, en jouant sur le )iom qu'elle portait déjà, en riionneur de son premier fondateur, saint Romain de Condat. Elle devint, au dixième siècle, un prieuré deCluny. Cf les Vies des Saints de Franche-Comté, t. I, p. 598, t. III, p. 27, et le cartulairc de liomain-Moutier, publié par le savant baron de Gingins, dans le t. XIV des Mémoires de la Société d'histoire de la Suisse Romande.

duché s'étendait jusqu'aux portes de Besançon. Celui-ci eut deux enfants qui se rattachent, comme leur cousin germain, à Luxeuil. Le fils, nommé Waldalène comme son oncle, fut aussi confié aux soins de Colomban, et devint moine à Luxeuil, d'où son père le lira pour le mettre à la tête de l'abbaye de Bèze, qu'il avait fondée en l'honneur de Dieu, de saint Pierre et de saint Paul, entre la Saône et la Tille, près d'une fontaine encore aujourd'hui connue et admirée pour l'immense nappe d'eau qui en jaillit, à l'est d'une forêt, dite la Forêt (le velours^ dont le nom a conservé jusqu'à nos jours la trace de l'impression produite par son épaisse verdure sur l'admiration populaire, dans un temps 011 les esprits semblent avoir été bien plus frappés qu'aujourd'hui de certaines beautés de la nature. Le nouvel abbé porta à Bèze la règle de Colomban et la maintint pendant cinquante années dans ce sanctuaire, qui devait longtemps tigurer au premier rang des monastères français. Lorsque son frère aîné, qui avait succédé au duché de son père, compromis dans les guerres civiles du temps d'Ébroïn, dut fuir en Austrasie, Waldalène recueillit ses biens et les joignit à ceux du monastère. Il y offrit un asile à sa sœur, Adalsinde, pour laquelle leur père, le duc Amalgaire, avait aussi fondé une abbaye à Bregille, située en face de Besançon, sur la rive droite du Doubs. Mais elle n'y put rester longtemps : les vexations des baljitants de la cam-

(mO.

Drogillc

près

Lîcsançoii .

l'iiiionliox Cusance.

576 SAhNT COLOMBÂN.

656. pagne environnante Tobligèrenl à quitter ce lieu, où ne pouvaient la protéger ni l'ancienne autorité de son père, ni son caractère d'abbesse, ni la j)roximité d'une ville importante gouvernée par sa famille. Cet exil forcé est une preuve entre bien d'autres des obstacles et des hostilités que rencontraient trop souvent les religieux des deux sexes, malgré la protection des rois et des seigneurs, au milieu des races indomptées qui avaient envahi r Occident \

Pendant que les divers membres de la plus puissante famille des deux Bourgognes témoignaient ly-io-ûo. ainsi de leur dévotion à la mémoire et à l'institut de Colomban, le jeune et noble Ermenfroy obéissait à la même inspiration, sur une échelle plus modeste, au sein de cette peuplade demi-païenne des Yarasques, qui venue des bords du Rhin à la suite de l'invasion burgonde, occupait un peu au-dessus de Besançon un canton riverain du Doubs, et dont le deuxième abbé de Luxeuil, Eustaise, avait déjà entrepris la conversion. Ermenfroy, selon l'usage des races germaniques, avait été recommandé dès son adolescence, avec son frère, au roi Clotaire II, l'ami et le protecteur de Colomban, qui l'avait agrégé à sa maison. Sa belle prestance, son instruction variée, sa modeste piété, lui gagnèrent la faveur de ce prince. Clotaire avai-t d'ailleurs confié à son frère la garde de Tanneau qui lui servait de sceau et

1. Chronicon Besuense, ap. d'Achehy, Spicilegium, t. II, p. 402.

l'avail ainsi constitué chancelier de la cour.Ermenfroy, rappelé dans son pays par le soin de recueillir la succession d'un très-riche seigneur de sa famille, avait trouvé, en parcourant ses nouveaux domaines, un petit vallon étroit, où deux sources limpides, se réunissant du pied d'un monticule, forment un affluent au Doubs qui se nomme le Cusancin, et oii avait déjà existé, sous le nom de Cusancc, un monastère de filles. En contemplant ce site, il se sentit pénétré du désir de relever les ruines de ce sanctuaire abandonné et de s'y consacrer lui-même au Seigneur. Revenu à la cour de Clotaire, il laissa bientôt apercevoir le nouvel esprit qui l'enflammait. Un jour qu'il parut devant le roi avec sa tunique de soie en désordre et retombant le long de ses jambes, Clotaire lui dit: «Qu'est-ce donc que cela, c< Ermenfroy? quelle est cette façon de porter ta c< tunique? Est-ce que par hasard tu voudrais te « faire clerc? — Oui, vraiment, » répondit le Varasque, « clerc et même moine : et je vous demande c( de m'en octroyer la permission. » Le roi y consentit, et les deux frères partirent aussitôt pour la solitude. En vain leur mère les pressa-t-elle de se marier et de perpétuer leur race. Ermenfroy alla se former à la vie monastique sous la crosse de Walbert, à Luxeuil, y reçut l'habit religieux et le sacerdoce, puis retourna à Cusance où il devint bientôt le chef d'une communauté de trente moines, qu'il subordonna complètement à Luxeuil,

