Cité dans les Tramacfions of the Gaèlic sodety, p
Son goût
pour la poésie
et ses relations
avec les bardes.
nationale de l'Irlande dont on ne saurait assez signaler l'union intime avec la foi catholique* et l'empire invincible sur l'Ame de ce peuple généreux. Columba fut lui-même poëte et vécut toujours en grande et affectueuse intimité avec les autres poètes de son pays, avec ces bardes qui dès lors occupaient une si grande place dans les institutions sociales et politiques de l'Irlande et qu'on rencontrait partout, dans les palais et dans les monastères, comme sur les grands chemins.
On verra plus loin ce qu'il fît pour cette puissante corporation, et comment, après avoir été leur confrère et leur ami, il devint leur protecteur et leur sauveur. Constatons dès à présent que, grand voyageur lui-même, il accueillait les bardes voyageurs dans les différents monastères où il résidait, entre autres dans celui qu'il avait fondé sur un îlot- du lac que traverse la Boyle avant de se jeter dans le Shannon. Il leur confiait le soin de rédiger les annales monastiques et provinciales pour être ensuite déposées dans le chartrier de la communauté; mais surtout il les faisait chanter pour sa propre délectation et celle de ses religieux ; et ceux-ci lui adressaient de vifs reproches, s'il lui arrivait de laisser
i. Voir toi ne II, p. 459.
'l. On y voit encore les ruines d'une église dont on lui attribue la îondation. A deux milles de cet îlot, et au bord de la cascade que torme la Boyle en se jetant dans le lac (Loch-Key). s'ôlevait un autre monastère fondé par lui et qui devint, en 1161, une abbaye cistercienne assez célèbre, sous le nom de Boyle.
un de ces poètes itinérants s'éloigner sans l'avoir invité à faire entendre ses chants en s'accompagnant de la harpe'.
Le moine Columba fut donc poëte ; après Ossian et son glorieux homonyme des Vosges, il ouvre la série des deux cents poètes irlandais dont la mémoire et les noms, à défaut des œuvres, sont restés chers à l'Irlande. 11 écrivait ses vers nonseulement en latin, mais encore et surtout en irlandais. Il ne reste de lui que trois poëmes latins ; mais, il y a deux siècles, on avait encore onze de ses poëmes irlandais^, qui tous n'ont pas péri, et dont le plus authentique est consacré à la gloire de la noble Brigitte, la vierge esclave, patronne de l'Irlande, et fondatrice de la vie religieuse pour les femmes dans l'île des Saints : elle n'était pas encore morte quand Columba vint au monde^. A travers les efforts obscurs et heurtés de cette poésie enfantine,
1. Quidam Scoticus poeta... Cur a nobis regredienti Cronano poetse aliquod ex more suœ artis canticum non postulasti laudabiliter decantari? Adamnan, lib. I, c. 42.
2. Diversa poemata S. Columbse patrio idiomate scripta exstant pênes me. CoLGAN, Trias Tliaumat., p. 472. — Il en donne le titre et cite le premier vers de chaque poëme en irlandais. — Le docteur Reeves a donné dans son appendice F le texte irlandais et la traduction anglaise de deux de ces pièces dont le manuscrit est passé de chez les franciscains de Louvain, où écrivait le pieux et patriotique Colgan, à la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles. — Elles se trouvent aussi à la Bodléienne d'Oxford, dans un manuscrit qui contient cent trente-six poëmes irlandais attribués à Columba.
3. Il naquit en 521 et elle mourut en 523, selon la chronologie de Colgan.
on démêle, ce semble, quelques accents d'une émotion sincère et originale.
c( Que Brigitte, la vierge et la bonne, Brigitte, notre flambeau et notre soleil, Brigitte, la rayonnante et l'invisible.
Nous conduise au royaume éternel !
« Que Brigitte nous défende Contre les troupes de l'enfer ; Qu'elle abatte devant nous Toutes les adversités de la vie !
« Qu'elle éteigne en nous Tous les mauvais instincts de la chair. Cette vierge pure qui nous est si chère. Digne d'un ineffable honneur !
c( Oui, elle sera toujours notre sauvegarde. Ma chère sainte de Lagénie, Après Patrice la première, La colonne de la patrie.
Glorieuse entre toutes les gloires.
