‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 5)Chapitre 102 sur 110 · Voir plus haut, p. 257 et · texte numérisé non relu

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MOINES d'occ. V. 2i

Les

morts

lumineuses.

Faremoutier

la lilledu roi

de KenJ

VVillesinda.

inoiiriit la nuit suivante, aux premiers rayons de l'aurore. A cette même heure, les moines qui occupaient un autre quartier du double monastère, entendirent comme le bruit d'une multitude qui venait, au son d'une musique céleste, envahir l'édifice claustral. Etant sortis en plein air pour savoir ce qui en était, ils se virent tout inondés d'une lumière prodigieuse au milieu de laquelle l'âme de ' la princesse étrangère montait au ciel \ et Dans ce même cloître de Faremoutier, où la fille

la converse

des rois de Kent, petite-fdle de Cloviset d'Elhelbcrt, vivait et mourait de la sorte, une humble converse, elle aussi Anglo-Saxonne de naissance, eut, comme sa royale compagne, le pressentiment joyeux de sa mort et le cortège lumineux des anges pour l'escoiter au ciel. Un jour que Willesinda (c'était son nom) travaillait au jardin du monastère avec d'autres sœurs converses, elle leur dit : « Une de celles qui culti- (c vent ce carré va mourir incessamment ; soyons donc « prêtes, afin que notre tiédeur ne nous porte pas « dommage dans l'éternité. » En vain lui demanda-

1. Magnarum fuit virgo virtutum... IIiijus muita ab incolis loci illius soient opéra virtutum et signa rairaculorum usque hodie narrari... Cœpit circuire in monasterio casulas infirmarum Cliristi famularum... Ipsa autem nocte... nicipiente aurora...niulti de fratribus... sonitum quasi plurimse multitudinis monasterium ingredientis; mox egressi dignoscere quid esset, viderUnt lucem cœiitus emissam fuisse permaximam , qupe sanctam illam animam... ad œterna gaudia duccbat... Tantîe fragrantia suavilatis ab imis ebullivit, ut cunctis qui adstaliant fratribus ac sororibus, quasi opobalsami cellaria esse viderentur aperta. Bede. III, 8.

t-on quelle serait la première à mourir. Bientôt elle tomba malade, et pendant toute sa maladie elle regai'dait le ciel avec des yeux rayonnants de bonheur, en récitant de longs passages de l'Ecriture sainte, qu'elle n'avait cependant jamais appris par cœur. Comme le bouvier-poëte que l'abbesse Hilda avait initié à la vie monastique et à la connaissance de la Bible, elle étonnait les assistants en leur racontant par ordre l'Ancien et le Nouveau Testament.

Après cela elle se mit à chanter avec une douceur infinie les offices tels qu elle les avait entendu chanter par les prêtres. Puis tout à coup elle dit à ses compagnes stupéfaites : « Place, place à celles qui (c vont venir !» On ne voyait personne, mais on l'entendit dire à plusieurs reprises, en inclinant la tête avec l'expression du respect et de la joie : a Soyez les « bien-venues, mes chères dames, soyez les bience venues. — A qui donc parlez-vous? » lui dil-on. c( Eh quoi ! » répliqua-t-elle, c< ne reconnaissez-vous (c pas vos propres sœurs , celles qui sont parties de (( cette communauté pour le ciel ?.. . Regarde donc, « toi, Anstrude, voilà Ansilde, ta propre sœur, qui c( est morte il y a longtemps ! La voilà revêtue de la c( blanche robe des élues. » Sur quoi elle rendit le dernier soupir, et l'on entendit aussitôt le chœur des anges qui venait au-devant de cette âmesauvée^

Mais c'était surtout parmi les savantes de Barking,

1. Quaedam ex génère Saxonum Willesinda nomine,... quadam die dum in hortum intra monasterii septa laboraret, cum sodalibus lo*

