‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 8 sur 174 · VV · texte numérisé non relu

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Goths n'être conforme ni à son origine ni à son rôle de conquérant étranger \ Il traita les Napolitains comme ses enfants, et les soldats prisonniers comme ses propres troupes, s'honorant à jamais par ce contraste avec l'horrible massacre que les Grecs avaient fait de toute la population lors de la prise de cette ville par Bélisaire, dix ans auparavant. Il punit de mort un de ses plus braves officiers, qui avait outragé la fille d'un Italien obscur, et donna à celle-ci tous les biens de son ravisseur, malgré les représentations des principaux nobles de sa propre nation, qu'il sut convaincre de la nécessité de cette rigueur, pour mériter la protection de Dieu sur leurs armes. Enfin Rome ayant succombé après un siège prolongé, Totila défendit aux Goths de répandre le sang d'aucun Romain, et garantit les femmes de toute insulte. A la prière de Bélisaire, il s'abstint de mettre le feu à la ville qu'il avait commencé à détruire, et s'occupa même plus tard de la 52. rétablir et de la repeupler. 11 périt enfin après dix ans de règne, selon la prédiction de Benoît, dans une grande bataille qu'il livra à l'armée grécoromaine, commandée par l'eunuque Narsès. La

gloire et la puissance des Goths s'éteignirent avec

1. Benignitas quee illique nec barbaro, iicc hosti satis convenit... iinde factum est ut ejus nomen sapientia), ita et benignitatis célèbre apucl Romanos jam esset. Procop., de Bell Goth., i, 5. — Cf. le comte DU BuAT, Histoire ancienne des peuples de l'Europe, t. X, p. 520, 529, 4i4.

lui et avec son successeur Teïas, qui mourut comme lui l'année suivaiUc, en combattant avec un courage héroïque contre les soldats de Juslinien. Mais il n'entrait pas dans les desseins de Dieu de laisser retomber l'Italie sous le joug énervant des Césars de Byzance. Quoique dure et sanglante, la domination des Barbares valait mieux pour elle. Venise et Florence, Pise et Gênes, et tant d'autres foyers immortels de vaillance et de vie, pouvaient en sortir, tandis que l'incorporation de l'Italie au Bas-Empire l'eût condamnée à l'incurable dégénération de l'Orient chrétien.

Les Ostrogolhs eurent à peine disparu que les Los Lombards. Lombards, imprudemment appelés par Narsès luimême, vinrent h la fois les remplacer, les venger et les faire regretter en aggravant lesort de la Péninsule.

Placée comme à mi-chemin entre les deux invasions des Goths et des Lombards , la chère et sainte fondation de Benoît, respectée par les uns, devait succomber pour un temps à la rage des autres. Le saint patriarche eut le pressentiment que ses successeurs ne rencontreraient pas un second Totila pour les écouter et les épargner. Un seigneur, qu'il avait converti et qui vivait dans une grande familiarité avec lui, le trouva un jour qui pleurait amèrement. Il resta longtemps à le contempler, puis voyant que ses larmes ne tarissaient point et qu'elles provenaient, non de la ferveur ordinaire de ses prières, mais d'une tristesse mortelle, il lui eh de-

Scholastiquc.

manda la cause. Le saint lui répondit : a Tout ce c( monastère que j'ai bâti, tout ce que j'ai préparé (( pour mes frères, a été livré aux païens par un jugece ment du Dieu puissant. C'est à peine si j'ai pu c( obtenir grâce pour leur vie ! » Moins de quarante ans après, la destruction du Mont-Gassin par les Lombards vint accomplir cette prédiction. Sainte Bcnoît touchait d'ailleurs à la fin de sa carrière.

