‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 54 sur 174 · Epist., XI · texte numérisé non relu

Epist., XI

->. Dans plusieurs églises et pendant plusieurs siècles on cljnnlait avant l'introït du premier dimanche de l'Avent, une prose en riioiineur de saint Grégoire, où se trouvent ces vers :

Tradidit hic cantum populis normamque canendi, Quod Domino laudes référant noctuque dieque.

tiEnbEiîT, de Cant. et Mus. sacr.,l. I,lib. u, ap. LaU, "24^

les inépuisables consolations. II eut la gloire de donner au chant ecclésiastique ce caractère suave et solennel , en mênie temps que populaire et durable, qui a traversé les siècles et auquel il faut toujours revenir après les aberrations trop prolongées de l'esprit de frivolité ou d'innovation. 11 dressa lui-même dans son Antiphonaire le recueil des chants anciens et nouveaux ; il composa le texte et la musique de plusieurs hymnes que l'Eglise chante encore de nos jours ; il établit à Rome la célèbre école de musique religieuse où la Gaule, la Germanie, l'Angleterre, toutes les nations chrétiennes vinrent tour à tour puiser en essayant avec plus ou moins de bonheur de s'assimiler la pureté des modulations italiennes \ Une gracieuse légende répandue au Moyen Age montre le grand effet qu'avait produit sur l'esprit de tous ces peuples le service rendu par Grégoire : à l'en croire, c'est en considérant l'attrait exercé par la musique profane qu'il fut entraîné à chercher si l'on ne pouvait pas comme David consacrer la musique à l'honneur de Dieu. Et comme il rêvait une nuit à ce sujet, il

4 . Tous les historiens de la musique ont cilé le tableau grotesque que fait le biographe italien de saint Grégoire des efforts tentés par les Allemands et les Français du ix« siècle pour se mettre à Tunisson des chantres de l'école grégorienne : « Alpina siquidem corpora vocum suarum tonitruis altisone perrepentia, susceptse modulationis dulcedinem, proprie non résultant : quia bibuli gutturis barbara levitas, dum in llexionibus et repercussionibus mitem nititur edere cantilenam, naturali quodam fragore, quasi plaustra per gradus confuse sonantia rigidas voces jactat... » Joan* Diac, n, 7.

eiil une vision où l'Eglise lui apparut sous la forme d'une muse magnitiquemenl parée, qui écrivait ses chants, et qui en même temps rassemblait tous ses enfants sous les plis de son manteau : or, sur ce manteau était écrit tout l'art musical avec toutes les formes des tons, des notes et des neumes, des mètres et des symphonies diverses. Le pape pria Dieu de lui donner la faculté de se rappeler tout ce qu'il voyait; et après son réveil apparut une colombe qui lui dicta les compositions musicales dont il a enrichi l'Eglise ^

Un souvenir plus authentique est celui de la petite chambre occupée par lui dans l'école de chant qu'il avait fondée près du Latran, et où l'on voyait encore, trois siècles après sa mort, le lit sur lequel il se reposait en chantant lui-même, et le fouet qui lui servait à corriger les enfants dont il surveillait l'éducation musicale ^

Faut-il maintenant descendre jusqu'à réfuter, Sa prétendue après tant d'autres, les accusations calomnieuses portées contre saint Grégoire par d'aveugles enne-

antipatlne contre

classique, mis et quelquefois par d'imprudents admirateurs,

1. Vidit sanctani Ecclesiani ornalam et conipositam qiuc quasi musa cantum suum componit... quasi gallina pullos... et quasi sub uno dragmse tegmine tabellulte, ubi scripta erat ars musica, nomiria toiiorum et neuniatum numeri... Joann. Presbyt., de Musica quomodo per B. Gregorium perinventa , 1. ni, ap. Gerbert, op. cit., lib. ii. pars u, c. i.

'2. Ijbi usque hodie lectus ejus in quu recubans modulabatur, et flagelluni ipsius... cuin authentico autiplionario reservatur. Joan. DlAC 1. c.

