Livre x, chap. 1", page
MOINES d'occ. m. 12
t78 SAIM COLDlbA,
iiiaii sciiibleiils'èlrc dès lors ollacéos [)oui' ne reiiailrc que plus Lard, la grande majorité des Piclcs élail restée païenne, et liabitait, au nord des monts Grampians, de vastes régions où nul missionnaire avant Columba n'avait encore osé pénétrer ^ Les trenlequalre années qu'il avait encore à donner au monde furent principalement occupées en missions entreprises pour porter la foi sur les plateaux montueux, dans les glens ou vallées profondes et les îles nombreuses de la Calédonie septentrionale. Là séjournait une race belliqueuse^ avide, intrépide, inaccessible à la mollesse comme à la peur, à peine vêtue malgré l'inclémence du climat, opiniâtrement attachée à ses coutumes, à ses croyances et à ses chefs. Il lui fallait donc prêcher, convertir et au besoin braver ces peuplades redoutables en qui Tacite reconnaissait les plus reculés des mortels et les derniers champions de la liberté : terrarum ac libertatis extremos; ces barbares qui, après avoii' glorieusement résisté à Agricola, avaient chassé les Romains épouvantés de la Bretagne, dévastéet désolé toute l'île jusqu'à la venue des Saxons, et dont les descendants, après avoir rempli l'histoire d'Ecosse de leurs exploits sanglants, ont donné, sous le nom de Hi(jhlanders, aux Stuarls déchus leurs plus indomptables défenseurs, et à r Angleterre moderne ses plus glorieux soldats.
1. Prinius doctor fulei clirisliaiuo Iransmoiilanis Pictii^ ad Aquihincm. Bede, V, 1>. . Gcntem illaiii vorbo et cxeniplo ad lideni Clirish convertit. Id., 111, 4.
AlMrnu: l)\i LA CALKDUlME. 17ît
Maintes l'ois il dut lï'anchir celle chaîne cenlrale <jui l'orme le point de partage des eaux dont les unes coulent au nord et à l'ouest dans Toccan Atlantique et les autres au midi dans la mer du Nord, chaîne que le hiographe de Columba appel k^ l'épine dorsale de la Bretagne {dorsum Britannix). Elle sépare les comtés actuels d'Inverness et d'Argyle du comté de Perth, et comprend les districts si connus des voyageurs contemporains sous les noms de Breadalbane, d'Athole et des monts Grampians. C'était alors la limite des Scots et des Pietés^, et c'était là que les ancêtres des Pietés, les héroïques soldats deGalgacus, avaient tenu tète; au beau-père de Tacite, qui même victorieux n'avait pas osé franchir cette barrière\ Maintes fois aussi Columba suivit la grande vallée acjualique qui au nord de ces montagnes traverse diagonalement toute l'Ecosse du sud-ouest, où se trouve loua, au nord-est, audelàd'Inverness. Elle est formée par une série de golfes allongés et de lacs intérieurs dont la jonction, opérée par l'industrie moderne, per-
I. Telle est du moins lasscrliou d'Adaiiuian, II, 46. Mais son contemporain Bede et tous les auteurs modernes placent autrement cette limite. Selon eux, les Scots s'étendaient dans tout l'ouest de la presqu'île calédonienne, et les Pietés méridionaux occupaient au sud des Grampians les provinces actuelles de Perth, Forfar et Fife. Voir la carte de l'Ecosse au onzième siècle, dans Cosmo Inxes, Sketches of early Scotch histori/. — Prsedicalurus vcrbum Dei provinciis seplentrionalium Pictorum, lioc est, eis quse arduis atque horrentibus monlium jugis ab australibus eorum suiit regionibus sequestratu'. Bfdi;, IïI, 4.
'i. Walteii Scott, IJislory of Scolland, c. 1.
ISO SAINT GOLUiMBA,
met aux navires de passer d'une mer à l'autre sans laire le détour des îles Orcades. Il y a quinze siècles, la religion pouvait seule entreprendre la conquête de ces âpres et pittoresques régions qu'une population peu nombreuse, mais soupçonneuse et féroce, disputait aux forêts de pins et aux immenses lapis de bruyères et de fougères qu'on y retrouve encore.
