LlNGARD, /. C
^U LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXONNES. Quels étaient veuiUc à cc point Iromper mes lecteurs. Plus j'avance
les
abus dans ma tâche ingrate et laborieuse , c'est-à-dire
des
monastères plus j'approchc du bord de ma tombe, el plus je me
anglo-saxons. , . , , , , . , 15 i
sens saisi, pénètre, domine par 1 ardent et respectueux amour de la vérité, plus je me crois incapable de la trahir, même au profil de ce que j'ai le plus aimé ici-bas. La seule idée d'ajouter une ombre à toutes celles qui la recouvrent déjà me fait horreur. La voiler, la taire, la déserter sous prétexte de servir la cause de la religion, qui n'est autre chose que la suprême vérité, ce serait, à mes yeux, aggraver le mensonge par une sorte de sacrilège. Que les âmes timorées ou scrupuleuses me le pardonnent ! Mais je tiens que dans l'histoire tout doit être sacrifié à la vérité, qu'il faut la dire toujours, sur tout et tout entière. Le panégyrique mensonger, où la vérité est sacrifiée par voie de prétention, me répugne autant que l'invective calomnieuse.
J'ai donc recherché avec une consciencieuse attention la trace de tous les abus et de tous les désordres qui pouvaient se produire dans les monastères anglais, et surtout dans les communautés de femmes. Si je n'ai presque rien trouvé, ce n'est pas faute d'avoir suffisamment fouillé les historiens et les autres écrivains du temps; j'ose donc en conclure que le mal, inséparable de tout ce qui est humain, avait laissé dans les cloîtres anglo-saxons moins de traces qu'ailleurs.
J'hésilo vraiment à relever, avec autant de sévérité que les pontifes et les docteurs du temps, le premier de leurs griefs contre les communautés anglo-saxonnes, ce goût excessif pour les étoffes trop riches ou trop fines dont certaines religieuses aimaicTil à se vêtir, après les avoir fabriquées ellesmêmes. Ces merveilles de la quenouille et de l'aiguille à broder, telles qu'on les maniait dans les cloîtres d'Angleterre, excitaient non-seulement la sollicitude, mais l'indignation des maîtres de la vie spirituelle. Bede ne trouve rien de plus grave à signaler dans les délits qui devaient attirer sur Coldingham la colère céleste ^ Boniface, devenu archevêque et légat pontifical en Allemagne, ne dédaigne pas de les dénoncer à l'archevêque de Gantorbéry comme un des plus dangereux écueils de la vie monastique ^ Aldhelm évoque toute sa rhétorique pour préserver ses amies de Barking du luxe révoltant que déployaient, dans leurs vêtements, le clergé des deux sexes, et surtout ces abbesses et ces religieuses qui portaient des tuniques écarlates et violettes, des capuchons et des manchettes garnies de fourrures ou de soieries ; qui se frisaient les cheveux
l.Texendis sabtilioribus itiiluinentis opéra m dant, quibus at seipsas ad vicem sponsarum in periculum sui status a^iornent, aiil externorum sibi virorum amicitiam comparent. Unde merito... de cœlo vindicta flammis sfcvientibus prseparata est. Hist. eccL, IV, 25.
2. It clericos et sanctimoniales de tenuitate et pompa vcstium argueret. Guu.i,. Malmesb., c. 82, p. 115. — Voir plus haut le texte de la lettre.
luxe
vêlement
avec un fer chaud tout autour du front; qui transformaient leur voile en parure, en le disposant de manière à le faire retomber jusqu'à leurs talons; qui, enfin, aiguisaient et recourbaient leurs onglos de manière à les faire ressembler aux griffes des faucons et autres oiseaux de proie, destinés par la nature à pourchasser la vermine dont ils se nourrissent \ 747. Du reste, le concile de Cloveshove donna raison
à ces dénonciations, en prescrivant aux religieux des deux sexes de s'en tenir aux vêtements de leurs prédécesseurs, et aux religieuses en particulier, de se r«ippeler Thabit simple et pauvre qu'elles avaient revêtu au jour de leur profession, pour ne plus jamais ressembler, par leur extéi'ieur trop orné, aux filles laïques-.