MOINES d'oCC. II. rî7

et qu'il dirigeait avec une douce et active autorité, pendant que son frère, avec lequel il vécut toujours dans la plus intime union, pourvoyait à leurs besoins temporels. Ermenfroy se réservait les plus humbles labeurs : il passait quelquefois les journées entières à cribler le grain que les autres battaient dans la grange. Car il aimait le travail et les travailleurs; le dimanche, en célébrant la messe, il distribuait au peuple les eidogies ou hosties non consacrées qui servaient alors de pain bénit ; et Il baise quand il apercevait les mains calleuses des laboudes' reurs, il s'inclinait pour baiser avec un tendre respect ces nobles marques du travail de la semaine. J'ai parcouru les annales de tous les peuples, anciens et modernes; je n'y ai rien trouvé qui m'ait plus ému et mieux expliqué les véritables causes de la victoire du christianisme sur le monde antique, que l'image de ce Germain, de ce fils des vainqueurs de Rome et des conquérants de la Gaule, devenu moine, et baisant devant l'autel du Christ la main calleuse du laboureur gaulois, dans ce recoin oublié du Jura, sans même se douter qu'un obscur témoin en tiendrait note pour l'ingrate postérité^

1. Dives valdc ac potentior cacteris... Âdulti tradunlurad palatium Clojario regiservituri... Qui tradidit ei aniiulum suuin, factusqucest canccllarius in toto palatio... Sinebat tunicam, quod Sericam \ocabant, usque ad médias dependere tibias... Quid est hoc, Ermcnfrede.' cur tuiiicam tuaiii fors talitcr? Niimquid clericus esse vis?... Etcleric.im me monacliumque licii opto... Si vidisset aliquem operatorcni aut pauperrimuin crcpalis mauibus, non aiite cukigias dabat quam... liiaiius ipsas cscularctur. Egilbeutus, Vita S. Ermenf., ap. Bollaîjd.,

SAIN'I COLOJIBAN. 579

Colonies de Luxeuil en Kauracie,

Avant de quitter la Scquanie, remontons dans lo pays des Rauraques (l'ancien évêché de Baie). Ln, au bord de ce sillon étroit et profond que creuse le Doubs dans les entrailles mêmes du Jura, sur la limite actuelle de la Suisse et de la Franche- Comté , à l'endroit où cette rivière, après avoir coulé depuis sa source du midi au nord, se détourne subitement vers l'ouest, avant de se replier au sud, et forme ainsi une sorte de presqu'île qu'on nomme encore le clos du Doubs, nous trouverons la petite ville de Saint-Ursanne. Elle est née du choix qu'avait fait de cette âpre contrée un autre disciple de Colomban, pour y vivre dans la solitude. Ursicinus, dont on a fait Ursanne, était probablement Irlandais, puisqu'il sortit de Luxeuil avec Colomban; mais, comme Gall et Sigisberl, il ne le suivit pas en Italie, et après avoir fondé une petite chrétienté sur les rives fertiles du lac de Bienne, il aima mieux se fixer dans les rochers escarpés et couverts de sapins qui dominent le cours supérieur du Doubs. En grimpant à la suite de leur bétail égaré, dans les plus inaccessibles recoins de ces gorges sauvages, des paires le découvrirent un jour, et racon-

t. VII Septemb., p. 120. — I/illuslre maison de Cusaiice, dont l'héritière, Béatrice, épousa en 1G37 Charles lY, duc de Lorraine, passait pour être descendue de Wendelin, frère de saint Ermenfroy. DuNOD, Nobiliaire du Comté de Bourgogne, p. 117.

Saint Ursanne.

580 SAhNT COLOMBAN.

tèrcnt en descendant qu'ils avaient trouvé, au plus haut des montagnes, un homme hâve et maigre, comme un autre saint Jean-Baptiste, qui devait vivre en communauté avec les ours, lesquels fournissaient à sa subsistance. De là sans doute la qualification d'Ursicinus ou (V Ourson^ qui a remplacé le nom celtique du moine Irlandais. Gomme toujours dans les annales de la propagation monastique, ces grands exemples de mortification et de courage spirituel, qui excitaient l'admiration et la sympathie des uns, soulevaient la dérision et l'hostilité des autres. Un riche habitant du voisinage attira chez lui le solitaire, sous prétexte de l'entendre prêcher; et lui ayant fait boire du vin, dont il n'avait nulle habitude, le pauvre saint en fut bientôt incommodé et demanda à se retirer. Alors l'hôte perfide, avec toute sa famille, se mit à siffler le moine avecdegrands éclats de rire, en le qualifiant de glouton, d'ivrogne et d'hypocrite, et en le dénonçant comme tel aux populations d'alentour. Ursanne maudit la demeure du traître, et regagna sa solitude. Celte aventure ne le discrédita point: loin de là, il eut des disciples, et le nombre croissant de ceux qui voulaient vivre comme lui et avec lui l'obligea à quitter les chaumières qu'il avait d'abord construites sur les hauteurs pour venir bâtir son couvent dans le fond du défilé et sur le bord de la rivière. On remarque qu'il y avait un logement pour les pauvres malades, et qu'il entretenait des

