Voir plus haut, au tome IV, page
2. Sexburga, veuve du roi de Wessex, Kinewalk, constituée régente par son mari mourant en 675. — Nec deerat mulieri spiritus adobeunda regni munia. Ipsa novos exercitus moliri, veteres tenere in officio, ipsa subjectos clementer moderari, liostibus minaciter infremere, prorsus omnia facere, ut nihil prœter sexum discerneres. Verumtamen plus quam femineos animos anhelantem vita destituit, vix annua potestate perfunctam. Guill. Malmesb.,1, 52. Rio. Cirexc, II, 40.
5. A suis, id est Merciorum primatibus, intcrempta. Bide, V, 24. — Crudeliter necaverunt. Matth. Westmonast., ad ann. 696.— Voir au tome IV, pages 125, 519, 330, 545, ce que nous avons dit d'elle, de sa dévotion pour son oncle saint Oswald et de son mari Ethelred, l'ami de Wilfrid, qui abdiqua pour se faire moine à Bardeney.
LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXONlNES. 257
sion si l'on se figurait que ce respect traditionnel des races germaniques pour la femme, ou plutôt pour certaines femmes, fût assez puissant, assez universel pour comprimer chez nos Anglo-Saxons tous les excès de la passion la plus redoutable, de l'instinct le plus impérieux de l'humanité déchue. De toutes les victoires du christianisme, la plus salutaire et la plus nécessaire, mais la plus laborieuse et la plus contestée, est celle qu'il a gagnée, gagnée seul, gagnée partout, mais qu'il lui faut recommencer chaque jour, sur le penchant déréglé qui souille et empoisonne les sources de la vie. C'est là que sa divinité éclate par un triomphe que nulle philosophie rivale, nulle doctrine ennemie n'a jamais aspiré et n'aspirera jamais à remporter. Sans doute, les barbares, d'après le témoignage des Pères, étaient plus chastes que les Romains de l'empire. Pour venir à bout d'introduire le respect de la pudeur et le célibat sacerdotal au milieu des pourritures de la Rome impériale, pour dresser, au sein de cet avilissement universel de toute créature, le type de la virginité consacrée à Dieu, il fallut à la religion une force, une majesté, une constance que les sanglantes étreintes de trois siècles de persécutions pouvaient seules lui donner.
Mais ce n'était pas non plus une entreprise courte ou facile que de présenter, puis d'imposer le frein de la continence à ces masses de barbares, à mesure qu'ils se précipitaient sur leur proie et qu'ils s'y
3Ioiiis corrompus
que
les Romains,
les
Germains
n'en exigent
pas moins
un immense
effort de
l'apostolat
chrétien
pour
réprimer
leurs excès
sensuels.
258 LES RELIGIEUSES A NGLO-SAXOIN WES.
établissaient en maîtres de l'avenir. Quelle tache glorieuse et pénible que de lutter chaque jour, dans ce trouble sanglant, dans l'obscurité désespérante de cette tempête, contre d'innombrables vainqueurs enflammés par toutes les convoitises de la force et de la conquête, et empoisonnés par le contact même de leurs victimes ! Cette lutte fut aussi longue que glorieuse, aussi difficile que triomphante. Ce n'étaient plus les débauches contre nature, les monstrueuses orgies de l'empire romain qu'il fallait proscrire; mais c'étaient encore les penchants vils et grossiers, les appétits brutalement désordonnés de la nature humaine, de la nature sauvage. Il y a des excès et des crimes qui, pour n'avoir pas été étalés dans les pages d'un Pétrone ou d'un Suétone, pour n'être entrevus qu'à travers les articles d'un Pénitenliel^ les canons d'un concile, les textes mutilés d'une légende ou d'une chronique, n'en révèlent pas moins des abîmes de honte et de douleur. Les hommes de race germanique respectaient mieux que les Orientaux ou les Romains celles d'entre les femmes, qu'ils tenaient pour leurs égales ou leurs supérieures ; mais qui dira le sort de celles qui végétaient dans les conditions inférieures et surtout dans les déplorables profondeurs de l'esclavage et du servage? Qui dira les efforts sublimes et à jamais ignorés qu'il fallut aux prêtres du Dieu de pureté pour arracher tant déjeunes captives, tant de fdles esclaves ou serves, aux gynécées des princes, aux impitoya-
LES RELIGIEUSES AINGLO-SA XONNES. 239
bies ardeurs des guerriers victorieux, aux caprices lyranniques du maître? Dieu seul les a connus, Dieu seul les a récompensés : l'histoire attentive el sincère ne peut que constater le résultat général, qui a été glorieux et immense.