A Barking, daos ce monastère où les enseignements classiques du d'Aldhelm et de Boniface devaient trouver tant

lumineux, d'écho, que la mort apparaissait douce et radieuse. Lors de la grande peste de 664, qui désola si cruellement la naissante église d'Angleterre, les religieuses étant sorties une nuit de leur église, à la fin de matines, pour aller prier sur la tombe des moines qui les avaient précédées dans l'autre monde, elles virent tout à coup le ciel s'éclairer tout entier, et comme un grand linceul lumineux les recouvrir toutes. Elles en furent si effrayées que le cantique qu'elles chantaient expira sur leurs lèvres. Bientôt cette clarté, plus éclatante que celle du soleil, les guida vers le cimetière où elles devaient reposer à -leur tour, puis disparut; et alors elles comprirent que celte lumière d'en haut leur indiquait à la fois le ciel qui attendait leurs âmes et la terre où leurs corps attendraient le jour de la résurrection \

cuta est : Cito a nobis quœ iii hac area excolimus una itura est... Cœpit Ifeta ad cœlum vultus referre, et ignotas sibi dudum scriptiirarum paginas enarrare, exorsaque a principio libres Moysis perordiiiem recitare, Evangeliique vitalia sacramenta ac Apostolica post veterum documenta narrare. Omnesque deinceps scripturas ex ordiiie memorare... Hilarivultu, capiteque inclinato dixit : Benedicite dominée meœ, benedicile dominas mefc. Inquirentesque quœ adstabant quibus salulem pra^mitteret, respondit : îN'on cernilis sorores vestras quœ de vestro collegio migraverunt ad cœlos? Qiuorentesque illse si agnosceret, increpanti voce ad unam earum Ansitrudem nomine loquitur : Vcl tu, inquit, non agnoscis sororem tuam Ansildem, quai dudum ad cœlosmigravit candidatarum chorisinsertam. Vita S. BurgimdofariCf c. vn, ap. Mabillon, Act. SS. 0. S. B., t. II, p. 425. 1. Egresste de oratorio famulee Christi... ecce subito lux emissa

Parmi celles qui moururent en si grand nombre La

dans celte fatale année, il en est deux dont Thisto- appefée rien national des Anglo-Saxons n'a pas dédaigné de renflnt. mêler le modeste souvenir à ses récits sur les événements politiques et militaires de TEssex et de l'Est- Anglie. L'une d'elles se portait encore bien, lorsqu'on vint lui dire qu'un petit enfant, recueilli et maternellement soigné par les sœurs, venait de mourir, et de son dernier soupir l'avait appelée trois fois par son nom : Edith ! Edith ! Edith ! Aussitôt elle se mit au lit, et mourut le même jour, pour suivre au ciel son innocent précurseur ^

Une autre, toute jeune, mais malade depuis plus La

,.,... ^ lampe éteinte.

longtemps, et à toute extrémité, enjoignit tout à coup à celles qui la veillaient d'emporter la lampe qui les éclairait : « Eteignez, éteignez^ » disait-elle sans cesse et sans qu'on lui obéît. « Vous me prenez pour « une folle, mais je ne le suis pas, et je vous dis que «je vois toute cette maison pleine d'une telle luc( mière que votre lampe m'offusque de sa lueur

cœlitus, velutilinteum magnum... tanto eas stupore perculit, ut eliam canticum quod canebant tremefactse inlermitterent. Ipse splendor emissse lucis, in cujus comparatione sol meridianus videri possit obscurus... UtnuUi esset dubiiim, quin ipsa lux qupc animas famularum Christi esset ductura vel susceptura in cœlis, etiam corporibus earum, etc. Bede, IV, 7.

1. Puer trium circiter annorum... qui propter infantilem adhuc aetatem in virginum Deo dedicatarum solebat cella nutriri ibique medicari... Clamavit... proprio eam nomine quasi prœsentem alloquens, Eadgyd, Eadgyd, Eadgyd... Ipso quo vocata est die... illum qui se vocavit adregnum cœleste secuta est. Ibid., IV, 8.

c( obscure. » Plus tard, comme on s'obstinait à ne pas l'écouter, elle reprit : « Eh bien ! rallumez vos «lampes et gardez-les tant que vous voudrez. Sa- (( chez seulement que je n'ai pas besoin de votre « lumière : la mienne est ailleurs, et, à l'aube du «jour, elle viendra me chercher. » A l'aube du jour, elle était morte*.

