‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 5)Chapitre 62 sur 110 · MOINES O'OCC. V · texte numérisé non relu

MOINES O'OCC. V

'210 LNFLUEiNCE SOCIALE ET TULITIOUE

prompte du péché et la »ràœ de n'y pas retomber. A ceux qui ne sont pas de grands pécheurs, elle sert à assurer dans le ciel la récompense due à leur innocence et à leur charité. Mais l'aumône n^est pas faite pour tpie ceux qui la reçoivent se livrent aux excès de la boisson et de la tablée En outre aucune aumône faite en vue de se donner une plus grande licence ne peut racheter le moindre des péchés. L'aumône est une œuvre de pitié. Celui qui veut avoir pitié de son âme ne doit faire l'aumône qu'à ses propres dépens, et non en dépouillant son prochain. Offrir à Dieu des dons entachés de violence et de cruauté, c'est irriter la justice divine au lieu de l'apaiser. Car le Sage l'a dit : Faire l'aumône aux dépens du pauvre, c'est égorger le fils en présence de son père\

Supposer d'ailleurs que la justice divine soit ainsi vénale, c'est la provoquer à frapper avec autant de rapidité que de sévérité. C'est donc fort à tort que l'on dit partout que tels et tels font chaque jour des offi'andes à Dieu, afin de pouvoir se livrer impunément à leurs désordres. Ce sont des aveugles qui se figurent follement que le juge céleste mettra en balance leurs dons et leurs crimes ininterrompus : il ne leur sert à rien de donner leurs biens à

l.Noii sit quoque elecnlosyiia illius ad hoc esurienti data, ut so ipsum comessalionibus ebrietatibusque illicilis supra modum ingurgitet. Cap. '26.

2. Eleemosyna quîe fit ex substautia pauperuin, quasi qui niactat lilium in conspectu patris sui. Eccl., xxxiv, 'li.

DES MOINES. 2iî

Dieu, pendant qu'ils se donnent eux-mêmes au diable ^

J^e coneile insiste longuement sur la nécessité de prêcher sans cesse à tous que l'aumône ne saurait tenir lieu de la contrition ni des peines canoniques imposées pour la satisfaction des péchés. 11 condamne énergiquement ceux qui prétendaient s'acquitter de leurs pénitences par l'entremise d'autres personnes (jui jeûneraient ou chanteraient des psaumes pour leur compte, c'est-à-dire par les rehgieux qu'entretiendraient les dons des pécheurs. La chair, dit-il, qui a péché est celle qui doit être punie. Laisseï' croire le contraire aux pécheurs, ce serait les perdre par une adulation corruptrice. Car, si l'on pouvait à prix d'argent racheter ses fautes et satisfaire par autrui à la justice de Dieu, cette justice, encore une fois, serait vénale, et les riches se sauveraient plus aisément que les pauvres, au mépris de la parole expresse de l'Evangile. Que Thomme ne se trompe pas ainsi, car Dieu ne l rompe personne, et comme il l'a dit par son apôtre, nous apparaîtrons

l. Mon ad hoc sine dubio dandip, uL quielibet vel niininia saltem peccata eo licentius cuiquam agere liceal, quo velipsevel alius quilibet pro eo eleemosynas faciat... îSe per hoc (luod venaleni Deijustitiam ponat, ah eadem non soUun acrius, sed citiusjuxta meriia istius judicetur. ÎNon sint, utgenerahter dicatur, eleemosyn;« ad lioc datte... Frustra suas tantum eleemosynas et non intermixta flagitia supernuni pensare judicem cœco suo libitu volunt et optant... sua Dec dare videntur, sed se ipsos diabolo per llagitia dare non dubitantur. Cap. 26.

"in INFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE

tous au même titre devant le tribunal du Christ ^ On le voit, les chefs de l'Eglise anglo-saxonne, tous sortis des rangs monastiques, protestaient les premiers contre les fausses inlerprélations et les aj)plications abusives du dogme qui fait une obligation de l'aumône. Ils protestaient du même coup et d'avance contre les calomnies et les exagérations qu'une postérité injuste et ingrate a débitées sur l'avarice et l'avidité des corporations ecclésiastiques, sur les hypocrisies et les captations du cloître.

Mais dans les abus que voulait atteindre et réprimer leur vigilante et paternelle autorité, il n'y en avait pas un seul dont l'origine ne remontât au relâchement qu'une richesse trop grande et trop prompte avait introduit dans les monastères.

