MOINES D OCC. III
130 SAliNT COLUMBA,
L'élu de Dieu est assuré de sa vie
Jusque sur le front d'une bataille.
Nul ne peut me tuer aujourd'hui,
Quand même je combattrais contre lui au fort du péril ;
Mais nul ne peut me sauver,
Le jour où ma vie sera venue, à son temps prédestiné.
Ma vie !
Qu'elle soit comme il plaît à mon Dieu ;
Rien ne peut lui être ôté,
Rien ne peut lui être ajouté ! ..,
Ce que Dieu a destiné à quelqu'un,
11 ne sort pas de ce monde qu'il ne l'ait rencontre.
Qu'un prince cherche davantage,
11 n'en obtiendra pas la grosseur d'une mile.
Une garde,
Une garde peut l'accompagner sur son chemin ;
Mais quelle protection, quelle,
Le gardera contre la mort?...
Oublie pour un temps la pénurie du cloître.
Songeons plutôt à l'hospitalité du monde:
Le fds de Marie te fera prospérer.
Chaque hôte aura sa portion.». Souvent,
Ce qui est dépensé revient à la main qui l'a donné ;
Et ce qui n'est pas dépensé
N'en a pas moins disparu.
0 Dieu vivant!
Malheur à celui qui fait m;(l en quelque chose î
La chose qu'il ne voit pas lui survient, La chose qu'il voit s'évanouit de sa main. Ce n'est pas du Sreod^ que dépend notre destinée, Ni de l'oiseau au bout de la branche, Ni du tronc d'un arbre noueux...
Meilleur est celui en qui nous croyons... Il est le roi qui a fait nos corps, Qui ne me laissera pas aller la nuit sans asile. Je n'adore pas la voix des oiseaux, Ni un tel, ni le hasard, ni une femme ; Mon druide est le Christ, le Fils de Dieu ; Christ, le Fils de Marie, le grand abbé, Le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Mes domaines sont chez le Roi des rois ; Ma communauté est à Kells et à Moen^ »
«Ainsi chantait, » di t le préambule de ce Poëme de la Confiance^ « ainsi chantait Columba quand il cheminait tout seul, et ce chant protégera quiconque le répétera en voyageant. »
1. Terme druidique inconnu, qui signifie probablement quelque superstition païenne, dans le genre des présages tirés du vol des oiseaux ou des nœuds d'arbre mentionnés aussitôt après.
2. Moone, dans le comté de Kildare, où l'on conserve la crosse abbatiale de saint Columba. — Sauf pour les quatre premiers vers, cités avec le texte irlandais par O'Curry [Leclures, p. 329), j'emprunte ici la traduction donnée par M. Henri Martin, dans la Revue nationale, d'après la version anglaise qu'O'Donovan a publiée avec lé texte original dans le tome I des Transaclions of Ihe Irish Archeolo'gical Society. Dublin, 1846, p. 1 à 15.
suscite
la
guerre oivUe.
152 SALNT COLIMBA,
Parvenu sain et sauf dans sa proyince, Columba ne négligea rien pour exciter contre le roi Diarmid les clans nombreux et puissants de ses proches et amis, qui formaient une branche de la descendance de Niall, distincte et ennemie de celle dont était le monarque régnant. Ses efforts furent couronnés de succès. Les Hy-Nialls du Nord s'armèrent avec empressement contre les Hy-Nialls du Sud, dont Diarmid était le chef spéciaP. Ils obtinrent naturellement le concours du roi de Connaught, père du jeune prince qui avait été mis à mort par le monarque. Selon d'autres récits, ce fut une lutte entre les Nialls du Nord et les Pietés établis au centre de l'Irlande. Le nord et l'ouest de l'Irlande prirent donc les armes contre le roi suprême. Celui-ci marcha audevant d'eux, et les rencontra en bataille rangée à Cool-Drewny, ou Cul-Dreimhne, sur les frontières Défeiie du roi de l'Ultouie et de la Connacie. Il fut complètement
pendant que . it^i /p-rrr r • -p
coiumba vamcu et oblige de se réfugier a lara. La victoire tut due, selon l'annaliste Tighernach, aux prières et aux chants de Coiumba, qui avait jeûné et priéde toutes ses forces pour obtenir du ciel le châtiment de
1. Coiitulit se addomus Conalli, GulLanls et Eugenii proceres carne bibi propiiiquos, et coram eis de malis injuriis querelam instituit. CoLGAN, Act. SS. Hibern., t. I, p. 045. — Cf. le tableau généalogique de la descendance de ^iall, dans Reeves. p. 251. — Il y eut dix rois suprêmes d'Irlande de la branche des Hy->"ialls du Nord ou de Tyrconnell, dont était Coiumba, et dix-sept de la branche des Hy-Malls du Sud, dont était Diarmid ; ces rois alternèrent cnire eux pendant deux siècles en se tuant ou se détrônant mutuellement. Voir les notes de Kelly, np. l.iNcii. Cambrensis eversus, t. II. p. 12 et 15.