SAINT COLOMUAN. 581

betes de somme destinées à aller chercher ces malades à distance et à travers les rudes sentiers de ces montagnes \

Le petit monastère que notre Irlandais avait fondé fut repris après sa mort et occupé par une autre colonie de Luxeuil, que menait un jeune Trévirois de très-noble naissance, nommé Germain, saini r.ermaiu lequel, à dix-sept ans, malgré le roi, malgré l'évê- Giamivai. que, avait tout quitté pour fuir dans la solitude. Il gis-gto. était du nombre de ces recrues qui en venant s'enrôler à Luxeuil avaient effrayé l'abbé Walbert par leur multitude. Celui-ci, ayant reconnu la capacité et la piété du jeune néophyte, lui confia la direction des moines qu'il envoyait dans une vallée du pays des Rauraques, dont Gondoin, premier duc connu d'Alsace, venait de lui faire donation. Cette vallée, assez fertile et bien arrosée, était à peu près inabordable ; il fallut que Germain, soit par un prodige, soit par des travaux auxquels il prit la principale part, ouvrît un passage à travers les rochers qui fermaient l'accès du défilé. Ce vallon prit le nom de Moustier-Grandval, d'après le monastère qu'il gouverna longtemps, en même temps que celui de Saint-Ursanne. L'abbé de Luxeuil , avec

1. Velut alterum in deserto Joannem... Traditio est ursuni super divi speluncam radiées et herbas attulisse... Ut vino, cui minime assueverat, victus ludibrio exponatur... Crebro repetitispoculisurgot .. Gnlpeet Bacchi voraginem... exsibilandum propinare... Compemlhim vitasS. Ursicini, ap. Tiiouir.LAT, monuments de Vancien evêche de Bâte. Porentriiy, 1852, t. I, p. 4-'.

le consentement de ses frères, avait expressément affranchi de toute obéissance envers lui ceux d'entre ses religieux qu'il destinait, sous l'autorité de Germain, à peupler ce nouveau sanctuaire. Dans le pays d'alentour, tout le monde aimait ce bienfaisant étranger, qui mourut victime de son zèle pour le prochain. Un nouveau duc d'Alsace, Adalric, s'était mis à opprimer les populations et à vexer de toutes les façons les moines de Grandval, en les traitant de rebelles à l'autorité de son prédécesseur et à la sienne. A la tête d'une bande d'Alamans, aussi pillards que belliqueux, il s'approche du monastère : Germain, accompagné du bibliothécaire de la communauté, va au-devant de l'ennemi. A la vue des maisons incendiées et de ses pauvres voisins poursuivis et égorgés par les soldats, il éclate en larmes et en reproches. « Ennemi de Dieu c( et de la vérité, » dit-il au duc, « est-ce ainsi que a vous traitez un pays chrétien? et comment ne « craignez-vous pas de ruiner ce monastère , que « j'ai moi-même bâti? » Le duc l'écoute sans s'irriter, et lui promet la paix. Mais comme l'abbé s'en retournait à Grandval, il rencontre sur son chemin des soldats qu'il entreprend également de prêcher : a Chers fils, ne commettez donc pas tant de crimes <^< contre le peuple de Dieu ! » Au lieu de les fléchir, ses paroles les exaspèrent ; ils le dépouillent de ses vêtements et l'égorgent ainsi que son compagnon \

1. Ev génère senatorum nntus... Locum ul)orriiniim, intVa saxo-

GOO-670.

SAINT COLOMBàN. 585

Le corps de ce martyr de la justice et de la charité fut transporté dans l'église qu'il avait fait construire à Saint-Ursanne. Déjà, dans l'intervalle écoulé entre la mort du fondateur de l'abbaye et celle du premier martyr de l'illustre lignée de Golomban, ce monastère écarté avait reçu l'empreinte d'un troisième saint, qui, sans avoir passé par Luxeuil, n'en avait pas moins subi l'ascendant du génie et de l'institut de Colomban.

Vandrégisile était né près de Verdun, de parents te comte nobles et riches, alliés aux deux maires du palais paiais

rfl•^^T\'^T^ • • Vandréffisile.

Erchmoald et Pepm de Landen , qui gouvernaient l'un la Neustrie, et l'autre TAustrasie, sous l'autorité du roi Dagobert I, fils et successeur de ce Clotaire II, que l'on a toujours vu si favorable à Colomban et à ses disciples. Cette parenté devait valoir au jeune seigneur une position favorisée à la cour du roi, auquel il avait été recommandé^ dès sa

mm coiicavLi... Cernens abbas quod diificilis esset introitus eorum, cœpit saxorum dura manibus quatere, et valvse utraque parte vallis patueruntet simt intrantibus patefactse usque in hodiernum diem... Inimice Dei etvcritatis, ingressus es super hoinines cbrislianos!. . Per totam vallem cernens tanquam a luporum morsibus vicinos laniari et dormis eorum incendio concremari, flevit diutissime... Nolite, filii mei, tantum iiet'as perpctrare in populo Dei. Bobolem, VitaS. Germani, ap. Trouillat, Monuments de Vévêché de Bâle, t. T, p. 49-55, qui en a donné une version beaucoup plus complète que celle des Acta de Mabillon, — Un savant suisse, M. Alexandre Daguei, a lu à la Société d'Histoire de la Suisse Romande, le 5 juin 1810, un mémoire curieux, intitulé : Moutiers-Grandval, centre inteUectuel au Moyen Age.

