Lecointf, Ann.eccles., ad ann. 081. H. Martin, II, 1G
pour l'art et l'histoire par celte merveilleuse basilique qui est encore aujourd'hui le monument le plus populaire de la Normandie.
Mais Ouën n'avait pas laissé sa chère fondation de Rebais sans un chef digne de présider à son avenir. Il le voulait imbu de l'esprit du grand saint dont la mémoire lui resta toujours si chère \ Il fit donc venir de Luxeuil le moine qui lui semblait le sainiAgiio micux persounlfier l'institut de Colomban. C'était
installé
pai' Affile, le fds de ce seigneur qui avait obtenu du roi
saint Ouên ^ ' . .
à Rebais, de Bourgogne la donation de Luxeuil pour le mis- 636-6S0. sionnaire irlandais \ Comme Ouën et ses frères, Agile avait été présenté tout enfant à la bénédiction de Colomban dans la demeure paternelle, puis confié au saint pour être élevé dans son monastère, où il avait pris l'habit religieux et où il avait gagné l'affection et la confiance de toute la communauté. Associé à la mission du successeur de Colomban chez les païens v^arasques et bavarois, sa renommée était grande dans tous les pays de la domination franque, et, partout où il avait passé, à Metz, à Langres, à Besançon, il avait excité une admiration universelle par son éloquence et par les guérisons miraculeuses dues à ses prières. Toutes ces villes le voulaient pour évêque ; mais les moines
1. Qui S. Coliimbaniim pr?estaiitissime dilexeral. Vita S. Agiii, c. 24.
2. Voir ce qui a été dit plus liaut, p. 483 et 498, sur le père d'Agile et sur la mission dont celui-ci fut chargé auprès du roi Thierry, après la première expulsion de Colomban.
SAINT COLOMBA. \. GOI
de Luxeuil surtout voyaient en lui leur futur abbé. Pour le faire sortir de ce cloître qui était sa vraie patrie, il fallut un ordre écrit de Dagobert qui le fit d'abord venir à Compiègne, où il le reçut en pompe au milieu de sa cour, et lui remit, du consentement des évêques et des leudes assemblés au palais, le gouvernement de la nouvelle abbaye. Douze moines de Luxeuil y entrèrent avec lui, et y furent promptement rejoints par un grand nombre de nobles seigneurs, tant du cortège royal que des pays environnants, de sorte qu'Agile compta jusqu'à quatre-vingts disciples, et parmi eux le jeune Philibert, qui devait porter de Rebais à Jumiéges la tradition colombanique. Tous ensemble se livraient aux travaux de défrichement et aux devoirs de l'hospitalité avec ce zèle qui faisait de tous les Hospiiaiiié nouveaux monastères autant de colonies agricoles t^ebais. et d'abris assurés pour les voyageurs dans ces vastes provinces de la Gaule, qu'il s'agissait de relever définitivement de la double ruine qu'avaient léguée l'oppression romaine et l'invasion barbare. Les Irlandais, qui affluaient alors en Gaule sur les traces de Colomban, et qui la traversaient pour aller porter à Rome l'hommage de leur ardente dévotion, s'arrêtaient volontiers à la porte du monastère où ils savaient qu'ils rencontreraient un élève et un admirateur du grand saint de leur nation ; alors Agile leur faisait boire à foison le bon vin des bords de la Marne, jusqu'au point d'épuiser
r,02 SAINT COLOMBAiN.
quelquefois les provisions de la maison. Mais un gracieux récit nous montre sa vigilante charité sous un jour plus attrayant encore. C'était le soir, un soir d'hiver ; l'abbé, après avoir passé sa journée à recevoir des hôtes d'un rang élevé, parcourait les divers offices du monastère ; arrivé au xenodochium, c'est-à-dire à l'aumônerie ou hos- ^e pice, spécialement destinée à la réception des indi-
pauvre voyageur * ^ ^ *^ ^
reçu gents, il entendit au dehors une voix faible et
par Agile ,
au crépuscule, plaiutivc, commc d'un homme qui pleurait. A travers le guichet de la porte et à la lueur du crépuscule, il entrevoit un pauvre, couvert d'ulcères, gisant sur la terre et demandant à être reçu. Aussitôt se retournant vers le moine qui l'accompagnait, il s'écrie: « Voilà que nous avons négligé pour « d'autres soucis notre premier devoir. Ya vite lui c< préparer à manger. » Puis, comme il avait sur lui toutes les clefs de la maison, que le portier lui apportait tous les soirs après le coup de complies, il ouvre la poterne du grand portail : « Viens, mon c( frère, » lui dit-il , » nous allons faire pour toi « tout ce qu'il faut. » Les douleurs du lépreux l'empêchant de marcher, il le prend lui-même sur ses épaules, l'introduit dans l'intérieur et le place sur un siège à côté du feu. Il court ensuite chercher de l'eau et du linge pour lui laver les mains : mais, quand il rentre, le pauvre a disparu, en laissant après lui un parfum délicieux qui inonde toute la maison, comme si tous les aromates de l'Orient
SAINT r.OLOMBAN. 605
OU loules les fleurs du printemps y nvaienl distillé
leur parfum *.
Ces douces expansions de la charité se mariaient,
sous rinfluence et la règle de Colomban, aux plus
mâles vertus, chez les femmes comme chez les
hommes. Pendant ce même voyage de Neustrie en
Austi^asie, l'illustre exilé, avant d'arriver chez le
pèi'c de saint Ouën, s'était arrêté dans une autre sainte rare
pt famille alliée à celle-là, qui demeurait près de ses n ères.