L'histoire n'a gardé que ces noms, et encore n'est-ce pas sans peine qu'il faut les arracher du fond des chroniques et des légendes. Le voile de l'oubli et de l'indifférence s'est abaissé entre nous et ces siècles lointains. Ce grand foyer, allumé par la foi et la charité dans toutes ces âmes de chrétiennes neuves et ferventes, s'est éteint ; c'est à peine si quelques rayons affoiblis pénètrent à travers la nuit des âges jusqu'à nous. Ce grand jardin de fleurs parfumées, de fruits éclatanis et bénis, n'est plus vu et

1. Cœpit subito circa iiiediain noctem clamare petens ut lucernam... extinguerent ; qiiod cum frequenti voce repeleret... Scio quod me bœc insaiia mente loqui arbitramini... Vere dico vobis (juod domum hanc tenta luce impletam esse perspicio, ut vestra ilia lucerna mihi omnimodis esse videatur obscura... Accendite ergo hicernam illam quamdiu vnltis; attamen scitote quia non est mea : nam mea lux, incipiente aurora, mihi adventura est... Ibid.

respiré que de Dieu : c'est à peine si un léger souffle nous apporte le vestige éphémère de ce parfum. On ne saura jamais quelles myriades d'âmes candides et vaillantes, simples et délicates, douces et ferventes, ont dû peupler ces immenses et innombrables monastères d'autrefois ! Que de jeunes et touchantes destinées ensevelies dans les ténèbres de l'oubli, jusqu'au jour où, devant l'univers assemblé, elles resplendiront des feux de la gloire éternelle !

Mais alors, en ces temps reculés, elles formaient déjà, pour la gloire et la consolation de leur patrie et de l'Eglise, toute une armée nombreuse, aguerrie, indomptable, portant les glorieuses enseignes du sacrifice avec une sérénité magnanime, avec une humble ferveur. Elles confessaient victorieusement devant la chrétienté naissante et la barbarie refoulée, comme leurs sœurs d'aujourd'hui, devant notre civilisation trop orgueilleuse, la divinité de Jésus- Ghrist , les souffrances expiatrices, l'empire immortel de l'âme sur la nature inférieure.

Dans toutes ces nobles filles, fiancées a Dieu, il apparaît quelque chose d'intrépide et de fort qui est au-dessus de leur sexe. C'est le propre de la vie religieuse de transfigurer ainsi la nature humaine en donnant à l'âme ce qui lui manquerait ])resque toujours dans la vie ordinaire. Elle inspire a la jeune vierge je ne sais quoi de viril qui la dérobe à toules les faiblesses de la nature, qui en fail, au jour voulu, une héroïne, mais une héroïne tendre et douce, sur-

Caraotère viril de

la plupart des religieuses

saxonnes.

gissant des abîmes de l'humilité, de Tobéissance et de l'amour, pour monter au niveau des plus généreux essors et atteindre lout ce qu'il y a de lumineux et de puissant dans le courage humain.

Elle verse dans le cœur du moine, du vrai religieux, du vrai prêtre, des trésors d'une compassion intelligente, d'une tendresse sans bornes, d'une douceur sans mollesse, d'une patience sans relâche, tels que le cœur d'une femme semble seul capable d'en contenir.

Quelquefois à l'une comme à l'autre, à la fiancée de Dieu comme à son ministre, à l'héroïne de la charité comme au maître de la doctrine et de la parole, elle ajoule par un don surnaturel le charme incomparable de l'enfant, avec sa candeur naïve et caressante ; et alors le regard attendri contemple sur un visage vivant cette simplicité dans la beauté et cette sérénité dans la force, qui sont la plus belle parure de la vertu et du génie. De sorte que parfois tout ce qu'il y a de grand et de pur dans ces trois types si divers de l'espèce humaine, l'homme, la femme et l'enfant, se trouvent ainsi combinés en un seul être, qui accomplit tout ce que l'âme peut faire de plus grand ici-bas pour se relever de sa chute et se rendre digne du Dieu qui l'a créée et sauvée*.

Je parle au présent, car tout cela subsiste encore

1. AuBREY DE Veue, Thouçhts on saint Gertrude. — Cf. T. W. Alues, The formation of Christ end om, 18G5, part. I, lect. 6. Création of virginal life.

Tout cela se retrouve et se reproduit chaque jour au sein de notre civilisation moderne.

De ce monde perdu, dont nous nous efforçons de retrouver l'empreinte, tout a disparu, tout a péri Tout a péri ou tout a changé, hormis l'armée du sacrifice, l'.mcien monde. Le vaste et magnifique édifice de l'ancienne so- rarmée ciété catholique s'est écroulé sans retour. Il en surgira, il en surgit déjà une autre qui aura, comme l'ancienne, ses grandeurs et ses misères. Mais ce que nous venons de raconter a duré, dure encore et durera toujours.