Passons à des faits d'une nature plus grave. Ne rencontrerons-nous pas sur notre chemin quelques-uns de ces désordres dont on a, dans les siècles modernes, fait un crime ii'rémissible aux Ordres religieux '.^
1. Snbucula bissina, sive hyacinthea, tiinica coccinea capitiiini cl inanioœsericisclavate calliculre rubricatis pellibus ambiuntur, antica:^ froritis ettemporum cicini calamistro crispantiir, pulla capitis velaniina candidis et coloratis mafortibus cedunt, qute vittarum nexibn? assntîe talo tenus prolixius dependunt, uiigues ritu falconum elaccipilrum,seii certe cavannariim (s?c) qiios naturaliter iiigenita edendi nécessitas instigat, obunca peduni fuscinula et rapaci ungularum arpiginealit.es et sorices crudelitcr insectando grassari. Dejaudibm virginit., c. 58. cr.c. 17 et r)0.
2. Non debent itennn liabere indumenta sfecularia, et ornatis et nitidisvestibus iiicedere, quibns laicre puella^ nti soient. Can. 28 ap.
COI.KTTI, t. VIll. p. 7»7t\.
Attentats
La contrainte n'a-t-elle jamais été employée pour imposer aux jeunes Anglo-Saxonnes la vie claustrale? Je suis porté à croire qu'il en a été ainsi quelquefois, quand je lis dans le Péniientiel de l'archevêque Théodore que les filles que leurs parents avaient obligées à se faire religieuses étaient implicitement exemptées de toute peine, même spirituelle, si elles viennent ensuite à se marier *.
La pudeur virginale de ces fiancées du Seigneur^ qu'entourait une vénération si nationale et si popu- ia pudem laire chez les Anglo-Saxons, fut-elle toujours res- reii-ïeu^es. pectée par ceux qui occupaient les premiers rangs des peuples nouvellement convertis et qui leur devaient à ce titre l'exemple du respect?
Je suis bien obligé d'admettre qu'il n'en fut pas ainsi. Les monuments contemporains d'une autoril(' incontestable constatent que plus d'un roi anglosaxon semble avoir trouvé un plaisir spécial à fair<' sa proie des vierges consacrées au Seigneur \ Il esi probable que les princes et les grands n'imitèreiif que trop souvent l'exemple de leurs rois. A côté do divers traits signalés par l'histoire, les dispositions nombreuses des lois pénales, portées par les rois
1 . Puellœ quGG non parent um coactse imperio, sed spontaneojiidicio. virginitatis propositum atque habitum susceperunt, si posfea nuptias diligunt, prîevaricantur. etiamsi consecratio non accesscrit. hiber pœnUentialis , c. xvi. § 24, ap. Thorpe, p. 282.
2. Voir ce qui a été dit plus haut. d'Osred, roi de Northumljrie, do Ceolred et d'Etlielbald, rois de IMercie. d'après les épîtros de saint Boniface,
anglo-saxons et anglo-normands, depuis Alfred jusqu'à Henri Y% contre le rapt des religieuses, même suivi de mariage subséquent , ou contre d'autres outrages à leur pudeur, démontrent que ces crimes étaient de ceux qui exigeaient une répression aussi énergique qu'habituelle\ On ne conçoit que trop l'attrait tout particulier que devaient exercer sur des hommes encore à demi barbares ces jeunes lilles, souvent très-belles et de haut lignage, toujours pures, bien élevées, initiées par l'éducation à toutes les délicatesses de la civilisation d'alors, réunies en foule dans ces forteresses spirituelles qui pouvaient bien les garantir contre les tentations de la vie séculière, sans les préserver des attentats de ces grands
1. Les lois d'Alfred prévoient et châtient les délits contre la chasteté des religieuses par les dispositions suivantes ;
§ 8. De concubitu nunne. « Qui duxerit sanctimonialem ab ecclesia, sine licentia régis aut episcopi, amende de 120 sols; moitié au roi, moitié à l'évéque et ipsius ecclesix. domino cujus monacha fuit. Si elle survit à celui « qui eam abduxit, nihil de pecunia ejus habeat. » Si elle a un enfant, « nihil inde habeat infans, sicut nec mater ejus. »
§ 18. Si quis nunnam, causa fornicationis, in vestes aut in sinum, sine licentia comprehendat, sit hoc duplo amendabile, sicut antea de laica decrevimus. (Ap. Thorpe, p. 32,34, éd. in-fol.)