Et ils n'avaient pas tout dit. Car cette richesse entraînait d'autres périls encore que le relâchement intérieur. Elle allumait la convoitise universelle. Tantôt c'étaient les héritiers naturels de l'abbé légitime d'un monastère régulier qui venaient, après sa mort, s'emparer violemment des domaines monastiques sous prétexte que l'abbaye avait été la propriété du défunt, qu'ils y avaient un droit acquis, à

1. Ipsa illius caji'O quic ilUcita ac iicfanda contraxit desideria, i|i^aiii hic in prsesenti puuirejuxta moduiii realus sui débet... De hoc prolixius ideo dispLitaiiduiu est. quia iiuper quidam dives, peteus recoiiciliatioiiem pro magiio suo faciuore.. quod superni judicis quotidie justitiain inler se quasi veualem slaluere.. Antequam plures vestra errabuiida adulatiune impUcantur et deducantur ad perniciem. Cap. 27.

la seule charge d'entretenir les moines ^ Tanlôt c'étaient les rois et les princes qui venaient s'installer dans un grand monastère, comme dans un lieu de repos et de plaisance, avec tout leur attirail, lout leur corlége d'officiers, de veneurs, de valels et d'écuyers, qu'il fallait loger, voiturer et nouri'ir, en même temps que les chevaux, les chiens, les faucons, ainsi que le constatent des privilèges qui, en exemptant certains monastères de cette charge , démontrent comhien elle devait être hahituelle et onéreuse\ Puis il y avait d'autres rois beaucoup plus exigeants et plus redoutables qui révoquaient les donations faites par leurs prédécesseurs, et réclamaient les domaines qui en avaient été l'objet, sauf A débattre leurs prétentions et la résistance des moines devant le Witena-gemot^ dont les décisions pouvaient bien n'être pas toujours conformes au droit du plus faible. Les grands et les nobles n'imitaient que trop souvent les rois; ils revendiquaient les terres concédées aux monastères par leurs ancêtres, ou s'emparaient de celles qui les avoisinaient , en laissant la trace de leurs déprédations dans ces chartes nombreuses qui prescrivaient des restitutions

1. On a vu quelque cliose de semblable dans les monastères irlandais de la famille de saint Columb-Kill, où il y avait deux lignées (I abbés, les abbés séculiers ou héréditaires, et les abbés réguliers et ecclésiastiques. Voir tome III, page 504.

2. Pastus regum et principum, ducum et prsefectorum, exactorum, equorum et falconum, accipitrum et canum... et omnes difficultates regalis vel sfecularis servitii. Codex diplom., n. 2S8.

plus OU moins complètes ou tardives, mais démontraient en même temps que la violence et la rapacité n'avaient que trop souvent raison de la pieuse munificence des ancêtres.

Quelquefois les prélats eux-mêmes abusaient de leur autorité pour abandonner à leurs proches une portion du patrimoine conventuel. Enfin, les guerres locales et intérieures, partout si fréquentes à cette époque, se faisaient surtout aux dépens des domaines monastiques qui étaient toujours les mieux cultivés et les plus peuplés, qui offraient par conséquent une proie plus riche et plus attrayante aux spoliateurs ^ On s'explique ainsi les fluctuations singulières que subissait la prospérité des monastères, bien que leur esprit de suite, leur sollicitude économique et laborieuse, leur soin paternel de la population agricole, aient presque toujours suffi pour rétablir leur fortune. Ce qu'on s'explique beaucoup moins, c'est le jugement porté à deux relia, prises différentes par saint Boniface, qui, dans ses lettres au roi Éthelbald comme à l'archevêque Cuthbcrt, signale l'Angleterre comme le pays où les moines étaient soumis î\ la plus rude servitude par suite des exactions et des corvées qui leur étaient imposées pour les édifices publics par les officiers royaux. 11 ])arle de ces oppressions comme d'une

). Toutes ces causes de ruine ou de détérioration pour \r propriété monastique sont très-bien expliquées par Llupard. Antiqiiities.

t. ï.p.^^G et '2r>r)-25r>.

DES MOTNRS. 21a

nouveauté inconnue sous les anciens rois el dans les autres pays de la chrétienté ; on n'en trouve aucune trac(^ dans les monuments contemporains ; mais le témoignage du grand Boniface, observateur si attentif de tout ce qui intéressait l'Église dans sa pairie, est trop grave pour être écartée

La propriété a été, en Angleterre comme partout, la condition et la garantie de la liberfé, pour l'Église comme pour les corporations et les individus. Mais les charges, les abus, les excès, les privilèges que la propriété entraînait à sa suite ont été, en Angleterre plus qu'ailleurs et de tout temps, le grand péril de l'Église, et c'est sur cet écueil que l'arche monastique a péri, en entraînant dans son naufrage toute l'Église catholique d'Angleterre. Il y a là un mystère redoutable, un problème dont nos pères n'ont pas assez compris la gravité ni la terrible difficulté. Pour le résoudre il aurait fallu chez les chefs de l'Église, et surtout des ordres religieux, un discernement, une modération, une prudence plus faciles à rêver qu'à rencontrer. Mais on ne conçoit que trop la réaction qui a suscité les saints fondateurs

l.Dicitiir quod pr.nefecti et comités tui majorem violentiam et servitiitem monachis et sacerdotil)us irrogent, qiiam cîeteri aiite christiani regcs fecissent. Epist. ad Ethelbalihim, n° 59. — De violenta quoqne monachonim servitiite, operil)iis et fpdificiis regalibus, qiw in toto mundo christianornm non andiUir facta, nisi tantum in ji'enere Angiorum : quod sacerdotibus Dei non tacendnm nec consenliendum est, quod inauditum nialum est pra^teritis seculis. Epiât, ad Cuthhertum. n. 70, éd. Jalfé.