La civilisation chrétienne a triomphé, et ce triomphe repose avant tout sur le respect de l'épouse, de la vierge et de la mèi^e; de cette femme transligurée, dont la Mère de Dieu est devenue le type et la sauvegarde chez les peuples chrétiens \
C'est le christianisme qui a armé la femme de sa faiblesse même et qui en a fait sa force, plus auguste et plus respectée que toutes les autres : ciim infirmor tune potens mm. La religion chrétienne a été la vraie patrie de la femme ; la seule où elle retrouve sa vraie liberté, sa vraie destinée, en sortant du servage de la terre d'Egypte, en échappant au paganisme, à la vie sauvage ou aux avilissements plus ignominieux encore de la dépravation civilisée. C'est là aussi et là seulement que peuvent se donner un libre champ toutes les vertus qui lui appartiennent en propre, celles qui la rendent nonseulement égale, mais si souvent supérieure à l'homme, par la générosité, par l'héroïsme du dévouement et de la patience, par la souffrance acceptée pour le soulagement d'autrui, par la défaite de l'égoïsme, par l'immolation de l'orgueil à l'amour.
1. \o\vV Histoire (le sainte Elisabeth, introduction, pages 76 et 134.
240 LES RELIGIEUSES ANGLO-SÂXOiN NES.
Cette œuvre de réparation et de salut qui constitue la vraie, la seule émancipation de la femme et, par elle, de l'âme et de la vertu, a été l'œuvre de l'Église, avec le concours des races germaines.
Elle n'y est parvenue qu'en élevant au-dessus et au delà du niveau qu'il fallait faire atteindre à toutes les femmes, cet idéal de la vertu et de la beauté morale, que peut seule réaliser la virginité consacrée à Dieu. Elle a superposé cet idéal aux vertus les plus admirées et les plus dignes de l'être chez les peuples anciens, même chez le peuple juif, où la fécondité était la gloire suprême de la femme. Elle a donné un corps, une discipline, une loi, une âme, une lumière inextinguible aux notions confuses répandues dans l'antiquité ; elle a transformé en armée splendide et immortelle ces petits groupes de Vestales, de Sibylles, de Druidesses éparses dans le monde païen. De ce respect de la pudeur, qui n'était chez les peuples les plus généreux que le privilège d'une élite imperceptible, elle a fait le patrimoine inviolable de toute créature humaine : en même temps elle a fait du privilège de la virginité consacrée à Dieu l'apanage commun de toute chrétienne, l'ambition légitime et suprême de la moindre fille du peuple comme de la fille des rois ; et depuis dix-huit siècles, elle tire de tous les pays et de toutes les conditions des myriades de créatures sauvées, bénies, radieuses, qui accourent au pied des autels en apportant leur vie et leur
LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXONNES. Vil
cœur au Dieu qui s'est fait homme peuples racheter.
Nos Anglo-Saxons ne furent ni les derniers ni les moindres instruments de cette transformation glorieuse. Au milieu des emportements de leur intempérance naturelle, ils avaient conservé l'instinct et le besoin de la vénération des choses d'en haut : ils savaient au moins honorer les vertus qu'ils ne voulaient ou ne pouvaient pas pratiquer. Aussi demeure-t-on stupéfait de la foule de néophytes des deux sexes qui sortent de toutes les races de l'Heptarchie pour se vouer à la continence perpétuelle. Aucun des nouveaux peuples chrétiens ne semble en avoir fourni un si grand nombre; et chez aucun, la virginité chrétienne ne semble avoir exercé un ascendant plus prompt et plus souverain. Nulle part on ne voit les religieuses entourées d'autant de vénération et revêtues d'une autorité aussi incontestée. Initiées d'abord à la vie claustrale dans les monastères gallo-francs, qui avaient sur tous ceux d'Angleterre l'avantage de l'antériorité, les jeunes anglo-saxonnes qui s'étaient données à Dieu, avaient besoin de rentrer dans leur île pour apprendre tout ce qu'elles valaient aux yeux de leurs compatriotes.