2, Cet usng'e de la reconummdation, qui se retrouve dans la vie de

jeunesse. Il devint comte du palais, c'est-à-dire juge des causes déférées au roi, et préposé à la rentrée des revenus du trésor royal. Mais la puissance et l'ambition ne tenaient plus de place dans son cœur qu'avait gagné la contagion de tant de grands exemples déjà fournis par la noblesse franque. Renonçant à un mariage arrêté par ses parents, il alla se réfugier auprès d'un solitaire sur les bords de la Meuse. Or, les rois mérovingiens avaient dès lors imposé à tous les nobles francs la défense de prendre l'habit clérical ou monastique sans leur permission, défense fondée sur l'obligation du service militaire dû au prince, laquelle était l'âme de l'organisation sociale des peuples germaniques. Dagobert vit donc de très-mauvais œil qu'un Franc nourri dans la cour royale et investi d'une charge publique se fût ainsi dérobé, sans l'autorisation souveraine, aux devoirs de son rang, il lui envoya Tordre de revenir. Comme Vandrégisile , fort à contre-cœur, arrivait au palais, il vit un pauvre homme dont la charrette avait versé dans la boue devant la porte même du roi. Tous les passants le laissaient là, et plusieurs même lui marchaient sur le corps. Le comte du palais descendit aussitôt de cheval, tendit la main au pauvre voiturier, et tous

presque tous nos saints moines du septième siècle, ne semble pas diiférer de celui qui a régné pendant tout le Moyen Age et jusqu'au seizième siècle, dans la noblesse. Elle enrôlait ses fils parmi \espagt's des rois ou des principaux seigneurs, pour les y former à l'éducation militaire en même temps qu'à la vie sociale.

deux ensemble relevèrent la charrelte. Il entra ensuite chez Dagobert, au milieu des huées dérisoires de l'assistance, avec ses vêtements tachés de boue : mais ils parurent resplendissants des feux de la charité aux yeux du roi, qui, touché de cet humble dévouement, lui permit de suivre sa vocation, et interdit à qui que ce fût de l'inquiéter \

Délivré de ce souci, Vandrégisile alla se réfugier auprès du tombeau de saint Ursanne, qui se trouvait situé dans un domaine de sa maison, et dont il agrandit le monastère. Là il s'appliqua à dompter sa chair par des austérités excessives; à lutter, par exemple, contre les tentations de sa jeunesse, en se plongeant pendant l'hiver dans la neige ou dans les eaux glacées du Doubs, et à y rester pendant qu'il chantait les psaumes \ C'était là un genre de pénitence inventé et pratiqué par les moines celtiques, comme nous le verrons en racontant la conversion de l'Angleterre : et ce seul trait suffit pour montrer que Vandrégisile avait trouvé sur les

1. Cornes constituitur palalii... Ardore parentum honoribus plurimis valde sublimatus... Rex.,.pro eo quod ipsiim hominem Dei in juventute in suo ministerio habuisset, volebat eum inquietare pro eo quod sine sua jussione se tonsorasset... Quidam pauperculus qui vehiculum ante portam ipsius régis demerserat. . . De equo quem scdebat cum velocitate descendens, et pauperi manum porrexit, et ipsum plans I ruin simul de loco levaverunt. Prospicientes vero mulli qualiter se inquinaverat de luto deridebant. . . Factus plus candens quam antea fuerat ; pervenit in palatium régis et stabat ante eum et satellites ejus quasi agnus in medio îuporum. Acta SS. 0. S. B., tom. II, p. 502-514.

2, Si quando in ipsa visione nocturna per titillationem carnis illn-

586 SAINT COLOMBÂN.

bords du Doubs la trace des enseignements et des exemples de Colomban ; elle le conduisit des flancs du Jura à travers les Alpes, jusqu'à Bobbio, où il admira la ferveur des disciples qu'y avait laissés le grand missionnaire irlandais. Ce fut là sans doute qu'il s'éprit pour la mémoire et l'observance de Colomban de cette admiration qui le détermina à aller jusqu'en Irlande, afin de rechercher dans la patrie du fondateur de Bobbio et de Luxeuil les secrets de la vie pénitente et de la voie étroite. Mais Dieu, dit un de ses biographes, le réservait pour les Caules. Après un autre séjour très-prolongé à Romain- Moutier, qui venait d'être restauré sous l'intluence de l'esprit de Colomban, il vint à passer par Rouen, où siégeait alors un saint et célèbre évêque, Ouën, qui l'avait autrefois connu à la cour de Dagoberl, et qui, lui aussi, avait touché par un coin de sa jeunesse à cette action de Colomban , toujours si féconde, même après sa mort. Le métropolitain de Rouen ne voulut pas se laisser dérober un homme que lui recommandaient à la fois et sa vertu éprouvée et sa grande naissance. C'est ainsi que le biographe de saint Germain nous raconte que l'abbé de Luxeuil chercha longtemps , pour présider à la colonie de Grandval, un moine qui fût à la fois savant, saint et de noble extraction \ Car on voit

sionem halniisset... merg-ebat se in (luviiim, et cuiii c?sct liyeniis

tempus in inodio glacieruinpsalmodiam decaiilabat. Acta, etc., p. oOC).

