I.K VKNÉRAHLF IJKDK
Clinpelle, lenu ceiil ans pins lard, n'hésilnil point ii le qnaliiier de docteur admirable \
Cette vie si douce et si glorieuse ne l'ut pas tontefois sans nuage. Comme tous les hommes supérieurs il excita l'animadversion de quelques esprits étroits et violents. On alla même jusqu'à le traiter d'hérétique parce que dans sa Chronologie il avait combattu l'opinion, alors répandue, que le monde ne devait durer que six mille ans, et parce que, dans sa division des six âges du monde, il avait paru s'éloigner de la date ordinairement assignée à l'Incarnation. Cette accusation d'hérésie fit tant de bru il qu'il en était question jusque chez les paysans, qui (^.n riaient dans leurs chansons à boire, ce qui montre du moins que si les grands personnages étaient alors comme loujours exposés à la calomnie, les masses populaires de ce temps-là prenaient un intérêt singulier à leur bonne renommée. Bëde, qui s'honorait d'avoir toujours mis un soin scrupuleux à se maintenir dans les limites de la plus stricte orthodoxie, fut à la fois indigné et affligé de cette imputation : il en pâlit de surprise et d'horreur, à ce (ju'il dit dans une lettre apologétique à un moine de ses amis ; lettre vive et fière, qu'il charge son coi*l'espondant d'aller lire à Wilfrid, évoque d'York, qui lui semblait avoir donné quelque encouragement à
esl accusé
(riiérésip
jusque
dans
les chansims
},)oire
1. Qiiid venerabilis et modornis tempoi'ibus doctoi' adiiiirabilis, Reda presbyter sontiat,videanius. ConcU. Aquisqran. 11. piaf., I. Hl, anii. 8j6.éd. Colelli. IX, STf).
iiilimilr'
avec
de Linflisfarne.
^es «Icriiiers ;iomen|s.
1>2 M- VRNÉRABLK HEDE.
cette calomnie en permettaiil (ju'ellc lui émise à lable devant lui ^
S'il eut quelques ennemis, il eut encore bien plus d'amis. Parmi eux on aime à reconnaître au premier rang les moines de Lindisfarne. Leur union avec Bede maintient et constate le lien qui, malgré certaines différences d'origine et d'opinion, rattache le berceau insulaire de la foi chrétienne en Northumbrie à la dernière des grandes fondations et au dernier des grands religieux qui illustrèrent cette plage glorieuse. Bede demanda que son nom fût inscrit sur le rôle des religieux du monastère fondé par saint Aïdan. Il désirait surtout cette faveur, afin que son ame, après sa mort, pût avoir part aux messes et aux prières de cette nombreuse communauté, comme s'il avait été un des leurs ^
Cette pieuse anxiété pour assurer à son âme le secours de la prière après sa mort se retrouve à
1, Ila^ctristi mox admistione confudit, addendo videlicet, quod me aiidires a lasoivientibus rusticis inter lisereticos per pocula decanfari... Exhorrni, fateor, et pallens percunctabar, cujus hferescos arguercr... Qiioniaip illo prœseiite atqiie audienle insipientius snm prius appetitns conviciis, ipso etiam nuncaudienle et dijiidicante,... quam immeritus eadem convicia siim perpessus appareat ., Quod iitique in cœna illa in qua pociilo debrius culpare studuit, Epislad Pleguinuiu monaclium , t. i, p. 144-154. — Ce Uilfdd nest pas le grand saint Wilfrid. mais Wilfrid II. qui fut évèqne d'York de 717 à 752, après saint Jean de Beverley et avant Egbert.
2 Me defuncto, pro redeniptione aniniœ nieœ, quasi lamiliaris et vernacnli vestri, orare et inissas lacère, et nomen nieum inter vestra scribere dignemini... ut in albo vestrae sanctje congregationis meuni nunc ([uoqrtenonii'ii nppareret. Pr^falio nd Vif. S. Cuthlx'rti,
LE VEjNERABLI. BEUL. 9ô
chaque instant dans les lettres du Véiiéral)le. Elle achève d'imjH'inier le cachet de l'humble et vrai chrétien à ce grand savant, dont la vie fut si bien remplie, et dont les derniers jours nous ont été l'évélés jus({ue dans les moindres détails par un témoin oculaire. Bien (|ue ces pages aient été souvent reproduites \ on ne se lasse pas de les relire, et il faut bien leur donner place ici, parce qu'aucun monument historique ne fait mieux renaître à nos yeux la vie à la fois spirituelle et littéraire des cloîtres anglo-saxons. « Vous désirez, » écrit l'un des religieux de Yarrow à son condisciple absent, a et vous attendez de moi que je vous dise comment Bede, notre père et notre maître, le bien-aimé de Dieu, est sorti de ce monde... Deux semaines environ avant Pâques, il fut pris d'une extrême faiblesse par suite de la difficulté de respirei', mais sans grande douleur. Il vécut ainsi jusqu'à l'Ascension, toujours joyeux et gai, rendant grâces à Dieu jour et nuit, et même à loute heure de la nuit et du jour. Tous les jours il nous donnait ses leçons et employait le reste de sa journée à chanter des psaumes ; et toutes les nuits, après un sommeil très-court, il les passait
1. En dernier lieu par Ozanani, qui a tracé de la vie de Bede et de toute l'Ég-lise anglo-saxonne du huitième siècle un tableau auquel il ne manque rien. —L'auteur du récit s'appelait Cuthbert; il était disciple de Bede, et il écrivait de Yarrovv à un de ses condisciples, nommé Cutliwine, qui se trouvait dans un monastère éloigné, probablement du rit celtique, d'après un passage signalé par Lingard, Aufjlo- Saxon Cliiirch.. t. II, p. i*)7.