Les conquérants anglo-saxons contemplaient avec un tendre et étonné respect ces nobles filles de leur race qui leur apparaissaient entourées d'une auréole inconnue, d'une grandeur surnaturelle, d'une puissance à la fois divine et humaine ; victorieuses de toutes les passions, de toutes les faiblesses et de
MOIXKS DOCC. V. IQ
Aucun peupU
n'honore
plus
la virginité
chrétienne
que les
Anylo-Saxons
toutes les convoitises dont la conquête n'avait que trop développé le germe. Ce respect se manifesta aussitôt dans les lois nationales, qui s'accordèrent à placer sous la sauvegarde des pénalités les plus sévères l'honneur et la liberté de celles à qui les monuments de la législation anglo-saxonne décernent le titre de fiancées du Seigneur^ d'épouses de Dieu\ Influence Quaud uuc dc CCS saiutcs filles se trouvait investie,
anioiité par le choix de ses compagnes ou la désignation abbesses. épiscopalc, du droit de gouverner et de représenter une nombreuse communauté de ses pareilles, les chefs et les peuples de l'Heptarchie lui reconnaissaient sans peine toutes les libertés et toutes les attributions du rang le pins élevé. Les abbesses, comme nous l'avons vu par l'exemple de Hilda, d'Ebba, d'Elfleda, eurent très-promptement une influence et une autorité qui rivalisaient avec celles des évêques ou des abbés les plus vénérés. Elles avaient souvent un train et des allures de princesses, surtout quand elles étaient sorties du sang royal. Elles traitaient d'égal à égal avec les rois, les évêques et les plus grands seigneurs; et comme la règle de la clôture semble n'avoir pas existé pour elles, on les voit aller parlent où bon leursemble', assister aux solennités nationales et re-
1. Godes bnjde. Tiioupe's Ancient laïus of England, t. II, p. 188, 206-207.
2. Rappelons ici le rendez-vous assigné par l'abbesse EHleJa do VVliitby à saint Cutlibert, dans l'ile Coquet, puis le festin auquel elle convia le même évêque pour la dédicace d'une église située dans une de ses terres. Voir tome IV, p. 308 et 425^.
ligicuscs, aux dédicaces d'églises, et même, comme les reines, prendre part aux délibérations des assemblées nationales et y revêtir de leur signature les chartes qui en constatent le résultat. Le vingttroisième article des fameuses lois ou dooms d'Ina assimile, sous certains rapports, non-seulement les abbés, mais les abbesses, aux rois et aux plus grands personnages du pays\ Au concile de Beccancelde tenu en 694 par le métropolitain et le roi de Kent, les signatures de cinq abbesses figurent au milieu de celles des évêques, à la suite des décrets destinés à garantir l'inviolabilité des propriétés et des libertés de l'Eglise \
1. Si liomo alienigena occidalur, liabeat rex duas i artes Avere suœ et lerciam partein liabeant filii vol parentes sui. Si parentes non liabeat, dimidiam liabeat rex, dimidiam consocii. Si auteni abbas vel abbatissa iiitersit, dividant eodein modo cum rege. Tiiorpe's Ancient laïus and institutes of England, p. 471-500, éd. in-fol.
2. C'est le concile dont il a été question plus haut, page 156, et qui est aussi connu sous le nom de Bapcliild et de Beckenbam : le roi (jui le présida, "Withred, régna trente-trois ans; les décrets sont rendus, de l'avis de l'archevêque de Cantorbéry, de l'évêque de Rocliester, cum Abbatibus, âbbatissis, Presbyteris, Diaconibus, Ducibus et Satrapis. ^YiLKiNs, Concilia, I, p. 47. — Il y a dans Coletti, t. VIII, p. 79, cinq signatures d'abbesses :
Signum manus : Mildredaî, abbatissœ; -- — Etheldridsc, abbatissse ;
— — Aetœ, abbatissse;
— — Wilnodœ, abbatissse ;
— — llereswidse, abbatissœ.
Les autres signatures sont celles du roi et de la reine Werburga, pour leur fils enfant ; puis de deux princes ou seigneurs laïques, de l'archevéciue, de deux évoques, de sept prêtres; il n'y a point
Comment se recrutaient et comment vivaient les commimautés dont les supérieures occupaient un rang si élevé dans la hiérarchie spirituelle et temporelle des Anglo-Saxons? C'est ce qu'il serait aussi important que difficile de constater.
Aucun écrivain contemporain n'a tracé le tableau complet ou authentique de l'intérieur des grandes communautés anglo-saxonnes. 11 n'existe aucun monument incontestable qui nous initie à l'ensemble des règles et des habitudes suivies par les milliers de religieuses qui se couvrirent de la robe noire et du voile des épouses du Seigneur. Nous en sommes réduits aux traits épars dans l'histoire des événements du temps ou des familles régnantes dont sortaient la plupart des principales abbesses, et surtout dans la biographie des plus saintes ou des plus célèbres d'entre ces femmes illustres. Mais, en rapprochant ces traits de ce que nous révèlent l'origine et les résultats de vocations analogues chez tous les })euples chrétiens, en les éclairant de la lumière qui brille dans l'histoire, depuis que le christianisme existe, nous arriverons à une appréciation peutelre suffisante et dont il faudra d'ailleurs bien nous contenter.
d'abbés. — Kemble (t. II, p. 198) soutient que toutes les signatures de femmes, autres que celles des reines, qui se trouvent à la suite de certaines chartes d'ailleurs assez rares, ne peuvent être que celles dabbesses convoquées aux assemblées où il devait être question des intérêts de leurs communautés. — Lingard (t. T, p. 259) se montre plus sceptique à cet égard.