Son entrevue avec Totila eut lieu en 542, en l'année qui précéda celle de sa mort, et, dès les premiers jours de l'année suivante. Dieu le prépara à sa dernière lutte par le sacrifice de l'affection la plus tendre qu'il eût conservée ici-bas. Dans l'histoire de la plupart des saints qui ont exercé une action réformatrice et durable sur les institutions religieuses, on retrouve presque toujours le nom et l'influence d'une sainte femme associée à leur dévouement et à leur œuvre. Ces rudes combattants dans la guerre de l'âme contre la chair semblent avoir puisé de la force et de la consolation dans une chaste et fervente communauté de sacrifices, de prières et de vertus avec une mère, avec une sœur par le sang ou par le choix, et dont la sainteté répand sur ce coin de leur glorieuse vie comme un rayon de lumière plus intime et plus douce. Pour ne citer que les plus célèbres, c'est ainsi qu'on voit Macrine à côté de saint Basile, et que les noms de Monique et d'Augustin sont inséparables, comme dans les siècles plus récents ceux de saint François d'Assise et de

sainte Claire, de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai.

Saint Benoît avait lui aussi une sœur, nommée Scholastique, née le même jour que lui ; ils s'aimaient comme s'aiment souvent les jumeaux, avec la passion de l'amour fraternel. Mais ils aimaient tous deux Dieu par-dessus tout. Plus tôt encore que son frère , Scholastique s'était consacrée à Dieu dès l'enfance, et en devenant religieuse^ elle avait préparé une patronne et un modèle à l'innombrable famille de vierges qui devait reconnaître, adopter et suivre les lois de son frère. Elle le rejoignit au MonL-Cassin et se iîxa dans un monastère au fond d'une vallée tout proche de la sainte montagne \ Benoît la dirigeait de loin, comme il le faisait d'ailleurs pour beaucoup d'au-

1. Ce fait n'est point en contradiction avec les décrets rendus par le pape saint Léon et l'empereur Majorien, qui inlerdisaient aux filles de prendre le voile avant quarante ans. Une s'agissait dans ces décrets que de la bénédiction solennelle, qui équivalait à ce que nous appelons aujourd'hui les vœux solennels ou perpétuels. Voir ThomassiN, Vêtus ac Nova Disciplina, pars I, lib. ni, c. 58. — Il y avait alors, et depuis longtemps, plusieurs sortes de religieuses : les unes demeuraient dans les cellules isolées, comme des recluses; les autres restaient, en s'astreignant à certaines observances, au sein de leur famille; d'autres enlin vivaient en communauté sous une supérieure et avec une règle permanente. Mabillon a prouvé, contre les Bollandistes, que b«clîolastique doit être rangée parmi ces dernières. Il la qualifie de virginum Benedictinarum Ducem, Magistram et Antesigitanam.

2. On croit que ce monastère était celui de Plumbariuîa, reconstruit plus tard pour la femme et la fille d'un roi des Lombards, qui se fit jnoine au Mont-Cassin.

très religieuses des environs \ Mais ils ne se voyaient qu'une fois par an ; et alors c'était Scholastique qui sortait de son cloître et venait trouver son frère. Lui^ de son côté, allait au-devant d'elle ; ils se rejoignaient sur le flanc de la montagne, non loin de la porte du monastère, en un lieu qu'on a longlemps vénéré.

C'est là qu'eut lieu, en leur dernière rencontre, cette lutte de l'amour fraternel avec l'austérité de la règle, qui est le seul épisode connu de la vie de Scholastique, et qui a suffi pour assurer à son nom un impérissable souvenir. Ils avaient passé tout le jour en pieux entretiens entremêlés des louanges de Dieu. Vers le soir ils mangèrent ensemble. Gomme ils étaient encore à table et que la nuit s'avançait, Scholastique dit à son frère : « Je (( t'en prie, ne me quitte pas cette nuit, afin que c( nous puissions parler des joies du ciel jusqu'à (( demain matin. » — c< Que dis-tu là, ma sœur? » répondit Benoît ; « à aucun prix je ne puis démence rer hors du monastère. » Sur le refus de son frère, Scholastique mil sa tête entre ses mains jointes sur la table, et pria Dieu en versant des torrenis de larmes, au point que la table en fut inondée. Le temps était fort serein : il n'y avait pas le moindre nuage dans l'air. A peine se fuL-elle relevée que le tonnerre se fit entendre et qu'un orage violent

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