Le môme délit est puni par le § 4 des lois ecclésiastiques du roi Edmond (940-046) du refus de sépulture eccclésiastique [unless he make bot, no more than a man sïaijer).
I/art. 39 des lois de l'assemblée d Enham sousEthelred dit : a If any one défile a nun... let him make bot deeply before God and the world... » La loi de Henri I", art. 73, De nunne concubitu, prescrit au coupable d'aller à Rome : adeat Papam et consilium ejus scire iaciat.
de la terre, iraditionnellement habitués à loul immoler pour assouvir leurs passions.
Ce qui surprend et afflige bien autrement encore, ce sont les décrets rendus par les principaux législateurs spirituels du pays, par les grands archevêques, Théodore de Cantorbéry et Egbert d'York, qui prévoient et punissent des prévarications contre la continence claustrale, où la violence n'entre pour rien, et qui feraient supposer que ces crimes pouvaient être commis par ceux-là mêmes qui étaient tenus de veiller sur la pureté du sanctuaire, par ceux à qui leur caractère sacré devait imposer un frein invincible, par des prêtres et même par des évêques \ Constatons toutefois que, au moins à l'époque dont nous avons eu à parler, l'histoire ne rapporte aucun trait connu à l'appui de ces humiliantes prévisions de la loi. Ajoutons que
1. Le Pénitentiel de Théodore (chap. xvi, § 26) prévoit le cas où un laïque « fornicationem iniretur cum multis... sanctimonialibus, Haut etiam numerum nesciat, » et condamne le coupable à dix ans de jeûne dont trois au pain et à l'eau.— Le chapitre xvin, De fornicatione clericorum, impose douze ans de pénitence à l'évêque coupable; dix ans au prêtre ; huit au moine et au simple diacre ; cinq au clerc : la religieuse coupable est punie de même; s'il y a eu des enfants, la durée de la pénitence est portée à quinze, douze, dix, huit et six.
Le laïque marié, «maculans se cum ancilla Dei, » : six ans, dont deux au pain et àl'eau; sept ans, s'il a un enfant; cinq ans, s'il n'est pas marié.
Même peine contre sa complice.
§ 20. Si quis monacham quam ancillam Dei appellant, in conjugio dnxerit, anathema sit. Ap. Thorpe, p. 282-283.
Monachus vel puella consecrata, si fornicati fuerint, septcm annos jejunent. Egge^kti, arch. Ehov., Cflnfemflnale,Rn. 15. —Cf. Ecgberti Excerptiones, n°' 434 et 136.
l'archevêque Théodore a bien pu rapporter de sa patrie orientale la crainte ou le souvenir de certains excès, de certaines corruptions, parfaitement étrangères au caractère comme aux habitudes des peuples du Nord , et leur donner place dans sa législation, sous forme d'appréhensions superflues. Ajoutons encore qu'on risquerait de tomber dans l'injustice et l'absurdité, en tirant de telle ou telle disposition d'un code pénal la conclusion que les crimes ainsi signalés et châtiés sont habituellement commis au sein de la nation dont la législation les proscrit*. En outre, l'impartialité nous commande de rappeler tout ce qui a déjà été dit sur les abus qui s'étaient introduits dans l'ordre monastique, dès le temps de Bede ; sur les faux monastères qui n'étaient que des domaines exploités au profit de donataires laïques, ridiculement affublés du titre à' abbés; sur les faux religieux des deux sexes qui peuplaient ces monastères de contrebande et y vivaient dans lous les genres de désordres\ Comme ceux-ci n'en portaient pas moins le titre de monachiei de sanctimoniales , c'est, sans aucun doute, à eux que l'on peut et que
1. Que penserait-on, par exemple, d'un historien qui conclurait du texte de l'art. 510 de notre Code pénal, que le crime prévu et puni par cet article est fréquent en France?