A défaut du texte des règlements ou des trailés spéciaux, les monuments liturgiques de l'Eglise anglo-saxonne nous révèlent quel était l'esprit qui animait les pontifes et les victimes de ces grands sacrifices, déjà si fréquents et toujours si féconds. Là, comme partout ailleurs, dans l'antique discipline, c'était à l'évêque, et à lui seul, qu'appartenait le droit de recevoir les serments définitifs de la vierge et de la consacrer solennellement à son Dieu. Bien que les Irlandais, avec leur hardiesse habituelle, permissent aux jeunes chrétiennes de prendre le voile dès l'âge de douze ans\ l'Église anglo-saxonne leur interdisait de faire des vœux irrévocables avant d'avoir accompli leur vingt-cinquième année, d'accord en cela avec l'usage qui tendait à s'introduire dans toute l'Eglise et qui dérogeait aux décrets du pape saint Léon et de l'empereur Majorien, lesquels avaient reculé jusqu'à quarante ans l'âge de la bénédiction solennelle. Au jour ihé pour cette cérémonial cérémonie, qui n'avait lieu qu'aux principales fêtes bénédiction
, ,, , , ,, ■. -, solennelle
de 1 année et en présence d un peuple nomnreux, dune
i,,A • i'*i 1 • • religieuse
leveque commençait par benir la robe noire qui angio-saxonne. allait désormais être la seule parure de la fiancée de Dieu. Celle-ci s'en revêtait dans un lieu secret-, d'où elle sortait, ainsi couverte, pour être conduite
1. Martene, De antiquis Ecclesix rilibiis, lib. Il, c. 0, fom, fil, p. 109.
2. De papilione aiit loco ubi benedictas vestes induernnt, acccrsebantur per archipresbyterum virsines consecrandfp.
au pied de l'autel, après l'Évangile de la messe déjà commencée par le pontife. Là elle écoutait l'exhortation que lui adressait le célébrant, qui ensuite demandait publiquement deux engagements indispensables à la validité de l'acte : d'abord le consentement des parents et des autres supérieurs de la jeune fille; puis sa propre promesse d'obéissance à lui et à ses successeurs. Cela fait, il lui imposait les mains pour la bénir et il la consacrait au Dieu qu'elle avait choisi. Le pontifical d'Egbert, archevêque d'York, et un manuscrit anglo-saxon trouvé dans l'abbaye normande de Jumiéges nous ont conservé le texte des oraisons prononcées par l'évêque en ce moment suprême. La tendresse maternelle de l'Eglise s'y épanche avec une abondance et une majesté qui rappelle les Menées de l'Église grecque, à ce point qu'on pourrait supposer que le vieil archevêque Théodore, contemporain du plus illustre prédécesseur d'Egbert, avait apporté du fond de l'Asie-Mineure, au sein de la métropole northumbrienne, ce souffle ardent de l'inspiration orientale. « Que Dieu te bénisse, Dieu le créateur du ciel et de la terre, le Père tout-puissant qui a daigné te choisir à l'instar de sainte Marie, mère de Notre- Seigneur Jésus-Christ, pour conserver entière et immaculée ta virginité, comme tu l'as promis devant Dieu et les saints anges. Persévère donc dans tes résolutions et garde ta chasteté avec patience, pour te rendre digne de la couronne des vierges.
a Que Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit te bénisse de toutes ses bénédictions, afin que tu restes intacte et immaculée sous le vêtement de sainte Marie, mère de Jésus-Christ. Que l'esprit de Dieu, l'esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, repose sur toi et te remplisse de la crainte de Dieu. Qu'il daigne consolider ta fragilité, fortifier ta faiblesse, confirmer ta force, gouverner ton âme, diriger tes pas, inspirer tes pensées, approuver tes actes, achever tes œuvres; qu'il daigne t'édifier par sa charité, t'illuminer de sa science, le garder par sa miséricorde, t'exaller par la sainteté, t'aguerrir parla patience, te réduire à l'obéissance, te prosterner dans l'humilité, t'encourager à la continence, t'enseigner la frugalité, te visiter dans l'infirmité, te relever dans la douleur, te ranimer dans la tentation, te modérer dans la prospérité, t' adoucir dans la colère, protéger ta pudeur, corriger tes péchés, pardonner tes chutes et t'enseigner la discipline qui te conduira, forte de toutes ces vertus et resplendissante de bonnes œuvres, à n'agir jamais qu'en vue de la récompense éternelle ! Puisses-tu avoir toujours pour témoin celui que tu auras un jour pour juge, afin que lorsque tu entreras dans la chambre nuptiale avec ton flambeau allumé à la main, Ion divin époux ne trouve en toi rien d'impur et de sordide, rien qu'une ame blanche comme la neige et un corps étincelant de pureté; atin qu'au jour terrible du jugement, la