Reine entre toutes les reines, (c Que dans l'extrême vieillesse Elle soit pour notre corps comme un cilice ; Qu'elle nous inonde de sa grâce, Notre protectrice Brigitte*. »
i . Nos defendamur omni tempore Per meam sanctam de Lagem'a Suppar coliimna regni, Post Patriciiim primarium :
APOTRK DE LA CALÉDONÏE. 125
Columba semble donc avoir été autant poëte que moine pendant la première moitié de sa vie ; il en avait l'humeur vagabonde, agitée, ardente et même querelleuse. Comme la plupart des saints et des moines irlandais, dont l'histoire a gardé le souvenir, il aimait passionnément à voyager^; mais à cette passion s'en joignait une autre qui lui valut plus d'une mésaventure. Les livres, moins rares en Irlande que partout ailleurs, y étaient cependant recherchés et conservés avec un soin jaloux dans les bibliothèques monastiques, qui en étaient les seuls dépositaires. On leur attribuait non-seulement une valeur excessive, mais encore les émotions et presque les passionsd'êtres animés. Columba avait, lui, lapas- sa passion sion des beaux manuscrits; et 1 un de ses biographes manuscrits. lui attribue assez de laborieux courage pour avoir transcrit de sa main trois cents exemplaires de l'Evangile ou du Psautier \ Il allait partout en quête de volumes à emprunter ou à transcrire, essuyant souqua decor décor m ii Quse regina regia...
Erit post senium Nostrum corpus in cilicio :
Ejus gratia rcspergamur.
Nos protegat Brigicta.
Trias ThaumaL, p. 606.
1. Oiïines regni provincias contiiiuo peragrans, urbes, oppida, paga circumiens. O'Donnell, p. 398.
2. O'Donnell, ap. Colgan, p. 458. — On a vu plus haut le même chiffre attribué à Dega. Les récits irlandais ne connaissent guère que les deux chiffres de trois cents et de trois mille.
Longarad aux
jambes velues.
vent des refus qu'il ressentait avec amertume. Il y avait dans le pays d'Ossory, au sud-ouest de l'île, un saint reclus, très-savant, docteur es lois et en philosophie, nommé Lou^dirsid aux jambes blanches, parce qu'en marchant nu-pieds il laissait voir ses jamhes couvertes de grands poils blancs. Columba, étant allé le visiter, lui demanda d'examiner ses livres. Le vieillard refusa tout net. Alors Columba éclata en imprécations. « Puissent tes livres ne plus te servir de rien, ni à toi, ni à aucun de ceux qui viendront après toi, puisque tu ne t'en sers aujourd'hui que pour montrer ton inhospitalité! » Cette malédiction fut exaucée, au dire de la légende. A peine le vieux Longarad fut-il mort, que tous ses livres devinrent inintelligibles. Ils existent encore, dit un auteur du neuvième siècle, mais nul ne peutlcs lire. La légende ajoute que le jour où le vieux savant mourut, l'on vit se décrocher d'eux-mêmes et tomber à terre, dans toutes les écoles d'Irlande et jusque dans la cellule de Columba lui-même, les sacoches de cuir dont se servaient les religieuses et les étudiants pour y serrer leurs livres \
Un récit analogue, plus authentique mais non moins singulier, sert d'introduction à l'événement décisif qui changea la destinée de Columba et le transforma de poëte vagabond et d'érudit par-
malgré son . , . • . a, u. . • •;.
ancien maître, sionuc cu missiouuairc ct cu apotrc. Etant en visite chez son ancien maître Finnian, notre saint trouva
1 . Festilogium, d'Angus le Guidée, cité par O'Curry, op. cit., p. 17.
Contestation au sujet
du
psautier
que
Columba veut
copier
moyen de faire une copie clandestine et pressée du j)sautier de cet abbé, en s'enferinant la nuit dans l'église oii le psautier était déposé, et en s'éclairant pour ce travail nocturne de la lumière qui s'échappait de sa main gauche pendant qu'il écrivait de la droite, comme il arriva à je ne sais plus quel saint de la légende espagnole. L'abbé Finnian apprit ce qui se passait d'un explorateur qui, attiré par cette lueur singulière, avait regardé à travers le trou de la serrure et, pendant qu'il appliquait son visage contre la porte, avait eu l'œil crevé par un coup de bec que lui avait lancé à travers la fente une grue, un de ces oiseaux familiers à qui les religieux irlandais permettaient d'élire domicile dans leurs églises \ Indigné de ce qu'il regardait comme un larcin, Finnian réclama la copie dès qu'elle fut terminée, en se fondant sur ce qu'une copie faite sans permission devait appartenir au maître de l'œuvre originale, vu que le livre transcrit est le fils du livre original [Son-book). Columba refusa de se dessaisir de son œuvre. On en référa au roi, en son palais de Tara.