2, Rappelons un passage déjà partiellement cité : Quod enim turpe estdicere, totsub nominemonasteriorumloca [sic] hi qui monacliic*' vitse prorsus sunt expertes in suam ditionem acceperunt... Vel niajore scelere atque impudentia, qui proposituni castitatisnon liabent. luxurise ac fornicationi deserviant, neque ab ipsis sacratis Deo virginibus abstineant. Bedm Epist. adEcgbert., c. 6,
l'on doit le plus souvent imputer les excès flétris par les décrets des métropolitains anglais et par les épîtres de saint Boniface ; c'est encore, espéronsle, à cette même catégorie qu'il convient d'appliquer l'accusation portée par les terribles et intraduisibles paroles de sa lettre au roi de Mercie : Illx meretrices, sive monasteriales sive sxcidares\ Disons enfin que le grand apôtre, enflammé à la fois par l'amour de la religion et l'honneur de sa race, ne parle que par ouï-dire ; que ses plus sanglantes objurgations sont tempérées par quelques formules dubitatives ; qu'il ne rappelle jamais des excès qu'il aurait vus ou connus par lui-même avan! son départ pour l'Allemagne, mais seulement ce qui hii avait été rapporté par des récits plus ou moins avérés pendant le cours de ses missions en Germnnie.
1. EpislolsR S. BoNiFAni, n° 59, éd. .laffé, p. 175. — Il dit ailleurs dans une lettre à l'arclievêque Egbert d'York : Inauditnm enim maluni est prseteritis sreculis et in triplo vel quadruplo sodomitanam luxuriam vincens, ut gens cbristiana... despiciat légitima matrimonia... et nefanda stupra conseoratanim et velatarum f'eniinariini seqiiatui Ibiil., n° (il.
Les lettre? Celle eoiTespondance de saint Boniface, qui esl
saint Boniface une mine SI précieuse et si unique^ de renseigne-
et de ses
correspondantes ments suF les idées et les institutions des races
contiennent ^ > , , ^ , •
les gernnaniquesà leur début dans la société chrétienne,
renseignements ., . .
les plus nous révèle en outre, par divers côtes, 1 esprit qui
authentiques , . i , , . w i ^^
sur régnait dans les cloîtres peuples par les religieuses
dans
les cloîtres
anj^lo-saxons.
anglo-saxonnes. Avant comme après son apostolat en Allemagne, Winefred, devenu promptement le plus illustre religieux du Wessex, entretenait des relations fréquentes et intimes avec les religieuses les plus distinguées de son pays. Les lettres qu'il leur écrivait, celles surtout qu'il recevait d'elles, redoublent d'intérêt après son départ pour les régions encore inexplorées où il devait trouver le martyre. 11
1 . Disons toutefois que l'emploi de cette collection est singulièrement entravé par la manie qu'ont eue chacun des éditeurs (Wûrdwein en 1789, Giles en 1844, ligne en 1863) postérieurs à la première publication faite par Serrarius, en 1605, de changer l'ordre et la numération des cpîtres. Nous avons adopté les chiffres de la dernière et très-correcte édition donnée par Jaffé [Monumenta Moguntina, in Bibliotheca rerum Germanicarmn, t. III, Berolini, 1866 , qui croit avoir réussi à y introduire un certain ordre chronologique, dont les éditions plus anciennes étaient totalement dépoiu'vues.
ne nous en reste qu'un trop petit nombre ; mais celles qui nous ont été conservées suffisent pour nous laisser entrevoir ce qui se passait dans l'âme de ces femmes généreuses, intelligentes et passionnées, dont la vie s'écoulait à l'ombre de ces monastères où le grand missionnaire rencontrait non-seulement des sympathies si dévouées, mais encore des alliées si actives et si utiles.
On y voit tout d'abord que tout n'était pas douceur et bonheur dans l'enceinte du cloître. Nous sommes tous portés à nous exagérer, dans le passé comme dans le présent, la paix et la suavité de la vie religieuse, au milieu des orages soit de cette société d'autrefois, si violente, si belliqueuse, si troublée, soil de la société moderne, si frivolement agitée, si mobile dans sa servilité. On a raison de se représenter le cloître comme un nid suspendu dans les branches d'un grand arbre secoué par le vent, ou comme la chambre intérieure d'une barque battue par les flots. On est au milieu de la tempête, mais on y est à l'abri ; dans un abri toujours menacé, loujours fragile, toujours périssable, mais enfin un abri. On entend du dehors le bruit des vagues, de la pluie, du tonnerre; on sent bien qu'à chaque instant la perte est possible, ou même prochaine. Mais en attendant, on se sent à couvert; on est tranquille, protégé, préservé, et on vogue avec une humble confiance vers le port. C'est une jouissance suffisamment tempérée par le sentiment de l'insécurité
554 LES RELIGIEUSES ANGLO-SA.XONiNES.
pour ne pas devenir un danger, une ten talion de mollesse ou d'orgueil.