248 LES RELIGIEUSES AiNGLO, SAXONNES.
flamme vengeresse n'ait rien à consumer en loi, mais la divine miséricorde tout à couronner! Puriliée dès ce monde par la vie monastique, puisses-tu monter au tribunal du Roi éternel, pour habiter son palais céleste avec les cent quarante-quatre mille Innocents qui suivent partout l'Agneau, en chantant le cantique éternellement nouveau, et recevoir la récompense de tes labeurs d'ici-bas dans le séjour de ceux qui vivent toujours ^ ! Sois bénie du haut des
1 . Fragilem solidet, invalidam roborct, validamque confîrmet, pietate allevet, miseratione conservet, mentem regat, vias dirigat, cogilationes sanctas instituât, actiis probet, opéra perficiat, caritate œdificet, sapientia illuminet, castitate miiniat, scientia instniat, lide confîrmet, in virtute multiplicet, in sanctitate sublimât, ad patientiam prafiparet, ad obedientiam subdat, in humilitate prosternât, ad continentiam detfortitudinem, reddat sobriam, protegatpudicam, in inlirmitate visitet, in dolore relevet, in tentatione erigat, in conversatione ciistodiat, in prosperitate temperet, in iracundia mitiget, iniquitatem emendet, infundat gratiam, rcmittal offensa, tribiiat disciplinam, ut biset bis similibus virtutibus fulta et sanctis operibus illustrata, illa somper studeas agore, qufe digna fiant in remuneratione. lllum habeas tcstem quem habitura es judicem ; et aptare, ut prœfulgentem gestans in manu lampadem, intratura sponsi tbalamum occurrasvenienti cuni gaudio, et niliil in te reperiat fœtidum, nibil sordidum, nibil incultum, nibil corruptum, nibil inbonestum, sed niveam et candidam animam corpusquc lucidum atque splendidum; ut cum dies ille tremendus, remuneratio justorum retributioque malorum advenerit, non inveniat in te ultrix flamma quod uret sed divina pietas quod coronet, quae jam in boc s.» culo conversatio religiosa mundavit, ut tribunal teterni régis ascensura celsa palatia cum- eisdem nierearis portionem qui sequuntur Agnum, et canlant canticum novum sine ccssalione, illic perceptura prfcmium post laboreni, semperque maneas in viventium regionc atque ipse benedicat te de cœlis, qui per crucis passionem bumanum ponus est dignatus venire in terris rediinere Jésus Cbristus, Dominus noster, qui, etc. — Martenf. op. cit.. 1 !(i.
LES RELIGIEUSES AÎN'GLO-SAXONNES. 249
cieux par Celui qui est venu mourir sur la croix pour racheter le genre humain, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vit et règne à jamais avec le Père et le Saint-Esprit. »
Ensuite l'évêque lui posait le voile ^ sur la tête, en (lisant : c< Reçois, jeune fille % ce voile et puisses-tu le porter sans tache jusqu'au tribunal de Jésus- Christ, devant lequel tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans l'enfer. »
Puis il continue :
«0 Dieu, qui daignez habiter les corps chastes et qui aimez les âmes virginales ; Dieu, qui avez restauré la substance humaine corrompue par la fraude diabolique, et l'avez rétablie par votre Verbe créateur de façon non-seulement à lui rendre son innocence primitive, mais à lui procurer les biens éternels et à la faire monter du sein des créatures
1. Ce voile était quelquefois blanc, ainsi qu'il ressort du passage suivant de l'office De virgine vestienda, tiré d'un pontifical en écriture irlandaise, à la bibliothèque de Zurich, cité dans le Missale de Arbuthnott du docteur Forbes, p. xiv. Burnt Island, 1864, in-4 :
Oremus, fratres carissimi, misericordiam ut cunctum bonum tribuere dignetur huic puellae N. quœ Deo votum candidam vestem perferre cum integritate coronce in resurrectione vitœ peteruîe quam facturus est, orantibus nobis, prestet Deus.
Conserva, Domine, istius devotse pudorem castitatis, dilectionem continentiaî in factis, iu dictis, in cogitationibus. Perte, Christe Jesu, qui, etc.
Accipe, puellam, pallium candidum, quod perferas ante tribunal Domini.