Meaux et qui avait pour chef un puissant seigneur, 012-6-2 nommé Agnéric, dont le fils, Gagnoald, était depuis son enfance religieux à Luxeuil, et accompagnait le saint abbé dans son exil. Agnéric était investi do la dignité que l'on a traduite par la qualification de convive du roi; et son roi était précisément Théodebert, chez lequel se rendait Colomban. Il reçut le glorieux proscrit avec des transports de joie, et voulut lui servir de guide pendant le reste du. trajet. Mais, avant de partir, il demanda à Colomban de bénir toute sa maison, et lui présenta à
'1. Per edictuin Régis... Fultus iiilore procenim... Per consultiim Episcoporum el nostrorum optimatum... Multi ox primoribiis palatii atque proceribiis palriœ... peroptabant sub illius regimiue inonacliicam ducere vitani... Veniens plebs c.k Hibernia... ob B. Agili famam laudabilem queniisdem Columbaniis... nutriverat... Vini copiam... iii magno vase imporat abbas totum fratribus ac plcbi propinari... Audivit... velut plangentis hoininis exilein vocem... Erat enim adhuc quiddam diei... Aperta fciiestra quce portse inhserebat... Ecce quomodo... tanta iiegleximiis : perge velocius ot para ei refectionem... Veni, frater... Iliems quippe erat... Tanta fragrantia jocundi odoris doimim replevit, velut si... Vita S. Agili auctore subxqttaU, c. 17, 20, 25, 24, ap. Act. SS. 0. S. îî., t. Tf, p. 508,
004 SAINT r-OLO)IBAN.
cette occasion sa fille encore toute petite, et qui ne nous est connue que sous le nom de Burgundofara, lequel indique à la fois et sa haute noblesse el l'origine bourguignonne de sa famille \ comme qui dirait : la noble baronne de Bourgogne. Le saint lui donna sa bénédiction, mais en même temps il la voua au Seigneur. L'histoire ne nous dit pas que ce fut du consentement de ses parents ; mais la noble jeune fille, arrivée à l'âge nubile, se regarda comme liée par cet engagement, et s'opposa résolument au mariage que son père voulait lui faire contracter. Elle en fut malade et au point d'en mourir. Sur ces entrefaites, l'abbé Eustaise, le successeur de Colomban à Luxeuil , revenant d'Italie pour rendre compte à Clotaire II de la mission dont ce roi l'avait chargé auprès de son père spirituel, vint à passer par la villa d'Agnéric. A la vue de la jeune moribonde, il reprocha au père d'avoir violé l'engagement pris envers Dieu par le saint dont il avait sollicité les bénédictions. Agnéric promit de laisser sa fille à Dieu, si elle guérissail, Eustaise obtint cette guérison. Mais à peine fut- il
1. Burgimdiœ Farones vero, tam episcopi quain cœteri leiides... Frédégaire, c, 41, ap. D. Bouquet, II, 429. Au chapitre 44, il dit en un seul mot : Burgundsefarones, en parlant des seigneurs bourguignons réunis au concile de Bonneuil. — Faron vient, selon Doni Bouquet, du mot Para, qui veut dire génération ou ligne, dans ht loi des Lombards, t. III, tit. xiv. Cf. Paul Diacre, 1. II, c. 9. De là est évidemment venu le terme de baron, si longtemps employé pour désigner les chefs de l'aristocratie dans tous les pays occupés par les races germaines.
parti pour Soissons, que le père, infidèle à sa promesse, voulut de nouveau contraindre sa fille au mariage qu'elle repoussait. Alors elle se sauva et alla se réfugier dans la cathédrale de Saint-Pierre. Les gens de son père l'y suivirent avec ordre de Burgundotare l'arracher du sanctuaire en la menaçant de la tuer. le martyre
. ])our se faire
c( Croyez-vous donc, » leur dit-elle , « que je religieuse « craigne la mort? faites-en l'épreuve sur le pavé c( de cette église. Ah ! que je serais heureuse de c( donner pour une si juste cause ma vie à celui « qui a donné la sienne pour moi^ ! » Elle tint bon jusqu'au retour de l'abbé Eustaise, qui l'enleva définitivement à son père, et obtint de lui la concession d'un domaine où Burgundofara put fonder le monastère qui s'est appelé de son nom Faremoutier. Faremouner. Comme la reine Radegonde un siècle auparavant % vers eiT. elle y adjoignit une communauté de religieux orga-
1. Vir nobilis Hagnericus, Tlieodeberli conviva... Quie iiif'ra iiilantiles annos henedicens eam Domino vovit. Jonas, Vita S. Columbani, c. 50. — Accedens ad stratura puellse, sciscitatur si suse fuerit adsentalionis qiiod contra B. Columbani interdictum post vota cœlestia rursus iteravit terrena .. Mortem me tormidare putatis? In hoc ecclesiœ pavimentoprobate. . . Quem (Agrestinum) Christi virgo non feminoo more, sed virili confodit responsionc. Id., Vita S. Eustasii, c. 1, 2, 14. — Ce même Jonas a écrit, pendant que l'abbesse Burgundofara vivait encore, une série d'anecdoles sur diverses religieuses de ce monastère, qui jetlent un grand jour sur le gouvernement intérieur d'une grande abbaye de filles au septième siècle. ( A ct.SS.O. S. B,, t. II, p. 420.) Il y indique soigneusement l'origine de toutes ces religieuses : on voit qu'il y avait parmi elles une Saxonne, venue probablement de l'Angleterre, déjà chrétienne alors, ou peut-être comprise parmi les prisonnières de Clotaire.