Mais dans ee nid et dans celle barque, j)rcservés des tempêtes du dehors, que d'orages, que de périls, que d'écueils intérieurs î Même au sein de la communauté la plus paisible et la mieux réglée, quelle épreuve que cette mort quotidienne de la volonté individuelle ! que ces longues heures d'obscurité et de silence qui succèdent à l'effort et à l'élan du sacrifice ! que celle durée perpétuelle du sacrifice, sans cesse subi, sans cesse renouvelé! L'n maître très-moderne de la vie spirituelle l'a dit avec une sévère perspicacité : a La continuité seule des exercices qui, bien que variés, ont toujours quelque chose de contraire aux penchants humains, dès (jiiih sont réglés et qu'ils se font pour Dieu^ fatigue Ijeaucoup^ » Quel implacable rayon de lumière jeté sur l'infirmité du cœur humain ! (Jn se familiarise avec les règlements, avec les habitudes, avec les obligations même onéreuses qui ont un but purement terrestre. Mais dès qu'il s'agit de Dieu, la répugnance reparaît. Il faut la l'etrouver et la surmonter sans cesse. C'est là qu'est le labeui' et aussi le mérite infini de la vie du cloître.
S'il en est ainsi pour les âmes de nos conleniporaines, depuis si longtemps façonnées à l'éducation
1. ÎNolico sui la Sociélù delà SaiuLc-Hetrnik', coimiioiicéc aux Foii- Iciielles, diocèse de Besançon, en 1787, par M. Receveur,, p. 19 du icxte rédigé en 1791.
les rcliiiiciisch.
LES UKLUilEUSES ANGLO-SAXONiNKS. 555 cl à la discipline chrétiennes, que ne dcvaicjil pas caiacièie
p 1 1 1 • 1 11 • passionné
ressentir, au tond de leurs citadelles monastiques, des
1 • \ • • lettres éciitcb
ces Saxonnes du septième ou du huitième siècle, pai issues d'une race encore si jeune et si neuve dans les voies du Seigneur, et restée si impétueuse, si turbulente, si éprise de sa force, de sa liberté, de son indépendance indomptée ! A la contrainte matérielle qui, bien que volontairement acceptée, devait tant leur peser, venaient se joindre bien d'autres privations dont elles n'avaient peut-être pas mesuré d'avance toute l'étendue. De là sans doute ces agitations contenues, mais incurables, ces cris de douleur, ces désirs vagues, mais ardents et fougueux, qui se font jour dans les quelques pages qu'on nous a conservées de leurs épanchements intimes avec le plus grand et le plus saint de leurs compatriotes. On regrette que ces âmes candides et ardentes aient eu recours au latin pour exprimer leurs émotions et leurs confidences. Si elles avaient employé leur idiome national, au lieu d'une langue qui, sans être morte, puisque c'était celle de la vie spiriluelle, n'en avait pas moins dû leur coûter bien des efforts avant de leur devenir familière, nous aurions vu sans doute leur pensée s'épancher, se précipiter en flots tumultueux, en mouvements abrupts, mais frappée au coin d'une originalité puissante et passionnée, comme les vers de Ceadmon ou du poëme deBeowulf. Et néanmoins, sous la forme artificielle et un peu contrainte où les enserre l'usage du latin.
556 LES RELIGIEUSES ÂlNGLU-SÂXONNES.
011 seul déborder la sève et la vie avec toute la vigueur d'une nature originale, sincère et véhémente.