prie contre lui.
l'insolence royale \ qui de pins assistait à la bataille et prenait ainsi sur lui, aux yeux de tous, la responsabilité du sang versé.
Quant au manuscrit qui avait été Tobjet de cet étrange conflit de propriété littéraire dégénéré en guerre civile, il fut depuis lors vénéré comme une sorte de palladium national, militaire et religieux. Sous le nom de Cathac ou BataiUeuï\ le psautier Le latin, transcrit par Columba, enchâssé dans une des i.aiaiiie^; sorte d'autel portatif, devint la relique nationale du clan des O'Donnell. Pendant plus de mille ans, il fut porté par eux à la guerre, comme un gage de victoire, à la condition d'être posé sur la poitrine d'un clerc aussi pur que possible de tout péché mortel. Il a échappé comme par miracle aux dévastations dont l'Irlande a été victime, et il subsiste encore pour la plus grande joie des patriotes éruditsde l'Irlande ^
1. Diem ineundi prselii jejunio et oratione prsevertit, Deum afflicto rogans ut regise insolentise vindicibus sine suorum damno annuat victoriam. O'Donnf.ll, loc. cit.
2. Les annales des Quatre Maîtres rapportent que dans une bataille livrée en 1497 entre les O'Donnell et les Mac Dermott, le livre sacré tomba entre les mains de ceux-ci, qui le restituèrent toutefois en 1499. — Conservé depuis treize cents ans dans la famille O'Donnell, il appartient aujourd'hui à un baronnet de ce nom qui en a permis l'exhibition dans le Musée de 1 Académie royale irlandaise, où chacun peut encore le voir. Il se compose de cinquante-huit feuillets de parchemin recouverts d'une reliure d'argent. Le savant O'Curry [op. cit., p. 522) a donné le fac-similé d'un fragment de ce manuscrit, qu'il n'hésite pas à croire .de l'écriture de notre saint, ainsi que le bel évangéliaire dit Livre de Relis, dont il a également donné le fac-
^^"""'^62 ^^'^^^ Columba vainqueur eut bientôt à subir la double
Columba
est
excommunié
réaction de ses remords personnels et de la réprobation de beaucoup d'âmes pieuses S Celle-ci fut la première à se faire jour. Devant un synode convoqué dans le centre du domaine royal, à Teilte^ il fut accusé d'avoir fait verser Is sang cbrétien, et l'excommunication prononcée contre lui en son absence. Peut-être cette accusation ne portait-elle pas seulement sur la guerre soulevée à propos du psautier transcrit dont il revendiquait la propriété. Son caractère emporté, vindicatif, et surtout son attachement passionné pour ses proches et la part violente qu'il prenait à leurs disputes domestiques et à leurs rivalités sans cesse renaissantes, l'avaient engagé dans d'autres luttes dont la date incertaïné^est peut-être postérieure à son premier départ de l'Irlande, mais Autres guerres ^q^i \r^ rcspousabilité lui cst formellement imputée ^'''esT*'^ par divers monuments '\ et qui aboutirent égaleengagé. mcnt à des batailles sanglantes.
simile. Cf. Reeves, Notes sur Adamnan, p. 250, et Opuscule sur Ma^ rianus Scotus, p. 12,
1 . Cum illata régi Diermitio clades paulo post ad aures sanctorum Hibernige pervenit, Columbam, quod tantfe cladis vel auctor vel occasio fuisset, taxabant. O'Doxnell, II, 5. — In synodo sanctorum Hiberniae gravis querela contra S. Columbam, tanquam auctorem tam multi sanguinis effusi,instituta est, Colgan, Act. SS. Hibern., p. C45.