'2. Accipe, puella, velvidua, pallium... Martene, op. cit., p. 117. — On voit que ces formules servaient à la consécration des veuves comme à celle des vierges.
encore enchaînées dans les liens de celte vie jusqu'au niveau des anges :
(( Jetez un regard sur votre servante que voici, et qui, plaçant dans votre main la résolution de vivre à jamais dans la continence, vous offre la dévotion qui lui a inspiré ce vœu. Donnez-lui, Seigneur, par votre Saint-Esprit, une modestie prudente, une sagesse bienveillante, une gravité douce, une liberté chaste ^ Comment d'ailleurs, l'âme emprisonnée dans celte chair mortelle aurait-elle vaincu la loi de la nature, la liberté de la licence, la force de l'habitude, l'aiguillon de la jeunesse, si vous n'aviez vous-même alhmié en elle la flamme de la virginité, si vous ne nourrissiez vous-même cette flamme par le courage que vous daignerez lui inspirer? Votre glace s'est répandue sur toutes les nations qui sont sous le soleil, nombreuses comme les étoiles; et parmi toutes les vertus que vous avez enseignées à ces héritiers de votre Testament nouveau, il y a un don qui découle de la source intarissable de votre générosité sur certaines âmes et qui, sans diminuer en rien l'honneur des justes noces et la bénédiction que vous avez prononcée sur le lien conjugal, inspire à ces âmes plus hautes de dédaigner toute union mortelle, d'aspirer au sacrement qui unit Jésus- Christ à son Église, de préférer à la réalité naturelle du mariage l'union surnaturelle dont le mariage est
1. Sit in ca... prudens modestia, snpicns benignitas, gravis lenitas, casta UhcriiMi. IbiiL, p. 119.
rcmblème. Cette vierge bienheureuse a reconnu son Créateur et, rivalisant avec la pureté des anges, elle ne veut appartenir qu'à Celui qui est l'époux et le fils de la virginité perpétuelle. Protégez-donc, Seigneur, celle qui implore votre secours et qui vient ici pour être consacrée par votre bénédiction. Faites que l'antique ennemi, si habile à poursuivre les plus excellents désirs par les plus insidieuses embûches, ne réussisse jamais à tlétrir chez elle la palme de la parfaite continence.
c( Faites enfin, Seigneur, par le don de votre esprit, qu'elle sache garder la foi qu'elle vous a jurée, afin qu'au jour imprévu de votre avènement, loin d'être en rien troublée, elle puisse marcher au-devant de vous en toute sécurité et entrer librement, avec le chœur des vierges sages, par la porte royale de votre demeure éternelle ^ »
i. Deus castorum corporum benignus liabitalor... Rcspice super hauc famulam tuam N. quœ in manu tua continentia) suro propositum collocans, tibi devotionem suam offert, a quo et ipsa idem votum assurapsit. Quando enim animus mortali carne circumdatus, legem naturœ, libertatem licentia\ vim consuetudinis, et stimules œtalis evincerct, nisi tu banc flammam virginitatis, vehementcr accenderes tu banc cupiditatem in ejus corde benignus aleres, ut fortitudinem ministrares? Etïusa namque in omnes gentes gratiatua, ex omni nationc, quse est sub cœlo, in stellarum innumerabilem numerum, novi Testamcnti bairedibus adoptatis, inter cseterasvirtutes, quas tîliis luis non ex sanguinibus, neque ex voluntato Garnis, sed de tuo spirilu genitis indidisti, etiam hoc donum in quasdam mentes de largitatis tuœ fonte defluxit, ut cum bonorem mjptiarum nulla interdicta minuissent, et super conjugalem copulam tua benedictione permaneret; existèrent lamen sublimiores
A la iin de la messe, le pontife prononçait sur la nouvelle religieuse une nouvelle bénédiction, dont les acclamations du peuple faisaient une sorte de dialogue.
(( Répandez, Seigneur, la bénédiction céleste sur votre servante que voici, sur notre sœur, qui s'est humiliée sous votre main, et couvrez-la de voti-e divine protection. »
Et tout le peuple répondait : Ainsi soit-il.
l'évêque. — Puisse-t-elle toujours fuir le péché, connaître et vouloir le bien, conquérir les profils sacrés du ciel!
