S. Grec, Dial.,c. 9, 10, 11, etc
les réprimandait au retour, les astreignait en tout à la stricte observance de la règle qu'ils avaient acceptée. Il exigeait de tous l'obéissance, la sincérité, l'austère régularité dont il donnait le premier exemple.
Comme à Subiaco, beaucoup de jeunes gens de familles nobles et riches étaient venus se ranger sous sa direction ou lui avaient été confiés par leurs parents. Ils travaillaient avec les autres frères à la culture des terres ou à la construction du monastère et étaient astreints à tous les services imposés par la règle. Quelques-uns de ces jeunes nobles se révoltaient en secret contre cette égalité. Parmi eux se trouvait, selon le récit de saint Grégoire, le fils d'un défenseur^ c'est-à-dire du premier magistrat d'une ville ou d'une province. Un soir, son tour étant venu d'éclairer l'abbé Benoît pendant le souper de celui-ci, tout en tenant le candélabre devant la table abbatiale, il sentit son orgueil se soulever et se dit à lui-même: c< Qu'est-ce donc « que, cet homme-là pour que je me tienne ainsi « pendant qu'il mange, debout devant lui, une a chandelle à la main, comme un esclave ? Suis-je (c donc fait pour être son esclave ^ ? » Aussitôt Benoît , comme s'il l'avait entendu, lui reprocha vivement ce mouvement d'orgueil, fit prendre le
1. Quis est hic cui ego nianducanti assisto, lucernam teneo, servitutem impendo ? Quis sum ego ut isti serviam ? S. Greg., Dial.,
candélabre par un autre et le renvoya dans sa cellule troublé d'avoir été à la fois découvert et réprimé dans ses plus secrètes pensées. C'est ainsi que le grand législateur inaugurait dans son cloître naissant cette alliance des races aristocratiques avec l'Ordre Bénédictin dont nous aurons à citer tant de généreux et féconds exemples ; car en domptant l'orgueil de la force et de la richesse, on ne voit pas qu'il ait étouffé chez sa postérité la juste fierté de l'âme et du caractère. Dieu est avec les simples et les humbles : il n'est ni avec les lâches i ni avec les imbéciles.
Nobles et plébéiens, riches et pauvres, jeunes et vieux, Benoît les astreignait tous à la même discipline. Mais aussi il ne voulait d'excès ni de violence en rien : et comme on lui annonçait qu'il y avait dans les montagnes voisines un solitaire qui, non content de se trouver enfermé dans une élroite caverne, s'était attaché au pied une chaîne dont l'antre bout était fixé dans le roc, de sorte qu'il ne pouvait se mouvoir au delà de la longueur de^ cette chaîne, Benoît lui fit dire de la briser, en ces termes : c< Si tu es vraiment serviteur de Dieu, sois a contenu non par une chaîne de fer^ mais par la c< chaîne du Christ \ »
Puis étendant sa sollicitude et son autorité sur les populations d'alentour, il ne se contentait pas
1. Si servus Dei es, non te teneat catena ferrea, sed catena Christi. S. Grec, Dial., 1. ni, c. 16.
Relations de leuF prêcher la vraie foi avec une rare élo- Benoit quence^, il guérissait encore les malades, les lé- ^^^Snes^"^ preux, les possédés, pourvoyait à toutes les nécessités de l'âme et du corps , payait les dettes des honnêtes gens pressés par leurs créanciers et répandait en aumônes incessantes les provisions de blé , de vin , de linge , que lui envoyaient les chrétiens riches des environs. Une cruelle disette ayant ravagé la Campanie en 559, il fit distribuer aux indigents toutes les provisions du monastère, tellement qu'un jour il ne restait plus que cinq pains pour nourrir toute la communauté. Les moines en étaient tout tristes et effrayés. Benoît leur fit honte de leur pusillanimité. « Vous n'en avez pas assez ce aujourd'hui, » leur dit-il ; « mais demain vous en « aurez trop. » Et en effet le lendemain on trouva à la porte du monastère deux cents boisseaux de farine qu'une main inconnue y avait amenés. Ici encore il posait les bases de cette tradition de munificence sans bornes à laquelle toute sa descendance spirituelle est restée invinciblement fidèle et qui a fait l'honneur et la loi de son existence.