Ce qui éclate le plus dans ces lettres, où elles traduisaient d'une main inexpérimentée, en un latin plus ou moins classique et en superlatifs plus ou moins élégants, les bouillonnements de leur cœur , c'est le besoin d'exprimer la tendresse, on dirait volontiers la passion qui les anime. On peut juger de l'intensité des affections qui unissaient certaines d'entre elles les unes aux autres par le tendre élan de leur parole quand elle s'adresse aux religieux qui avaient su gagner leur confiance. En voici un échantillon tiré d'une lettre adressée à Winefred, après les premiers succès de sa mission en Allemagne, par l'abbesse Bugga, que l'on croit avoir été fille d'un roi du Wessex , et qui était par conséquent de la même tribu que son illustre correspondant^ :
c( Je ne cesse de remercier Dieu de tout ce que j'ai appris par votre bienheureuse lettre ; de ce qu'il vous a conduit miséricordieusement à travers tant de pays inconnus ; de ce qu'il a favorablement incliné vers vous le cœur du pontife de la glorieuse Rome ; de
l. il y eut deux et peut-être trois religieuses du uoin de Kugga, parmi les correspondantes de Boniface. ISous supposons, avec l'éditeur des Notes sur les tombes monastiques découvertes à Hackness, p. 55, que celle dont il s'agit ici est la même dont un poëme de saint Aldhelm a célébré les constructions ecclésiastiques (Migne, Patroloffie, t. Lxxxix, p. 289) et à qui saint Eonil'ace écrivait sa lettre 86, éd. Jal'fé, qui commence : 0 soror carissinia.
LKS MKLKiIKUSES ANGLO-SAXONNES. 337
ce (ju'il a pVusIerné (levant vous l'eniienii de l'Eglise calholique, Kadbod le Frison. Mais je vous déclare fUraucune révolution du temps^ aucune vicissitude humaine ne changera l'état de mon ame envers vous et ne la détournera de vous aimer comme j'y suis résolue. L'ardeur de l'amour m'enllamme d'autant plus que je suis intimement convaincue d'arriver à un certain repos par la grâce de vos prières. Je vous renouvelle donc mes instances pour que vous intercédiez en faveur de ma bassesse auprès du Seigneur. Je n'ai pas pu encore obtenir les Passions des Martyrs que vous m'avez demandées. Je le ferai dès que je le pourrai. Mais vous, mon très-cher, envoyez-moi, pour me consoler, ce recueil d'Extraits des saintes Ecritures que vous m'avez promis dans votre lettre si douce. Ensuite je vous supplie d'offrir l'oblation de la sainte messe pour l'un de mes parents, qui s'appelait N..., et que j'aimais par-dessus tout. Je vous envoie par le porteur de ces lignes cinquante sols et un drap d'autel : je n'ai pas pu me procurer quelque chose de mieux. C'est un petit don, mais qui vous est offert avec un grand
1. Veuerando Dei fanmlo... Bonifacio sive Wynfritho dignis.'^inio Dei presbytère Bugga vilis \ernacula, perpetiue caritatis salutem... Eo niagis confiteor, quod iiulla varietas temporalium vicissitiidinuin statiim mentis iiiete inelinarc queat... Sed ardentius visamoris in inc calescit, duin pro certo cognosco... Et tu, mi carissimiis [sic), dirigt,' nic;c parvilali ad coiisulationom, quod per dulcisbimas litleras tuat^ |)i-omisisli .. Episl. 10,
MOINt> Dote V. 'J^J
Boniface
de ses compagnons
Réponses Boniface et ses compagnons de mission ne niel-
non moins , ^ , i, .> .