LE PEUPLE. — Ainsi soit-il.
l'évêque. — Puisse-t-elle toujours obéir à vos préceptes divins, éviter avec votre secours les révoltes incendiaires de la chair, vaincre la volupté dépravée par l'amour de la chasteté, garder toujours en elle l'huile de la sainteté et se réjouir à la lumière des clartés éternelles î
animse, qure non concupiscerent quod liabet mortale connubiuni ; sed hoc eligerent quod promisit divinum Christi Ecclesipe sacramentum : nec imitarentur quod nuptiis agitur, sed diligercnt quod nuptiis prœnotatur. Agnovit auclorem suum beala virginitas, et semula integritatis angelicse, illius tlialamo, illius cubiculo se devovit. qui sic perpétuée integritalis est sponsus, quemadmodum perpétua^ virginitatis est filius. Imploranti ergo auxilium tuum, Domine, o\ conlîrmari se benedictionis tutc consecratione cupienti, da prolectionis tuse munimen et regimen, ne hostis antiquus qui excellentioi a studia, subtilioribus infestât insidiis, ad obscurandam perfectae continentise palmam per aliquam mentis serpat incuriam, et rapiat de proposito virginum quod etiam moribus decot inesse nuptarum. . Ibid., p. H 8.
LES RELIGIEUSES AiNGLO-SAXONNES. ^255
LE PEUPLE. — Ainsi soit-il.
l'évêque. — Puissc-t-ellc poiler loujours à h main le l'en sacré, et entrer ainsi pai' la porle royale du ciel, sur les pas dn Christ, pour vivre à jamais auprès des âmes sages et chastes !
LE PEUPLE. — Ainsi soil-il.
l'évêque. — Que celui-là daigne le lui accorder cl nous exaucer, dont l'empire est sans lin.
LE peuple. — Ainsi soit-il.
l'évêque. — Que la bénédiction de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit demeure avec vous, ma sœur, ici-bas et à jamais.
LE peuple. — ■ Ainsi soit-il * .
1, Etiunde, Domine, bencdiclioneni cœlesteni super hanc fainulairi, sororem iiostram N... qiue se Iiumiliavit siib dextera tua.
Protège eam protectione luadiviiia. Amen.
Fugiat universa delicta, sciât sibi bona desideria pnei)arala, ut rcgni cœleslissancta conquiratlucra. Amen.
Pareat semper divinis prseceptis, ut te adjuvante vitct incendia carnis, omnemque libidinem pravse voluptatis superct amore castitatis, babeatinse oleuni sanctitatis, et Itctctur cum lampadibus sempilernis. Amen.
Gestet in manibus faces sanclas, et apud sapientes et castissimas animas, duce Christo, introire mereatur januam regni cœlestis. Amen.
Quod ipse prœstare dignetur, cujus regnum et imperium sine fine permanet in sœciila sœculorum... — Martene op. cit., p. 121. — Cf. LiNGARD, Anfiqiiities, t. IT, p. 14.
i254 LES RELIGIEUSES AiNGLO-SAXOINiNES.
Il est douteux, vu le petit nombre d'évêques et la mullitude toujours croissante des religieuses, que ces formules touchantes et solennelles aient pu être employées pour toutes les vierges consacrées au Seigneur dans les cloîtres anglo-saxons \ Mais on peut croire qu'elles ne furent jamais omises lorsqu'une fille ou une veuve, issue d'une des dynasties régnantes et du sang de la race d'Odin, venait demander le voile des épouses du Seigneur.
Car en Angleterre, comme ailleurs et peut-être plus qu'ailleurs, les religieuses sortaient des conditions les plus élevées en même temps que des plus Les humbles. Les unes étaient nées de ces races conqué-
reines . i • ^
et rantes et souverames dont on a vu les exploits, ou
les princesses ^ ut • •
nigio -saxonnes le saug dcs Mcroviugiens vcuait parfois se croiser
le cloître, avcc cclui dcs rcjctous de l'Olympe Scandinave, et
qui, en s'alliant toujours entre elles, maintenaient
1. Le N" 92 des Excerptiones de l'arclievèquo Egbert renouvelle lî\ défense faite par le pape Gélase de donner le voile aux religieuses en dehors des fêtes de l'Epiphanie, de Pâques ou des Apôtres, si ce n'est à l'article de la mort. Ap. Tiioupe, p. 333.
dans sa piirelé native le prestige de la descendance d'Odin :
Du sang de Jupiter issues des deux côtes,
elles réunissaient tout ce que leurs compatriotes prisaient le plus en fait de grandeur et de majesté.