Tant de sympathie pour les pauvres leur inspirait naturellement une aveugle confiance en lui. Un jour , comme il était sorti avec les frères pour travailler aux champs, un paysan vint au monastère, outré de douleur, portant entre les bras le corps de
I. DoctrinsG quoque verbo non mediocriter fulsit. S. Greg., DiaL,
II, c. 36.
son fils mort et demandant le père Benoît. Gomme on lui dit qu'il était aux champs avec les frères, il jette le corps de son fils devant la porte, et dans le transport de sa douleur il court à toutes jambes chercher le saint. Il le rencontre qui revenait du travail, et dès qu'il l'aperçoit il se met à crier: a Rendez-moi mon fils ! » Benoît s'arrête et lui dit : (( Est-ce moi qui vous l'ai enlevé? » Le paysan reprend : cdl est mort, venez le ressusciter. » Benoît, affligé de ses paroles, s'écrie : a Retirez-vous, ce « n'est pas notre affaire ; cela appartient aux saints (( apôtres. Oue venez-vous nous imposer un farce deau insupportable ? » Mais le père insiste toujours et jure, dans sa douleur passionnée, qu'il ne s'en ira pas avant que le saint ait ressuscité son fils. L'abbé lui demande où est ce fils : a Voilà, » dit-il, « voiLà son corps à la porte du a monastère ! » Benoît y étant arrivé se met à genoux, puis se couche, comme Elie chez la veuve de Sarepta, sur le corps de l'enfant, et se relevant, étend les mains au ciel en priant ainsi : « Seic( gneur, ne regardez pas mes péchés, mais la foi « de cet homme, et rendez à ce corps l'âme que c( vous en avez ôtée. » A. peine a-t-il achevé sa prière que tout le corps de l'enfant tremble à la vue de tous les assistants. Benoît le prend par la main et le rend à son père, plein de vie et de santé ^
t. Redde filium meum... Numquid ego filium tuiim abstuli? Regrediente anima, ita corpusculum pueri omne contremuit, ut sub oculis
11 les protège Sa vertu, sa renommée, la puissance surnatu-
contre '^ ^
lesGoths. relie qui éclatait de plus en plus dans toute sa vie, l'érigèrent naturellement en protecteur des pauvres laboureurs contre les violences et les rapines des nouveaux maîtres de l'Italie. Le grand Théodoric avait organisé un gouvernement énergique et tutélaire, mais il déshonora la fm de son règne par la persécution et la cruauté, et depuis sa mort la barbarie avait repris chez les Goths son ancien ascendant. Les populations rurales gémissaient sous le joug de ces rudes oppresseurs, doublement acharnés, comme Barbares et comme Ariens, contre les Italiens catholiques. Benoît , le patricien romain devenu serf de Dieu, eut la noble mission de travailler au rapprochement des Italiens et des Barbares, de ces deux races si cruellement divisées par la religion, la fortune^ la langue et les mœurs ^ dont la haine réciproque s'envenimait à l'aide de tant de catastrophes infligées par les uns et subies par les autres, depuis Alaric. Le fondateur du Mont-Cassin apparaît comme un modérateur toutpuissant, comme un juge inflexible entre les vainqueurs et les vaincus. Les traits que nous allons rapporter, d'après le pape saint Grégoire, durent se raconter dans toute l'Italie, courir de chaumière en chaumière, faire descendre dans le cœur des opprimés une espérance et une consolation incon-
omnium qui aderant apparuerit concussione mirifica tremendo palpitasse. S. Grec, Dial., 1. ii, c. 32.
SAIiNT BENOIT. 29
nues, et laisser dans la mémoire du peuple un immortel rondement à la popularité de Benoît et de; son ordre.