Le roiDiarmid, ou Dermott, monarque suprême de Le roi Diarmid,
fondateur
l'Irlande, descendait, comme Columba, du grand roi de
Clonmacnoisc.
Niall, mais par un autre fus que celui dont Columba était l'arrière-petit-fils. Il vivait, comme tous les
J. Adniolo ad jaiiuae fissuram oculo, mirari ca'pit... Grus qua^dam cicurata, quœ in ecclcsia crat, incauti hominis oculuui impecto rostro cfïodit. O'DoNXELL, lib. ii, c. 1.
53S ou 548,
126 SAIiNT COLUMBA,
princes de son pays, dans une union intime avec TEglise, personnifiée en Irlande, plus encore qu'ailleurs, par l'ordre monastique. Exilé et persécuté dans sa jeunesse, il s'était réfugié dans une île entourée par un de ces lacs que traverse le principal fleuve de l'Irlande, le Sliannon, et il s'y était lié avec un saint moine nommé Kiéran, qui n'était autre que ce lîls de charpentier, camarade jaloux de Columba à l'école monastique de Clonard et depuis son émule généreux en science et en austérité. Sur la rive encore solitaire du fleuve^ les deux amis avaient projeté la fondation d'un monastère que la nature ma récageuse du terrain obligerait de bâtir sur pilotis. «Plantez, » avait dit le moine au prince exilé, «plan- « tez avec moi le premier pieu en mettant votre main «sous la mienne ; et d'ici à peu cette main sera sur «tous les hommes d'Érin. » En effet, Diarmid fut bientôt appelé au trône. Il usa aussitôt de son pouvoir pour doter richement le sanctuaire que devait lui rendre doublement cher le souvenir de son exil et de son ami. Sous le nom de Clonmacnoise, ce sanctuaire devint l'un des grands monastères et l'une des écoles les plus fréquentées de l'Irlande et même de l'Occident ; il fut si riche en possessions et surtout en communautés, filles ou vassales de son autorité hiérarchique, qu'un dicton populaire renfermait la moitié de l'Irlande dans l'enceinte de Clonmacnoise, Get(e enceinte contenait réellement jusqu'à neuf églises avec deux tours rondes ; les rois et les sei^
gneursdes deux rives du Shanuon y eurenl, pendant mille ans, leur sépulture sur une hauteur verdoyante qui doniine les bords marécageux du fleuve. On en voit encore les ruines tristement pittoresques, et parmi elles une croix de pierre où sont grossièrement sculptés le prince et l'abbé tenant à eux deux le pieu allongé par la pointe, dont la légende a consacré le souvenir ^
Ce roi pouvait donc être regardé comme un juge compétent dans un conflit à la fois monastique et littéraire; il devait être suspect de partialité pour Columba, son parent, et cependant il se prononça contre lui. Son jugement se formula en un dicton rustique qui passa en proverbe chez les Irlandais : A chaque vache son veau^^ et par conséquent à chaque livre sa copie. Columba protesta hautement :
1. Situé à sept milles au-dessous d'Athlone, sur la rive orientale du Shannon, Clonmacnoise fut plus tard érigé en évèché, qu'il ne faut pas confondre avec celui de Cloyne, quoique la désignation latine, Clonensis ou Cluanensis, soit identiqne. — Cette grande abbaye doit sa principale illustration à son abbé Tighernach (1088), historien très-souvent cité et dont les annales ont éti' publiées au tome II des Beruîn Hibernicarum scriptores, d'O'Connor. Elle renfermait dans sa vaste enceinte une comnuuiauté de ces moines laïques, connus sous le nom de Culdees. dont nous aurons à parler plus loin, qui avait été créé par un frère convers du monastère, nommé Conn des pauvres à cause de sa grande charité. Plus tard, au douzième siècle, elle fut attribuée aux chanoines réguliers de Saint-Augustin, qui la conservèrent jusqu'à la spoliation générale. O'Gurry, op. cit., p. 60. — Le Gentleman'' s Magazine, de février 180 i, pubhe un plan de l'état actuel de Clonmacnoise, avec une notice fort intéressante de M. Parker sur l'architecture de ces ruines.