affectueuses talent suèi'c moins d affection et d abandon dans
de
leurs communications épistolaires avec leurs sœurs en religion. Il écrivait d'avance à celles qu'il comptait attirer auprès de lui et associer à son œuvre de propagande apostolique : « A mes vénérables, estimables et très-chères sœurs, Leobgitha, Thekla el Cynegilda, et à toutes les autres sœurs qui demeurent avec vous et qu'il faut aimer, comme vous, en Jésus-Christ, le salut d'une éternelle affection ! Je vous conjure et vous enjoins de continuer à faire ce que vous avez déjà fait et ce qu'il vous faut faii'e loujours, c'est-à-dire de prier le Dieu qui est le refuge des pauvres et l'espoir des humbles, de me délivrer de mes nécessités et de mes tentations, moi le deinier et le pire de tous ceux à qui l'Eglise romaine a confié la prédication de l'Evangile. Implol'ez la miséricorde de Dieu pour qu'au jour où le loup viendra, je ne m'enfuie pas comme un mercenaire; mais pour que je puisse, à l'exemple du bon pasteur, défendre courageusement les brebis et les agneaux, c'est-à-dire l'Eglise catholique avec ses fils et ses (illes contre les hérétiques, les schismatiques et les hypocrites. De votre côté, dans les mauvais jours où nous sommes, ne soyez pas imprudentes. Recherchez avec intelligence où est la volonté de Dieu. Agissez virilement, avec la force que donne la foi, mais faites tout avec charité et patience. Puis souvenez-vous des apôtres et des prophètes qui oui
tant souffert et qui ont reçu une récompense éternelle ^ »
Une confiance encore plus tendre semble l'inspirer, quand il écrit aux abbesses des grandes communautés anglaises et surtout à cette Eadburga qui devait succéder à sainte Mildreda dans le gouvernement du monastère fondé par sa mère sur la plage où avait débarqué saint Augustin ^ Il l'appelle «bienheureuse vierge et sa très-aimée dame, maîtresse émérite de la règle monastique^.» Il la conjure de prier pour lui pendant qu'il est ballotté par tous les orages qu'il lui faut braver au milieu des païens, des faux chrétiens, des faux prêtres et des clercs fornicaleurs*. « Ne vous fâchez pas de ce que je vous demande toujours la même chose. Il faut bien que je demande souvent ce que je désire sans cesse. Mes tribulations sont quotidiennes, et chaque jour elles m'avertissent de solliciter les consolations
1. Veneraudis et amandis carissiniis sororibus. . œteriie carilali^ salutem obsecro et priccipio quasi filiabus carissimis... Quia ultiiuu^ et pessimus sum omnium legatoruin. Ep. 91.
2. Voir plus haut, p. 275 de ce chapitre. L'abbesse Eadburga ne mourut qu'en 751, (juatre ans avant saint Boniface. Il était déjà en correspondance avec elle, comme avec l'abbesse de Barking, avant son départ pour l'Allemagne.
3. Beatissimœ virgini immo dilectissima' dominée Eadburge, raonasticse normulte conversationis emeritae. Rp. 10.
4. Epist. 87, éd. Jaffé ; 27, éd. Serrarius. — Celui-ci conclut, d'après certains passages, que cette épître a dû étreadr-ssée à Eadburga, bien que l'intitulé ne porte pas de nom et dise seulement : ReverendissimcC ac dilectissimœ ancillse Christi N.
540 LKS MKLKilEUSES A Mi LO-SA X0> N KS
spiritiiellos de mes irères et de mes sœurs '. )> Plus sa lîielie lui semble laborieuse el plus son cœur a besoin de s'épancher avec sa vieille amie, ce A ma bien-aimée sœur, l'abbesse Eadburga, dej)uis longtemps entrelacée à mon ame par les liens de la clientèle spirituelle... A ma sœur Eadburga (pie j'enserre avec les liens dorés de l'amour spirituel el (pie j'embrasse avec le divin et virginal baiser de la charité, Bonifoce, évêque, légat de l'Église romaine, serviteur des serviteurs de Dieu... Sachez (jue, grâce à mes péchés, le cours de mon pèlerinage esl ba(luj)ar la tempête. Partout la peine, partout la tristesse. El ce qu'il y a de triste par-dessus toul, c'est que les embûches des faux frères l'emportent sur la malice des infidèles. Priez donc l'Agneau de Dieu, unique défenseur de ma vie, de me protéger au milieu de tous ces loups... Priez aussi pour ces païens, qui nous ont été confiés par le Siège Apostolique, afin qu'il daigne les arracher à l'idolâtrie et les agréger à notre mère l'Eglise catholique, lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et que tous arrivent à la connaissance de la vérité... Une l'éternel rémunérateur de toute bonne action fasse trionqjher à jamais, dans la glorieuse compagnie des anges, ma sœur chérie, qui, en m'envoyanl un exemplaire des saintes Écritures, a consolé le pau-
l.Rogo liL lion indijjiieiniiii... (juia colidiana (libiilaiio diviiia t^ola- Jïiiiia IVatriini ac soroniiii me quiorcre admoiiet. Ep. 87, éd. JaflV".