On a vu qu'il avait déjà compté à Subiaco des "'stoir Goths parmi ses religieux, et comment il les em- caiia. ployait à défricher le sol que leurs pères avaient dévasté. Mais il y en avait d'autres qui, enflammés par leur hérésie, professaient la haine de tout ce qui était religieux et orthodoxe. Un nommé Galla, surtout, courait le pays tout haletant de fureur et de cupidité, se faisant un jeu d'égorger les prêtres et les moines qui lui tombaient sous la main, et en même temps de spolier et de torturer le peuple des campagnes pour leur extorquer le })eu qui leur restait. Un infortuné paysan, épuisé par les tourments que l'impitoyable Goth lui faisait endurer , imagina d'y mettre un terme en déclarant qu'il avait confié tout son avoir au serviteur de Dieu, Benoît. Sur quoi, Galla interrompit le supplice du paysan, mais lui fit attacher les bras avec de grosses cordes, et, le poussant devant son cheval , lui ordonna de marcher en avant et de lui montrer le chemin pour arriver chez ce Benoît qui lui dérobait sa proie attendue. Ils s'acheminent donc l'un et l'autre vers le Mont- Cassin : le laboureur, à pied, les mains liées derrière le dos, poussé a grand renfort de coups et d'injures par le Goth qui le suivait à cheval, images trop fidèles des deux races que renferme dans son
sein déchiré la malheureuse Italie, et que la majesté désarmée de la vertu monastique va juger et réconcilier. Arrivés au sommet de la montagne, ils aperçoivent l'abbé assis tout seul, et lisant devant la porte de son monastère. « Voilà, » dit le prisonnier en se retournant vers son tyran, a voilà ce père « Benoît dont je t'ai parlé. » Aussitôt le Goth, croyant ici comme ailleurs tout emporter par la terreur, se met à crier d'un ton furieux au moine: « Lève-toi , lève-toi , et rends vite tout ce que (( tu tiens de ce paysan. » A ces mots, l'homme de Dieu lève les yeux de dessus son livre, et, sans prononcer une parole , promène lentement son regard d'abord sur le barbare à cheval, puis sur le laboureur garrotté et courbé sous ses liens. Sous le coup de ce regard vengeur, les cordes qui liaient ces pauvres bras se délient d'elles-mêmes, et l'innocente victime se dresse debout et déhvrée, tandis que le féroce Galla, se laissant tomber par terre tout tremblant et comme hors de lui, reste prosterné devant Benoît en lui demandant de prier pour lui. Sans interrompre sa lecttire, Benoît appelle ses frères, leur dit de transporter le barbare évanoui dans l'intérieur du monastère et de lui donner quelques aliments bénits, et lorsqu'il est revenu à lui, l'abbé lui représente l'extravagance, l'injustice et la cruauté de sa conduite, et lui enjoint d'en changer à l'avenir. Le Goth s'en va tout brisé et n'osant plus rien demander au laboureur
SAIiNT BENOIT. 51
que le seul regard du moine avait délivré de son étreinte ^
Mais voici que cet attrait mystérieux qui en- Entrevue
traîne les Goths sous le re^rard et la parole de «enou
^ avec Tolila.
Benoît va produire une scène autrement célèbre et significative, une des grandes scènes de l'histoire. Elle mettra en présence, dans leur personnification la plus éclatante, les deux éléments principaux de la société renaissante : les Barbares victorieux et les moines invincibles. Totila, le plus grand des successeurs de Théodoric, monta au trône en 542, et entreprit aussitôt de restaurer la monarchie des Ostrogoths que les victoires de Bélisaire avaient à moitié renversée. Vainqueur à Faënza, avec cinq mille hommes seulement, de la nombreuse armée byzantine et des chefs incapables que la jalousie de Justinien avait substitués à Bélisaire, le roi victorieux parcourut en triomphateur l'Italie centrale, et s'acheminait vers Naples, lorsqu'il lui prit envie
1. Avaritise suse sestu succensus, in rapinam verum inhians. . . ejus brachia loris fortibusastringens, ante equum suumcœpit impellere... quem, ligatis brachiis, rusticus antecedens duxit... Eidem subsequenti et sœvienli dixit : Ecce iste est de quo dixeram te, Benedictus pater... Surge, surge, et res istius rustici redde quas accepisti... Ad cujus brachia dum oculos deflexisset... ciimque is qui ligatus veniret cœpisset subito astare solutus... Tremefactus Galla ad terram corruit, et cervicem crudelitatis rigidse ad ejus vestigia inclinans... Qui fractus recedens... S. Gbeg., Dial., n, 51. — Ce miracle est représenté sur un des chapiteaux de la belle et curieuse église de Saint-Benoitsur-Loire, au diocèse d'Orléans, aujourd'hui remise, par les soins de Mgr Dupanloup, à la garde d'une modeste colonie des nouveaux Bénédictins de la Pierre-qui-Vire^ en Morvan.