Douze siècles après ces Anglo-Saxonnes dont on vient de parler, la même main vient s'abattre sur nos foyers, sur nos cœurs désolés, pour en arracher nos filles et nos sœurs. Et jamais, depuis que le christianisme existe, ces sacrifices n'ont été plus nombreux, plus magnanimes, plus spontanés qu'aujourd'hui.

Oui, chaque jour, depuis le commencement du siècle où nous sommes, des milliers de créatures aimées sortent des châteaux comme des chaumières, des palais comme des ateliers, pour offrir à Dieu leur cœur, leur âme, leur corps virginal, leur tendresse et leur vie. Chaque jour, parmi nous et partout, des filles de grande maison et de grand cœur, et d'autres d'un cœur plus grand que leur fortune, se donnent, dès le matin de la vie, à un époux immortel.

C'est la fleur du genre humain; fleur encore chargée de sa goutte de rosée, qui n'a encore réfléchi

que le rayon du soleil levant et qu'aucune poussière terrestre n'a encore ternie; fleur exquise et charmante, qui, respirée même de loin, enivre de ses chastes senteurs, au moins pour un moment, les âmes les plus vulgaires. C'est la fleur, mais c'est aussi le fruit ; c'est la sève la plus pure, c'est le sang le plus généreux de la tige d'Adam ; car chaque jour ces héroïnes remportent la plus étonnante des victoires, grâce au plus courageux effort qui puisse enlever la créature aux instincts terrestres et aux liens mortels.

Avez-vousvu, en mars ou avril, un jeune enfant respirer les premiers épanouissements de la nature, et les premières lueurs de l'admiration étince- 1er dans son beau regard au contact du réveil de la vie dans les bois et les champs? C'était le printemps de la vie en présence du printemps de la nature,et c'était un enchantement ! Mais il y a quelque chose de plus enchanteur et qui ravit l'âme aux plus hautes cimes de l'émotion humaine : c'est la vierge déjà adolescente, toute rayonnante de jeunesse et de beauté, qui se détourne de tous les parfums de la vie pour ne plus respirer et regarder que vers le ciel .

Quel spectacle! et où en trouver un qui manifeste plus visiblement la nature divine de l'Église, qui fasse mieux oublier les misères et les taches dont sa céleste splendeur est parfois voilée ?

Mais redisons-le sans cesse, ce spectacle nous est

LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXONNES. 579 donné partout, et non-seulement dans notre Europe Nombre

vieillie et malsaine, mais dans cette Amérique* que persévérance contemplent avec espoir et confiance tous les esprits vocations

, , . . , Y?r' -1 , A 1 /■ , . contemporaines.

généreux; partout ou 1 Evangile est prêche, partout où un crucifix est dressé, car partout le Christ sait, de ses hras invincibles, saisir et déraciner ces fleurs terrestres pour les transplanter dans une région plus voisine du ciel.

Les spoliateurs et les proscripteurs auront beau recommencer leur œuvre, chaque jour prédite et provoquée par les scribes du césarisme révolutionnaire. La chasteté dévouée recommencera la sienne. Dans les greniers et les caves des palais habités par les triomphateurs de l'avenir, sur leurs têtes ou sous leurs pieds, il y aura des vierges qui jureront à Jésus- Christ de n'appartenir qu'à lui, et qui garderont ce serment, s'il le faut, au prix de la vie.

En ce siècle de grande mollesse et d'universel affaissement, ces victorieuses ont retrouvé, ont gardé le secret de la force, et, dans la faiblesse de leur sexe, ne nous lassons pas de le répéter, elles maui-

1. « Nous sommes pénétrés du plus profond respect pour ces vierges saintes qui remplissent nos communautés religieuses. Nous accomplissons un devoir bien doux, en rendant un témoignage public à la vertu et à l'héroïsme de ces vierges chrétiennes, dont la vie répand partout la bonne odeur de Jésus-Christ, et qui, par leur dévouement et leur esprit de sacrifice, ont contribué peut-être plus qu'aucune autre cause à produire un heureux changement dans l'esprit d'un grand nombre de ceux qui étaient éloignés de notre foi. » Lettre pastorale des archevêques et évêques des États-Unis assemblés en concile pléiiier à Baltimore, le 21 octobre 180(5