2. Aujourd'hui Teltown, petit village près de Kells, au comté de Meath,
5. Notamment par l'argument en langue irlandaise du poëme latin de Columba, intitulé: Altus prosator, et dont il sera question plus loin. Cet argument est cité textuellement par le docteur Reeves, p. 253. Ce savant pense que les écrivains légendaires ont antidaté tous
Coliiniba n'était pas homme à reculer devant des saint Brendan
. , , se prononoe
accusateurs et des juges. 11 se rendit au synode qui pour lui. l'avait frappé sans l'entendre. Il y trouva pour défenseur un fameux abbé, nommé Brendan, fondateur dn monastère de Birr. A la vue deColumba, cet abbé se leva et alla l'embrasser. «Comment,» lui dirent d'autres membres du synode, «pouvez-vousdonner le «baiser de paix à un excommunié? — Vous feriez « comme moi,))leur répliqua-t-il ; « et vous nel'auriez «jamais excommunié, si vous pouviez voir ce que je « vois, une colonne de feu qui le précède et des anges «qui raccompagnent. Je n'ose mépriser un homme « prédestiné par Dieu pour être le guide de tout un « peuple vers la vie éternelle*.» Grâce à l'intervention de Brendan, ou par quelque autre motif qu'on ne nous dit pas, la sentence d'excommunication fut re-
ces événements fâcheux pour la considération de l'apôtre de la Calédonie, afin de concentrer toutes ses excentricités dans la première portion de sa vie, antérieure à son expiation volontaire, Adamnan, qui ne suit aucun ordre chronologique, garde le silence sur la plupart des événements qui précédèrent l'exil volontaire du saint, et ne mentionne que vaguement le synode où il fut excommunié ; mais il constate qu'après cet exil Columba revint plusieurs fois en Irlande, où son influence ne cessa jamais d'être très-considérable. — « Cum a quodam synodo pro quibusdam venialibus et tam excusabilibus causis, non recte, ut post in fine claruit, excommunicaretur Columba... ad eamdem contra ipsum collectam venit congregationem... Hoc tamen factum est in Teilte. » — Lib. m, c. 5.
1 , Ilunc spernere non audeo quem populorum ducem ad vitam a Deo prseordinatum video. Ibid. — Ce Brendan dit Y Ancien, abbé de Birr, mort en 565, est à distinguer d'un autre Brendan, abbé de Clonfert, mort en 577. dont on a mentionné plus haut le fameux pèlerinage. Voir liv. x, p. 90.
15i; SAINT COLUMBA,
tirée ; mais il fut enjoint à Columba de gagner au Christ par sa prédication autant d'Ames païennes qu'il avait péri de chrétiens dans la bataille de Cooldrewny ^ u consuiie Cc fut alors que son ame semble avoir commencé
plusieurs ^ i • i ^ i
cufesseuis. a sc troublcr et que le remords y jeta les germes a la fois d'une conversion éclatante et de sa future mission apostolique. Resté à l'abri des vengeances ou des pénalités séculières, il dut se sentir d'autant plus atteint par le jugement ecclésiastique prononcé contre lui. On le voit, dans diverses légendes, errer longtemps de solitude en solitude et de monastère en monastère, à la recherche de saints religieux, maîtres en fait de pénitence et de vertu chrétienne, les interrogeant avec anxiété sur ce qu'il lui faudrait faire pour obtenir le pardon de Dieu après le meurtre de tant de victimes \ L'un d'eux, Froëch, depuis longtemps son ami, lui reprocha avec une affectueuse sévérité d'avoir été le provocateur de la meurtrière bataille, a Ce n'est pas moi, » repartit vivement Columba, « qui en suis cause; c'est l'in- « juste jugement du roi Diarmid, c'est sa violation « de l'immunité ecclésiastique, qui ont tout fait. — « Un religieux,» dit le solitaire, «aurait mieux fait de a supporter patiemment l'injure que de la venger