1. Cœpit Wal(l(^l)orlus intra semetii)sma lacitns cogitaro si possit

que la naissance semblait nne qualité infiniment précieuse aux saints et aux fondateurs des institutions religieuses d'alors, sans doute parce qu'elle donnait aux chefs de communauté le prestige nécessaire pour tenir lete, même matériellement, aux usurpations et aux violences des grands et des seigneurs dont les possessions entouraient celles des nouveaux monastères. L'évêque Ouën imposa donc les ordres sacrés à son ancien ami et compagnon, mais sans pouvoir l'empêcher de rechercher de nouveau la vie monastique. Seulement, il réussit î\ le fixer dans son diocèse, grâce à la munificence du maire du palais Erchinoald, qui abandonna a son cousin, non loin de la Seine, un grand domaine inculte et où l'on voyait encore, sous les ronces et les halliers, les ruines d'une ancienne ville détruite de fond en comble lors de l'invasion franqiie.

Colonies de Luxeuil sur la Seine.

Mais le temps des ruines était passé : l'heure de la renaissance et de la réparation avait sonné. Sur els cet emplacement désert Yandrégisile construisit l'abbaye de Fontenelle, destinée à occuper, sous son propre nom de Saint-Vandi'ille, une place si impor-

reperire de suis fratribus, ex génère nobili... qui ipsos monachos secundum tenorein regulœ gubornare et regerc deberel. Troimu.vt, op. cit., p. 52.

Fontenelle.

Opposition

des forestiers royaux.

588 SAINT COLOMP.AN.

tante clans l'histoire ecclésiastique de France et de Normandie. La sainte reine Balhilde, son fils le roi ClovisII et plusieurs nobles Neustriens ajoutèrent de riches donations à celle du maire Erchinoald, tandis que d'auti^es^ en grand nombre, vinrent mener sous son autorité la vie cénobitique. 11 lui fallut bâtir jusqu'à quatre églises, au milieu de leurs cellules, pour subvenir aux exigences de leur dévotion. Il s'attachait surtout, dans l'observation de la règle, h leur imposer, avec l'exercice du travail manuel, la renonciation absolue à ton le propriété particulière, c'est-à-dire précisément ce qui devait froisser les penchants les plus prononcés chez des fils de guerriers et de riches. Et on le voyait avec admiration, dit l'hagiographe, apprendre à ceux qui naguère s'emparaient du bien d'autrui l'art de sacrifier leurs propres biens. A l'aide de leurs bras, il planta sur un coteau voisin et bien exposé la première vigne qu'ait connue la Normandie \

Sa tâche ne fut pas toujours sans danger : un jour qu'il était au travail avec sa pieuse cohorte, le gardien de la foret royale, dont une partie leur

1. Ansbertus. . hoi tatu viri Dei B. Wandregisili vineam plantare et excolere cœpit. Vita S. Ansberti, c. 1. — Nous parlerons plus loin de cet Ansbert, qui fut moine à Fontenelle, après avoir été l'un des principaux officiers de la cour de Dagobert. Yandrégisile avait constiniit au sommet de cette vigne une cinquième église, dédiée à saint Saturnin, qui, reconstruite vers 1030, passe pour le plus ancien édifice du diocèse de Rouen et l'un des plus curieux de la Normandie.

avait été donnée, furieux de voir ainsi sa charge amoindrie, s'approcha de l'abbé pour le percer de sa lance ; mais, comme il est arrivé tant de fois, au moment de frapper, son bras demeure paralysé, l'arme lui échappe des mains, et il reste comme possédé jusqu'à ce que la prière du saint dont il voulait faire sa victime le rende à la santé \ Les forestiers royaux tendaient naturellement à transformer en domaines personnels les forêts commises à leur garde, et qui ne servaient aux rois que pour y chasser de temps à autre. De là leur animosité, que nous aurons souvent à constater, contre les donataires étrangers qui venaient s'y établir.

Vandrégisile ne borna pas, du reste, son activité à la fondation et au gouvernement de son abbaye. Fontenelle était situé dans le pays de Gaux, c'est- conversion à-dire chez les Calètes, qui s'étaient signalés par pays de caux. l'énergie de leur résistance à César, et qui avaient figuré avec les autres peuplades de la Gaule belgique dans la dernière prise d'armes contre le proconsul, même après la chute d'Alise et de l'héroïque Vercingétorix^ Or^ tout le pays de Gaux n'était alors chrétien que de nom : les habitants étaient

i. La chapelle de N.-D. de Caillouville, élevée sur le site de cel incident, existait encore du temps de Mabillon. — Elle a été démolie depuis la Révolution par un nommé Lliérondel. On y voit encore une fontaine, visitée tous les ans par un grand nombre de pèlerins : au fond de la cuve dallée se trouve, gravée en creux, une image grossière de sainte Radegonde.