SAINT GRÉGOTRE LE GRAND. 16î>

au sujet de son prétendu mépris pour les lettres et les sciences? On lui a reproché d'avoir détruit les monuments antiques de Rome, brûlé la bibliothèque Palatine, anéanti des écrits de Cicéron et de Tite- Live, expulsé de Rome les mathématiciens et réprimandé l'évêque Didier de Vienne pour avoir enseigné la grammaire aux enfants. Aucune de ces imputations, excepté la dernière, ne repose sur une autorité antérieure au xii'' siècle ^ Les témoignages les plus authentiques nous le montrent au contraire nourri aux disciplines savantes de l'ancienne Rome, entouré des prêtres et des moines les plus savants de son temps, faisant, dit son biographe, des sept arts libéraux les nobles colonnes du portique de la chaire apostolique ^

Son contemporain, Grégoire de Tours, qui alla le visiter à Rome, dit de lui qu'il n'avait pas son égal pour la grammaire, la dialectique et la rhétorique'. Sans doute, il dut faire des efforts pour déraciner le paganisme, qui se perpétuait dans les goûts littéraires et dans les habitudes populaires de cette Italie où si peu de temps auparavant saint Benoît avait encore trouvé un temple d'Apollon sur

1. Le premier auteur qui en ait fait mention, et pour len louer, a été Jean de Salisbury, mort en 1183.

2. Septemplicibus artibus veluli columnis nobilissimorum totidem lapidum apostolicpe sedis atrium fulciebat. JoAN. Diac, ii, 15. Cf. id., c. 14.

5. Litteris grammalicis dialecticisque ac rhetoricis ita erat institutus ut nulli in urbe ipsa putaretur esse secundus. Greg. Turon., Hist. Franc, x, 1.

le sommet du mont Gassin. 11 rejetait toute préoccupation exclusive des sujets mythologiques, mais il n'a jamais rien écrit ni prescrit contre l'étude des lettres humaines ou classiques. Il a au contraire longuement démontré que cette étude est une préparation utile, un secours indispensable à l'intelligence des lettres divines. Il regarde comme une tentation du démon le dégoût de certains chrétiens pour les études littéraires, et il ajoute : « Les démons savent bien que la connaissance des lettres, profanes nous aide à connaître les saintes lettres En nous dissuadant de les apprendre, ils n'agissent pas autrement que les Philistins, quand ceux-ci interdisaient aux Israélites de fabriquer des glaives et des lances, et les obligeaient à venir chez eux pour y aiguiser leurs cognées et le soc de leurs charrues \ »

Il ne reprochait h l'évêque de Vienne que de se consacrer à la lecture et à l'enseignement des poètes profanes, au préjudice de la dignité de sa charge; et il lui représentait que les louanges de Jupiter étaient peu séantes dans une même bouche avec celles de

1. Ad hoc tantum libérales artes discendœ simt ut per instructioiiem illarum divina eloquentia subtiliiis intelligalur.. A nonnuliorum cordibus discendi desiderium maligni spiritiis tollunt, ut et stecularia nesciant et ad sublimitatem spiritualium non perting-ant. Aperte quidem dremones sciunt quia, dum srecularibus litteris instruimur, in spiritualibus adjuvamur... Cum nos ea discere dissuadent, quid aliud quam ne lanceam ut gladium faciamus prœcavent? îdb. v, in Primum Regum, c. xxx, § 50.

Jésus-Christ \ C'est par une exagération d'humilité que, dans la dédicace de son livre sur Joh, il affiche un mépris de la grammaire et une barbarie de langage qu'on ne retrouve nulle part dans ses écrits. Il n'écrivait certes pas le latin de Cicéron ou même de Tacite; mais il a contribué, comme saint Augustin et saint Léon, à former le nouveau latin, le latin chrétien, destiné à devenir cette langue de la chaire et de l'école dont sont sorties nos langues modernes \

On ne s'attend pas sans doute à nous voir examiner, même en passant, les écrits de saint Gré- ses émis goire le Grand. Ils sont pour beaucoup dans ce sonsiyie. surnom : c'est assez dire qu'ils sont à la hauteur de sa gloire et qu'ils ont grandement contribué à l'heureuse influence de son génie sur les destinées de l'Église.

Dans un siècle où tout semblait s'écrouler et où il fallait lutter, non plus seulement contre les arguties de l'hérésie, mais surtout contre l'épuisement des courages, le désespoir des vaincus et le sauvage orgueil des conquérants, il s'est moins préoccupé des besoins de l'intelligence que de relever et de purifier la volonté humaine. Plusieurs parmi les Pères de l'Église l'ont surpassé par le feu, par l'éloquence : la sienne est tempérée plutôt que sublime;

1. Quia inuno se ore cum Jovis laudibus laudes Christi non capiunt. Epist., XI, 54.

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