festent la mâle et persévérante énergie qui nous manque pour aborder de front et dompter Pégoïsme, la lâcheté, le sensualisme de noire temps et de tous les temps. Cette tâche, elles l'accomplissent avec une chaste et triomphante hardiesse. Tout ce qu'il y a de noble et de pur dans la nature humaine est mené au combat contre toutes nos bassesses et au secours de toutes nos misères. Ne parlons plus du charme de la vie contemplative, des joies suaves de la méditation, de la solitude. Ce n'est plus là que le lot du petitnombre. La foule des dévouées se précipite dans une autre voie. Elles accourent, elles affluent pour prodiguer des soins infatigables aux infirmités les plus rebutantes, les plus prolongées de la pauvre nature humaine ; pour défricher les déserts de l'ignorance, de la stupidité enfantine, souvent si revêche et si rétive. Bravant tous les dégoûts, toutes les répugnances, toutes les dénonciations, toutes les ingratitudes, elles viennent par mJlliers, avec un courage et une patience indomptables, courtiser, caresser et soulager toutes les formes de la souffrance et du dénûment.

Et comme elles ont la force, elles ont aussi la lumière, la prudence, la vraie perspicacité. Elles ont compris la vie avant d'en avoir goûté. Qui donc leur en a enseigné les douloureux secrets? A elles, si pures et si passionnées, à elles, dans l'âge où le cœur commence à être dévoré par la soif insatiable des sympathies et des tendresses humaines, qui

donc a appris que cetle soif ne sera jamais assouvie en ce monde? Qui leur a révélé l'ignominieuse fragilité des affections d'ici-bas, des plus nobles et des plus douces, des plus tendres comme des plus enracinées, de celles-là même qui se croyaient immortelles et qui tenaient le plus de place dans les cœurs où elles ont misérablement péri ? Ce ne peut être qu'un instinct divinement libérateur, qui les affranchit en nous les dérobant. Les voilà délivrées des cruels étonnements de l'âme qui rencontre le mécompte, la trahison, le mépris dans le chemin de l'amour, et quelquefois, après tant d'efforts et tant d'illusions, le silence de la mort dans la plénitude de la vie. Elles ont deviné l'ennemi, elles l'ont tourné, déjoué, vaincu ; elles lui ont échappé pour toujours : Anima nostra sicut passer erepta est de laqiieo venantium : laqiieus contritus est et nos liber atx surnus.

Elles vont donc porter à Dieu, dans sa première fraîcheur, tout leur cœur, tous les trésors du profond amour, du complet abandon qu'elles refusent à l'homme. Elles vont tout ensevelir et tout consumer dans le secret du dépouillement volontaire, des immolations cachées.

Cela fait, elles nous affirment qu'elles ont trouvé la paix et la joie, et dans le sacrifice d'elles-mêmes la perfection de l'amour. Elles ont gardé leur cœur pour celui qui ne change pas et ne trompe jamais. Et à son service, elles rencontrent des consola-

lions qui valent tout le prix dont on les paye, des joies qui ne sont pas sans nuages parce qu'alors elles seraient sans mérite, mais dont la saveur et le parfum durent jusqu'à la tombe.

Ce n'est pas qu'elles aient voulu nous oublier ou nous trahir, nous qu elles aimaient et qui les aimions. Non, la flèche qui est entrée dans notre cœur et qui y reste a d'abord traversé le leur. Elles partagent avec nous le poids et l'amertume du sacrifice. Le détachement n'est point l'insensibilité. Il n'y a que la fausse spiritualité qui rende dur, arrogant, impitoyable. Toute religion qui dessèche ou endurcit le cœur est une tyrannie menteuse. Ici, dans le vrai sacrifice, dans la mortification suprême, l'affection humaine ne perd aucun de ses droits : ils sont tous respectés, mais tous épurés, tous transformés en offrande au Dieu qui a promis de nous consoler plus qu'une mère ; Miserebikir tui magis quant mater. L'ardeur d'une tendresse souffrante, mais si pure, si droite, si sûre d'elle-même, se révèle encore dans chaque accent, dans chaque regard. Le bonheur d'être à Dieu ne ferme point un cœur bien né aux peines d'autrui, et ne l'isole d'aucune émotion généreuse. Ce cœur devient au contraire plus tendre et plus intimement occupé de ceux qu'il aime à mesure qu'il s'enlace d'une étreinte plus passionnée au cœur de Jésus ^

1. « Quelque ferme que fût la résolution de Thérèse en se séparant de son père, l'amitié tendre qu'elle lui portait rendit cette séparation

LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXOiNNES. 585

Est-ce là un rêve ? une page de roman ? Est-ce seulement de l'histoire, l'histoire d'un passé à jamais éteint? Non, encore une fois, c'est ce qui se voit et se passe chaque jour parmi nous.