^i. DeBello gaUko,\i\. vui, c. 7. OiioMi, 1. vi, c. 7 et 11.

retombes dans une barbarie complète et brutale. L'abbé de Fontenelle en parcourut toutes les contrées, prêcha partout l'Evangile, obtint la destruction des idoles que les paysans s'obstinaient à vénérer, et transforma à un lel point cette contrée que les gens du peuple ne rencontraient plus un prêtre ou un moine sans se prosterner devant lui comme devant l'image du Christ*.

En mourant, Vandrégisile laissa trois cents moines dans son monastère et une mémoire tellement populaire que, quatre siècles après sa mort, son nom était encore célébré par la postérité reconnaissante dans les chants rimes traduits du latin en langue vulgaire ^ Dans une des chapelles de cette abbaye

1. Illuc iiobiliuiu libcri uinli(iiie coiicuncrc... iln \\i nobilium mullitudo vixorum communia cum omnibus possideret omnia... Si quispiaiii propriiuii aliqiiid iisuipaïc teiitarct... a ctotcroriiin l'einotii;? concilio... pleclcbatur... Scd et oiiincs Caletorum populi ita brutis ac Ijclluis similes aille adventuni illiiis iii liac re^ioiie fiicianl, ut pnctcr chi'istiajiœ lidei iionieii viitus reliyiouis j)CMie abolita in illis locis t'ueiat... Ut qui antca arrjpicbant aliéna postea largirentur i)i'opria. Vita secunda, c. 15-22.

2. Hic ille est Tell'aldus Ycrnonensis, qui niultorum gesta sanctorum, scd et S. Wandre^isili a sua lalinitate transtulit atquc in coniniuneni liii^'uic usuni satis facunde iclulil, ac sic ad (luanidam tinnuli rhythnii similitudineni urbanas ex illis cantilenas edidit. Act. SS. 0. S. B., sa?c. Kl, p. ï, p. 3GI. In Vita S. Vulfram.— L'abbaye de Fontenelle, située près de Caudebec, prit, comme tant d'autres, le nom de son fondateur, et fut illustrée, pendant le huitième siècle, par une lonjïue suite de saints. Jus(iu'en 179 ) elle forniail, avec .lumiéges, l'un des plus beaux ornemenls des bords de la Seine. Aujourd'hui, des quatre églises édifiées par Vandrégisile, et dont la princii)ale, l'église abbatiale, avait été magnifiquement reconstruite au treizième siècle, il ne reste plus rien. En 1828, leurs ruines étaient encorebelles

SAINT COLOMBAN. oôl

qui attirail cl charmait les regards de tous ceux qui voguaient sur la Seine, de Rouen à la mer, on montrait aux voyageurs les sièges grossiers qui servaient au saint fondateur et à ses deux plus intimes voisins et amis, rarclieveque Ouën et Philibert, le fondateur de Jumiéges, lorsque ceux-ci venaient à Fontenelle, et que ces trois leudes convertis se laissaient aller à de longues et douces conférences où l'attente des joies du ciel et la terreur des jugements divins se mêlaient à de nobles sollicitudes pour le triomphe de la justice et de la paix dans la patrie des Francs \

11 ne reste rien ou presque rien des splendeurs snini Philibert,

1 • 1 1 o • iT 1 -11 -1 iondateur

architecturales de ^amt-VandriUe ; mais les tours cicjumiôges. ruinées de Jumiéges témoignent aujourd'hui même Gio-685.

et admirées : depuis lors, le propriétaire, M. Cy|)rieii Leiioir, a employé la sape pour les renverser : les pierres des meneaux et des colonnes ont été employées à paver les chemins du voisinage. Un Anglais, plus intelligent que les barbares successeurs des contemporains de Dagobert, a aciieté des fragments considérables de ces précieux débris et les a lait transporter au delà de la Manche, pour les relever dans son parc. Le monastère, reconstruit et reformé sous Louis XIV par la congrégation de Saint-Maur, subsiste encore, transformé en filature. On admire le cloître, monument des quatorzième et seizième siècles. Voir V Essai sur Saint-Vandrille, par M. Laxglois, et le savant et très-utile ouvrage intitulé : les Églises de V arrondissement d'Yvetot, par M. labbé Cochet, 1854, t. J, p. 49 à 75.

1. Monstrabantur... grabala et sedes ubi... considère soliti essenl .. quorum oratio non alia erat quam. . de paradisi deliciis et geliennîe suppliciis... de justifia quoque... ac patrias sainte... et pace omnibus prœdicanda. Vita, c. 17. — Encore une preuve de rignorance des auteurs modernes qui ont prétendu que le mot et l'idée de patrie étaient inconnus au Moyen Age.