des ordres mendiants , et qui enflamme toujours certaines Ames, éprises de la primitive mais éphémère simplicité des grandes fondations cénobitiques. a Mes frères, » disait le plus grand religieux de no- Ire siècle, en prêchant pour l'inauguration d'une de ses nouvelles fondations, a mes frères, si je savais que votre maison dut s'enrichir d'une façon quelconque, fut-ce de vos épargnes, je me lèverais cette nuit et j'y mettrais le feu aux quatre coins. >:>

Fatales richesses! dirons -nous après ce grand homme, fatales richesses, filles de la charité, de la foi, d'une généreuse et spontanée vertu; mères de la convoitise, de l'envie, delà spoliation, de la ruine! A peine un siècle s'est-il écoulé depuis les sobres et modestes origines de l'Eglise ou de l'Ordre monastique chez les Anglais, et déjà la voix intègre et incontestée des saints, tels que Bede et Boniface, s'élève pour signaler le péril sans en apercevoir la cause. La lèpre est donc déjà là. En pleine jeunesse, en pleine santé, le germe mortel apparaît déjà. Viendra un jour où le fruit empoisonné sera récolté par des mains avides et sanguinaires. Viendra le jour où un monstre qui tenait à la fois de Galigula et d'flélio-

gabale, où un Henri VITI, avec ses lâches courtisans et son peuple avili, s'armera du prétexte de la richesse exorbitante des corporations religieuses pour anéantir, pour noyer dans le sang et dans la servitude l'œuvre d'Augustin, de Wilfrid et de Bede.

Je crois avoir le droit de mépriser les insinuations de ceux qui ont osé m'accuser de vouloir absoudre ou atténuer le crime des bandits sacrilèges, des lâches spoliateurs qui ont fait leur proie, en Angleterre comme dans tout le reste de l'Europe, du patrimoine de l'Église. Mais qui donc ne regrettera pas avec moi que l'Église, qui avait seule le discernement et l'autorité nécessaires, n'ait pas elle-même assigné en temps opportun des bornes à Taccroissement indéfini de la fortune des corporations monastiques? Cet accroissement était légitime, naturel, le plus souvent même involontaire, mais périlleux et exorbitant. L'Église pouvait et devait le comprendre; l'Église^ avec sa perspicacité surnaturelle, avec sa divine autorité, avec sa maternelle omnipotence, pouvait et devait prévenir le péril par des interdictions prévoyantes, par une distribution équitable du superflu des grands ordres et des communautés opulentes au profit soit des classes indigentes, et de la bienfaisance publique, soit des rangs inférieurs et délaissés du clergé, soit enfin de tout autre besoin ou service social.

Nul ne peut dire les maux et les crimes qui eussent été épargnés au monde, si l'Église, qui devait

en être la principale victime, eût pris les devants sur 'les spoliateurs, déjoué leurs haines, désarmé leur perfidie en leur déroban( ce prétexte trop spé= cieux, en arrêtant d'une main prudente et inébranlable le flot loujours montant de la richesse ecclésiastique, en lui disant : IJ^que Jmc vemes^ et non procèdes ampHnsethuc confringes Utmentes fluctm tuos ^ .

Le désintéressement est la vertu sacerdotale par excellence : la pauvreté volontaire a toujours été la source intarissable du prestige et de l'ascendant des moines. C'est là qu'ils ont toujours su, qu'ils sauront toujours se retremper et se rajeunir. C'est là que se réfugiait la grande âme du plus illustre des bénédictins modernes, de Mabillon, dans ces lamentations généreuses, tombées de sa plume après le récit de la conquête de l'Angleterre par les moines, et qui peuvent s'appliquer aujourd'hui à tant d'autres pays catholiques, que la faux du vandalisme n'avait pas encore atteints de son temps.

« Ah ! si aujourd'hui Grégoire et Augustin pouvaient renaître et revoir ces contrées! quel triste regard ne jetteraient-ils pas sur les fruits de leurs travaux dévastés, les pierres du sanctuaire dispersées, et la demeure de la prière changée en demeure de la désolation? Ce n'est pas que nous pleurions l'opulence perdue de l'Église; ce ne sont pas nos

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