Le premier regard jeté par l'histoire sur cette route maritime y découvre les prédications et les miracles de Columba. Il navigua le premier dans un frêle esquif sur le Loch-Ness et sur le fleuve qui en sort ; il pénétra ainsi, après un long et pénible trajet, jusqu'à la forteresse principale du roi des Pietés, dont on montre aujourd'hui l'emplacement sur un rocher au nord delà ville actuelle d'Inverness. Ce roi ia'''résis"unce puissaut ct rcdouté, qui s'appelait Bruidh ou Brude, roi Biuidh. fjls dc Malcolm, ne lit d'abord au missionnaire irlandais qu'un accueil inhospitalier. Enorgueilli, selon le récit des compagnons du saint, par le faste royal de sa forteresse, il défendit de lui en ouvrir les portes. Il n'y avait point là de quoi intimider Columba. 11 s'avance jusqu'au portail, imprime le signe de la croix sur les deux vantaux, puis les frappe du poing. Aussitôt les barres et les verrous reculent, les portes roulent sur leurs gonds et s'ouvrent toutes grandes. Columba entre en vainqueur. Le roi, bien qu'entouré de son conseil, où siégeaient à coup sûr ses pontifes païens, fut tout saisi de frayeur; il alla au-devant du missionnaire, lui adressa des paroles pacifiques
sunnonlc
el encourageantes, et à partir de ce jour lui rendil toute sorte d'honneurs ^ On ne dit pas que Bruidh se fit chrétien, mais pendant tout le reste de sa vie il demeura l'ami et le protecteur de Columba. Il lui confirma notamment la possession d'Iona, dont il sembh^ avoir disputé la suzeraineté à son rival, le roi des Scots dalriadiens, et notre exilé vit ainsi sa nouvelle fondation placée sous la double garantie des deux souverainetés qui se partageaient la Calédonie-.
Mais la faveur du roi n'entraînait pas celle des Lutte?
avec
prêtres païens, signalés par les auteurs chrétiens leschuuios sous le nom de Druides ou de Mages, et qui oppo- dans leur dernier
refuge.
sèrent une résistance énergique et persévérante au nouvel apôtre. Ces prêtres semblent n'avoir point enseigné ou pratiqué le culte des idoles, mais bien
1. Bridio rege potentissimo. Bede. 111, 4. — In prima sancti faligatione itineris ad regem Brudeum... ex fastu elalus regio nmnitionis mio. superbe agens .. homo Dei, cum comitibus, ad valvas portarum accedens... tuncmanum pulsans contra ostia, quœ continuo sponte, rétro retrusis fortiter seris, cum omni celeritate aperta sunt, Rcx cum senatu \alde pertimescunt. Adamx., I, 55. — On croit que cette forteresse royale des Pietés occupait l'emplacement du fort vitrifié de Craig Pharrick, situé sur un rocher, à 1,200 pieds au-dessus de la Ness et près de son embouchure dans le golfe de Murray. Les murs vitrifiés, c'est-à-dire dont les pierres sont noyées, en guise de ciment, dans une substance vitreuse produite par l'action d'un feu violent, se retrouvent dans quelques localités de la Bretagne et du Maine, et font partout attribués à l'époque celtique.
2. Qufe videlicet insula ad jus quidem Britannire pertinet, sed douât ione Pictorum qui illas Brilannipp plagas incoluiit, jamdudum monachis Scotorum tradita. eo quod illis prœdicantibus fidem Ghristi perceperint... Unde et Colnmba... prœfatam insulam ab eisin possessionem monasterii faciondi accepif. Bfdf, ITI, 5 et i. — Cf. Piffves, p. 7().
182 SAINT COLlJ]\ir!A,
celui des forces mystérieuses de la nature, du soleil surtout et des autres corps célestes. Us suivaient ou rencontraient le prédicateur irlandais dans ses courses apostoliques, moins pour le réfuter que pour retenir et intimider ceux (pie sa ])arole gagnait au Christ. Le caractère religieux et surnaturel qui était attribué par les druides de la Gaule aux forets et aux vieux arbres l'était par ceux de la Calédonie aux eaux et aux sources, les unes, selon eux, salutaires et bienfaisantes, les autres malfaisantes et mortelles. Columba s'attachait surtout à prohiber chez les nouveaux chrétiens le culte de ces fontaines sacrées, et, bravant les menaces des druides, il se plaisait à boire en leur présence de l'eau qui, selon eux, devait donner la mort à tout homme assez osé pour en approcher ses lèvres ^ Toutefois ils n'employèrent pas de violences matérielles contre l'étranger que leur prince avait pris sous sa protection. Une fois seulement, comme Columba était sorti avec ses religieux de Tenceinte du fort oii résidait le roi, afin de chanter vêpres, selon la coutume monastique, les druides prétendirent l'empêcher de faire entendre au peuple les chants religieux ; mais lui entonna aussitôt le psaume LXIV : Eructavit cor menm verhum bonum : dico opéra mea regi^ d'une voix si formidable, qu'elle réduisit ses adversaires au silence tout en faisant trembler les assistants