592 SAINT COLOMBAxN.

aux rares voyageurs qui naviguent sur la Seine de la magnificence d'une autre abbaye, plus célèbre encore, qui fut longtemps le plus bel ornement de cette partie de la Neustrie, à laquelle les Normands ont donné leur nom, et qui, comme Fontenelle, se rattache par son fondateur, saint Philibert, à l'œuvre et à la lignée de Colomban. D'ailleurs, la vie des deux fondateurs offre de nombreuses analogies. Comme Vandrégisile, le jeune Philibert fut recommandé par son père au roi Dagobert, et à vingt ans quitta la cour et la vie militaire pour la vie claustrale. Comme lui, et plus directement encore que lui, il fut imbu de l'esprit de Colomban, ayant été moine et abbé au monastère de Rebais, tille immédiate de Luxeuil, avant d'aller faire son pèlerinage à Luxeuil même, à Bobbio et dans les autres communautés qui suivaient la règle irlandaise. Lui aussi avait été lié, dès sa jeunesse, avec saint Oucn, le puissant archevêque de Rouen, et ce fut dans ce même diocèse qu'il se fixa détinitivcment pour y élever la grande abbaye qui, comme Fontenelle, fut dotée des bienfaits de Clovis II et de la sainte reine Bathilde.

Philibert allait souvent visiter son voisin Vandrégisile ; il l'imitait en travaillant avec ses religieux au défrichement des terres concédées dont ils firent des champs et des prés d'une merveilleuse fécondité, et il eut comme lui à braver l'animosité des forestiers royaux qui lui volaient ses chevaux

et

ÎUll.

SAINT GOLOMBAiX. 595

de transporlou de labour. CommeFontenelle encore, Jumiéges fut bâtie sur le site d'un ancien château gallo-romain que devait remplacer ce que les contemporains appelaient « le noble château de Dieu. » Mais située aux bords mêmes de la Seine et dans Les moines une presqu'île formée par les sinuosités du fleuve, Juinié?:es l'abbaye de Philibert était plus accessible par eau, lecommercc et devint bientôt le centre d'un grand commerce, la navigat On y voyait aborder les mariniers bretons et irlandais qui apportaient aux religieux de quoi fournir à leur vêlement et à leur chaussure en échange de leurs blés et de leurs bestiaux. Philibert exigeait que, dans tous les échanges avec les voisins ou les étrangers, on leur fît toujours des conditions plus profitables que n'avaient coutume de le faire les laïques. Les moines se livraient avec succès à la pèche des cétacés qui remontaient la Seine, et dont ils tiraient de l'huile pour éclairer leurs veilles. Ils équipaient aussi des navires sur lesquels ils s'embarquaient pour aller au loin racheter les captifs et les esclaves.

Une partie sans doute de ces captifs contribuait à grossir le nombre des moines de Jumiéges, qui s'élevait à neuf cents, sans compter les quinze cents servants qui y remplissaient l'office de frères convers. Ils étaient soumis à une règle composée par Philibert, d'après ses observations attentives sur les nombreux monastères de France, d'Italie et de Bourgogne, qu'il avait visités dans ce but. Elle

MOIXES d'oCC. II 38

594 SAINT COLOMBâN.

lui l'ut empruiilée par la plupart des communautés qui se créèrent alors en Neustrie à l'instar de la sienne, et dont Jumiéges devint le foyer où les abbés et les religieux venaient se former ou se retremper à l'envi. Il y avait combiné les enseignements des pères d'Occident, tels que saint Basile et saint Macaire, avec les préceptes des deux grands patriarches monastiques d'Occident, Benoît et Colomban. Mais l'influence de Golomban devait naturellement être prépondérante par suite de la première éducation monastique de Philibert, comme aussi de ses longs séjours à Luxeuil et à Bobbio. On voit aussi que dans la grande église qu'il lit construire pour son abbaye, et dont la magnificence, attestée par un récit contemporain, nous étonne, il avait élevé un autel en l'honneur de Colomban, el de lui seul parmi tous les saints dont il avait étudié el pratiqué les règles \

1. nia s. Wandregisiii, c. 17.— Vita S. l*liiUberli, i:. I, 5,0, 7, 8, 14, 15, '20 et 32. — Cum pru fVatriim compendiis maudarol exercer! negotia, amplius dare jubebal ({iiain dari a s;iciilaribus coiisuetudo posceliat. Et proptcr hoc jiaudcnte vicino populo de labore justo sauctum exuberabat comiiierciuiii, c. 21, — Iiitraus... reliqua cœnobia sub iiornia S. Columbani degentia, atque ouiiiia moiiasteria... ut prudentissima apis quidquid melioribus florere vidit studiis, hoc suis Iraxit excniplis, Basilii sancta charismata, Macarii regulam, Benedicti décréta, Columbani instituta sanctissima lectione trequentabat assidua... Multa monasteria per ejus exemphun sunt conslituta in Neustria. Coniluebant ad euni sacerdotes Dei... et de ejus Reguhi sua ornabant cœnobia, c. 5 cl 20. Cf. Vita S. Akhadri, c. 21. —Philibert fonda, outre Jumiéges, l'abbaye de INoiriuoutJcr, dans une île des côtes du Poitou, et celle de Montivillers, pour les filles, dans le pays de Caux.