17 avili
20 mai.
04 LE VEiNEKABLK BEDE.
sans l'ennei' les yeux, mais dans la joie et les actions de grâces. Dès son réveil, il se remettait à prier et à remercier Dieu, les bras en ci'oix. 0 homme vraiment heureux ! 11 chantait tantôt des textes de saint Paul et autres de rÉcriturc sainte, et tantôt des vers dans notre propre langue, car il était fort savant en tait de poésie anglaise ^ » Ici le narrateur s'inteirompt ponr citer dix vers anglo-saxons, recueillis sur les lèvres dn moribond, dans ce rhythme bref, sec et saccadé qui caractérise les vers du pâtre Ceadmon, que Bede nous a fait connaître. ((Avant (( son départ forcé, » y est-il dit, (( persomie n'est plus (( sage qu'il ne faut ; personne ne sait assez combien « il faut chercher, avant de sortir d'ici, quel sera le (( jugement de l'âme pour le bien et le mal, après le « jour de sa mort ^ » — (( l\ chantait aussi », continue le témoin de ses jours, (( il chantait les antiennes selon sa liturgie et la nôtre, entre autres celle-ci : ((Oroi (( de gloire, (jui aujourd'hui êtes monté en triomphe (( jusqu'au-dessus des cieux, ne nous abandonnez pas (( comme des orphelins, mais envoyez l'esprit de vé- (( rite promis à nos pères. » A ces mots : comme des
1. Lietiis et yaudens... injiiio lioris oiiinibiis... tolani noctem in iic- (itia et gratiarum actione pervigil ducebat, iiisi quantum modicus somnus iinpediret. .. In nostra quoque lingua, ({u;o est anglica, ul erat doctus in nostris carniinibus, uonnulla dixit.
2. Ces vers, que Mabillon a omis dans sa reproduction du texte de Cuthbert, d'après Siméon de Durham, se trouvent dans un manuscrit de Suint-Gall, presque contemporain de Bede, et nul ne doute lie leur authenticité. Cf. Ling.mu», p 409.
orphclias^ il fondil en larmes. Une iieni'e a[)i'ès il répéta la même antienne et nons mêlions nos larmes anx siennes. Tantôt nous pleurions et tantôt nous lisions , mais nous ne lisions jamais sans pleurer. Les quarante jours de Pâques à l'Ascension s'écoulèrent ainsi : il était toujours au comble de la joie, en remerciant Dieu de sa maladie ^ ïl disait avec saint Paul : Le Seigneur /lagel le le fih qu ilva receyoiv^\ et avec saint Ambroise : Je n'ai pas vécu de manière à rougir de vivre avec vom^ mais je ne crains pas non plus de mourir, parce que nous avons un bon maître'\
c( Pendant tous ces jours, et en sus des leçons qu'il nous donnait et des psaumes qu'il chantait avec nous, il entreprit deux ouvrages : une traduction de l'Évangile selon saint Jean dans notre langue anglaise, pour l'utilité de l'Eglise de Dieu, et quel- (pies extraits d'Isidore, évêque de Séville : « Car, » disait-il, « je ne veux pas que mes enftmts lisent c( fies mensonges, ni qu'après ma mort ils se livrent c( à des travaux stériles. » Le mardi avant l'Ascension, il se trouva beaucoup plus mal, sa respiration devint difficile et ses pieds enflèrent. Il continua néanmoins de dicter gaiement, et quelquefois il ajoutait: ce Hâtez-vous (Tapprendre, car je ne sais
I. Proriipit in lucryiiias... luximus ciun illo... altéra vice ieg-iiuiis. altéra ploravimus. Iinmo semper cuin fletu legijnns ut tali Ifetitia dies usque ad diem deduximus, et ille multuiii gaudehat.
"1. llebr., XII. G.