Ce spectacle quotidien, nous-même qui en parlons nous l'avons vu et subi. Ce qui ne nous était apparu qu'à travers les âges et à travers les livres, s'est dressé un jour devant nos yeux baignés des larmes d'une angoisse paternelle. Oui ne nous pardonnera d'avoir, sous l'empire de cet ineffaçable souvenir, allongé plus que de raison peut-être cette page d'une œuvre trop longtemps inachevée? Combien d'autres n'ont pas, eux aussi, traversé cette angoisse et contemplé d'un regard éperdu la dernière apparition mondaine d'une fille ou d'une sœur bien-aiméc !

Un matin elle se lève et s'en vient dire à son père et à sa mère : Adieu 1 tout est fini. Je vais mourir, mourir à vous, mourir à tout. Je ne serai

déchirante pour son cœur. « Je crois, dit-elle, que quand j'aurais été « près de mourir je n'aurais pas plus souffert que je le fis alors. Il « me semblait que tous mes os se disloquaient, parce que mon amour « pour Dieu n'était pas assez fort pour me faire entièrement triom- « pher de la tendresse naturelle que j'avais pour mes parents. Je fus « obligée de me faire une extrême violence pour les quitter ; et si le « Seigneur ne m'eût aidée, mes bonnes réflexions n'auraient jamais « suffi pour suivre jusqu'au bout mes résolutions ; mais sa bonté me « donna du courage contre moi-même. Au moment où je pris l'habit, c( Dieu me fit sentir aussi combien il favorise ceux qui se font violence « pour l'amour de lui. Ce combat intérieur ne fut connu que de lui « seul ; à l'extérieur, on ne vit dans ma conduite que courage et ferce me té. » Histoire de sa vie, c. m, ap. Le Boucher.

jamais ni épouse ni mère ; je ne serai plus même voire lille. Je ne suis plus qu'à Dieu. — Rien ne la retient. Slatim relictis retibus et paire ^ secuta est eum! La voilà qui apparaît déjà parée pour le sacrifice, étincelante et charmante, avec un sourire angélique, avec une ardeur sereine, rayonnante de grâce et de fraîcheur, le vrai chefd'œuvre de la création ! Fière de sa riante et dernière parure, vaillante et radieuse, elle marche à l'autel, ou plutôt elle y court, elle y vole comme un soldat à l'assaut, contenant à peine la passion qui la dévore, pour y courber la tête sous ce voile qui sera un joug pour le reste de sa vie, mais qui sera la couronne de son éternité.

C'en est fait : elle a franchi l'abîme avec cet élan, cet essor, ce magnanime oubli de soi qui est la gloire de la jeunesse, avec cet enthousiasme invincible et pur que rien ici-bas ne saura plus ni éteindre ni égaler.

Mais quel est donc cet amant invisible, mort sur un gibet, il y a dix-huit siècles, et qui attire ainsi à lui la jeunesse, la beauté et l'amour ? qui apparaît aux âmes avec un éclat et un attrait auquel elles ne peuvent résister ? qui fond tout à coup sur elles et en fait sa proie ? qui prend toute vivante la chair de notre chair et s'abreuve du plus pur de notre sang ? Est-ce un homme? Non : c'est un Dieu. Yoilà le grand secret, la clef de ce sublime et douloureux mystère. Un Dieu seul peut remporter de tels triom-

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phes et mérilcr de tels abandons. Ce Jésus, dont la divinité est tous les jours insultée ou niée, la prouve tous les jours, entre mille autres preuves, par ces miracles de désintéressement et de courage qui s'appellent des vocations. Des coeurs jeunes et innocents se donnent à lui pour le récompenser du don qu'il nous a fait de lui-même; et ce sacrifice qui nous crucifie n'est que la réponse de l'amour humain à l'amour d'un Dieu qui s'est fait crucifier pour nous.

Orléuiis, vciulrcili saint, 18GG.

FIN DU lOME CINQUIEME

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