Pliilibei'l survécut près de vingt ans à son ami, à son voisin, à son émule Vandrégisile. 11 eut pour successeur un noble Poitevin nommé Aïchadre , auquel se rattache une légende écrite deux siècles plus tard, mais qu'il faut rapporter ici comme une preuve du nombre toujours si considérable et de la piété angélique des religieux de la grande abbaye neustrienne. Selon ce récit, Aïchadre, qui gouvernait les neuf cents moines dont on a parlé plus haut, se sentant à la veille de mourir et craignant qu'après sa mort ses religieux ne tombassent dans les embûches du péché, pria le Seigneur d'y pourvoir. La nuit suivante, il vit un ange qui parcou- Mort

des

rait le dortoir des relis^ieux : cet ani>e en toucha i>'»o éiui

de

quatre cent cinquante de la verge qu'il tenait, et Jumiéges. promit à l'abbé que dans quatre jours ils quitteraient la vie, et que lorsque son tour serait venu , ils iraient au-devant de lui dans le ciel. L'abbé, ayant averti ses frères, les prépara à l'heureux voyage. Us prirent ensemble le viatique et vinrent ensuite tenir chapitre avec ceux des leuis que l'ange n'avait pas marqués. Chacun des élus se plaça entre deux de ces derniers, et tous entonnèrent ensemble les chants du triomphe. Bientôt la ligure de ceux qui devaient mourir commença à resplendir, et sans donner le moindre signe de douleur, les quatre cent cinquante passèrent de cette vie à l'autre : le premier cent à l'heure de tiercC) le second à sexte, le troisième à none, le

quatrième à vêpres, et les derniers à coiriplies. Pendant huit jours, on célébra leurs obsèques ; et ceux qui leur survivaient pleuraient de n'avoir pas été jugés dignes de les suivre ^ L'esprit des siècles de foi était fait de telle sorte que de pareils récits augmentaient le nombre des vocations religieuses, et contribuaient à enraciner les grandes fondations monastiques dans le cœur des peuples.

Saint Ouèn

et ses frères.

Colonies de Luxeuil en Brie et en Champagne.

L'évêque Ouën, dont l'influence et le concours avaient doté le diocèse de Rouen des deux puissantes abbayes de Fontenelle et de Jumiéges , se rattache à Golomban par un souvenir de ses premières années. Le grand moine irlandais était

I. Occiirrent tibi qui prœcesseruiit fratres, cum psalmis suscipieiites te... Quarto igitur die, post missam, absoluti omnes communicabant, et osculantes se in pace, ibant cum pâtre ad domum capituli ; et praeposuit singulis custodes psallentes. Et resplendebant faciès morientium quasi resurgentiura. Quidam moriebantur ad tertiam... et reliqui circa completorium, qui omnes eraiit Christo incorporati... Rémanentes etiam llebant quia relinquebantur : fuit tamen luctus hetificans propter spem gloriae. Acta SS. Bolland., t. V Septembr., p. 101. Cœpitjam beata plebs tanquam in liora diei tertia ad llnem properare dispositum, nullus parcens alteri, sed sicut senex ita et niediocris, et ut juvenis ita et puerulus... Occubuit autem medietas bujus sanctse familise... Mabillon, Acta SS. 0. S. B., sœc. II, t. II, p. 930. Selon une autre version, les 450 moines désignés moururent en trois jours. — Cette légende rappelle celle de saint Gwennolé, fondateur de l'abbaye de Landevenec, en Bretagne, mise en beaux vers par un poëte breton de nos jouis, M. Brizeux. Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1857, p. 886.

partout signalé par son amour pour les enfants et la bonté paternelle qu'il leur témoignait. Lors de son exil, et pendant son voyage de la cour du roi de Neustrie à celle du roi d'Austrasie, il s'était arrêté dans un château situé sur la Marne et qui appartenait à un seigneur franc \ père de trois fils, nommés Adon, Radon et Dadon, dont deux encore en bas âge. Leur mère les amena au saint exilé pour qu'il les bénît ; cette bénédiction leur porta bonheur, et domina leur vie. Tous les trois furent d'abord, comme toute la jeune noblesse franque, envoyés à la cour du roi, c'est-à-dire de Clotaire lï, puis de son fils Dagobert I, qui, pendant un certain temps, régnèrent seuls sur les trois royaumes francs. L'aîné des trois frères, Adon, fut le premier h rompre avec les grandeurs et les plaisirs de la vie séculière : il fonda sur le sol de son patrimoine, et sur une hauteur qui domine la Marne, le monastère de Jouarre, qu'il soumit à la règle de Colomban, et où il se fit lui-même moine. Presque aus- FordaUon sitôt il se forma, à côté de cette première fondation, Jouane, un autre communauté de vierges , destinée à devenir beaucoup plus illustre et associée, mille ans plus lard, par une lutte singulière et scandaleuse, à l'immortelle mémoire de Bossuet.

Radon, le second des frères, qui était devenu trésorier de Dagobert, imita son frère aîné et consacra également sa part de l'héritage paternel à la

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