de voir ce Benoît dont la renommée était déjà si grande chez les Romains comme chez les Barbares, et que l'on qualifiait partout de prophète. Il se dirigea donc vers le Mont-Cassin et fit annoncer sa visite. Benoît lui fit répondre qu'il pouvait venir. Mais Totila, voulant éprouver l'esprit prophétique qu'on attribuait au saint, fit prendre à son capitaine des gardes les habits royaux et les botlines de pourpre qui étaient la marque distinctive de la royauté, lui donna une escorte nombreuse, sous les ordres des trois comtes qui veillaient le plus ordinairement sur sa personne, et le chargea d'aller ainsi vêtu et accompagné se présenter à l'abbé comme s'il était le roi \ Dès que Benoît l'aperçut, il lui cria: a Mon fils, quittez l'habit que vous « portez, il n'est pas à vous. » Aussitôt l'officier se jeta parterre, épouvanté d'avoir voulu tromper un tel homme. Ni lui ni aucun des siens n'osa même approcher de l'abbé, et tout le cortège s'en retourna au plus vite auprès du roi pour lui annoncer combien ils avaient été promptement découverts. Alors Totila se mit lui-même à gravir la montagne monastique ; mais, lorsqu'il fut arrivé et qu'il vit de loin l'abbé qui l'attendait assis, le vainqueur des Romains et le maître de l'Italie eut peur. Il n'osa pas avancer et se prosterna tout de son
1. Gui dum protinus mandatum de monasterio fuisset ut veniret Spalharius... Ires qui sibi prse cseteris adhœrere consueverat... S. GuEG., 1. 11, c. 14. Le spalharius s'appelait Riggo, et les trois comtes, Vulteric, Ruderic et Blindin.
loii^^ devant le serviteur du Christ. Benoît lui dit par trois fois : « Levez-vous. » Mais comme il s'obstinait à rester prosterné, le moine se leva de son siège et vint lui-même le relever. L'entretien s'étant engagé, Benoît lui reprocha tout ce qu'il y avait à blâmer dans sa vie, et lui prédit tout ce qui devait lui arriver dans l'avenir. « Vous avez fait c( beaucoup de mal, vous en faites encore beaucoup c( et tous les jours : il est temps de cesser vos ini- (( quités. Vous entrerez à Rome, vous passerez la « mer, vous régnerez neuf années , et la dixième c( vous mourrez. )) Le roi, profondément effrayé, se recommanda à ses prières et se retira. Mais il emportait dans son cœur le trait vengeur et salutaire, et, à partir de ce moment, sa nature de barbare fut transformée ^
Totila fut victorieux comme Benoît le lui avait prédit. Il s'empara d'abord de Bénévent et de Naples, puis de Rome, puis de la Sicile, qu'il envahit avec une flotte de quatre cents navires, et finit par conquérir la Corse et la Sardaigne. Mais il montra partout une clémence et une douceur qui paraît à l'historien des
1 . Quem cum a longe sedentem cerneret, non ausus accedere sesc in terram dédit... : Surge, sed ipse ante eura de terra erigere se non auderet... Jesu Ghristi famulus per semetipsum dignalus est accedere ad regera prostratum, quem de terra levavit... Ex illo jam tempore, minus crudelis fuit. S. Gueg., lib. n,c.l4. — On voit dans l'église des Bénédictins de San-Miniato. près Florence, une curieuse fresque d'un des plus anciens peintres de la grande école florentine, Spinello Aretino, qui représente celte scène historique d'une façon primitive et saisissante,
MOINES d'occ. h. 3