Mais, à côté d'elles et quelquefois au-dessus d'elles, quand l'élection les y avait placées, on voyait la fille du Saxon obscur, du ceorJ^ peut-être du Breton vaincu ; puis d'autres venues de plus bas ou de plus loin encore, rachetées de l'esclavage et dérobées aux outrages, aux souillures qui étaient la conséquence trop fréquente de la captivité. Toutes marchaient sous le même étendard, celui du sacrifice : elles en portaient toutes la glorieuse empreinte. Les unes renonçaient à la royauté, à la grandeur, à la richesse; les autres à la famille, à l'amour, à*la liberté; toutes devaient renoncer à elles-mêmes. Les moindres par la naissance n'étaient certes pas celles à qui ce sacrifice avait le plus coûté. Il est trop probable que ces princesses et ces grandes dames anglo-saxonnes étaient naturellement hautaines et insolentes, dures el rudes au pauvre monde ; quelquefois sanguinaires et implacables, comme les héroïnes de l'épopée germanique, Chriemhilde et Brunehilde; et de tous les prodiges opérés par le christianisme en Angleterre, il n'en est guère de
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plus merveilleux que d'avoir transformé un si grand nombre d'elles, au sein des communautés nouvelles, en lîlles dociles, en sœurs cordiales, en mères vraiment tendres et dévouées de leurs inférieures par l'âge ou le sang.
Il faut l'avouer, l'attention des annalistes de ces siècles reculés ne s'est guère portée que sur les reines et les princesses dont la vocation religieuse devait surtout édifier et toucher les âmes de leurs contemporains; qui belles, jeunes, recherchées en mariage par des princes leurs égaux, renonçaient au monde alîn de réserver à Dieu tout leur amour, afin de consacrer, pour les générations futures des servantes de Dieu, maint refuge à la fois magnifique et paisible.
Nous ne pouvons que suivre les auteurs anciens, tout en profitant avec soin de toutes les indications qui jetteront quelque lueur sur l'âme et la vie des innombrables filles, d'origine plus humble, mais d'une vie aussi pure et d'un dévouement aussi courageux, qui se pressaient autour d'elles.
Ces reines et ces princesses nous offrent trois catégories principales : d'abord les vierges, vouées à Dieu dès le matin de leur vie, quelquefois même dès le berceau, comme les abbesses Ebba de Coldingham et Elfleda de Whitby, qui furent les amies et les protectrices si dévouées de Wilfrid. Puis les femmes qui se séparaient de leurs maris, du vivant de ceuxci et souvent contre leur gré, pour embrasser la vie
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religieuse : sainte Eihcldrccla en demeure le type le j)liis eélèbre. Enfin les veuves, qui achevaient dans le cloître une vie le plus souvent consacrée sur le trône à l'active propagation comme à la généreuse j)ratique de la nouvelle religion. Nous en avons vu plus d'un louchant exemple, tel que celui de la leine Eanfleda, la première bienfaitrice de Wilfi'id, qui, après la mort du roi Oswy, son mari, voulut abriter son veuvage à Whitby et y finir ses jours sous la crosse de sa fille.
Par un privilège qui honore noire France, ce fut chez nous, dans la patrie de la reine Bertlie, de la première reine chrétienne des Anglo-Saxons, que vinrent se former les premières religieuses d'Angleterre. La France fut donc le berceau des religieuses anglo-saxonnes. Dès le temps des premiers missionnaires, et pendant que les monastères étaient encore peu nombreux, plusieurs d'entre* les nouveaux chrétiens d'Angleterre allaient chercher les règles de la vie religieuse chez les Gallo-Francs, qui y avaient été initiés, depuis plus d'un siècle, par le glorieux saint Martin el, après lui, par saint Maur, le disciple chéri de saint Benoît, et par saint Colomban, l'illustre propagateur du monachisme celtique. C'était surtout leurs filles (]ue les Anglais envoyaient ou amenaient en Gaule, et ces premières-nées de la grande chrétienté qui allait éclorc en Bretagne semblent avoir été spécialement recueillies et formées dans les communautés des bords de la Marne et de la Seine, à
MOINF.S d'oCC. V. 17 .
Les
premières
religieuses
sonl
formées
en rrante,
Jouarre, à Faremoutier, aux Andelys et plus lard à Clielles^ Miiioui Jouarre, Faremoutier et les monastères cireon-
Faiemùiiticr. volsius, OU doit s'eu souveoir, formaient une sorte de province monastique, relevant de Luxeuil et peuplée par les disciples de saint Colomban\ La pieuse et courageuse Burgundofara, la noble baronne de Bourgogne j bénie dès son enfance par le saintpatriarche de Luxeuil, gouvernait à Faremoutier la grande fondation qui a illustré son nom pendant douze siècles; elle y avait toute une colonie de jeunes Anglo- Saxonnes. Ililda, la grande abbesse de Whitby, songeait, elle aussi, dès qu'elle eut résolu de quitter le monde % à mener la vie religieuse dans un de ces cloîtres des bords de la Marne où sa sœur, Hereswida, la reine d'Est-Anglie, avant même d'être veuve,
1. Malti de Britannia monachicœ coiiversationis gratia, Francorum vel Gallicorum monasteria adiré solebant ; sed et lilias suas eisdem crudiendas ac sponso cœlesti copulaiidas mittebant. Bede, L III, c. 8.