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MoiXEs u'occ. ni. lô
es.
invoque
son ami
l'abbé Kennelli
mauvais temps fit courir au navire qui le portait de grands dangers ; les vagues avaient rempli d'eau la cale que Columba s'efforçait, avec les autres matelots, de vider. Mais eux lui dirent : « Ce que vous c< faites-là ne nous sert pas à grand'chose : vous feriez (( mieux de prier pour ceux qui vont périr. » C'est ce qu'il fit; et dès que, monté sur la proue, il eut étendu les bras pour prier, la mer se calma.
Naturellement, toutes les fois qu'il était en mer et que la tempête éclatait, ses compagnons de route réclamaient son intercession: mais un jour il leur répondit : « Ce n'est pas mon tour aujourd'hui ; c'est Il (c celui du saint abbé Kenneth. » Ce Kenneth était
abbé d'un monastère en Irlande, et grand ami de Columba qu'il allait souvent visiter à lona; et à la même heure, entendant retentir dans le secret de son cœur le cri de son ami, averti par une voix intérieure, il sortit du réfectoire et courut à l'église afin de prier pour les naufragés, en s'écriant : « Il « ne s'agit pas de dîner quand Columba esten danger c< de périr sur mer. » Il ne prit pas même le temps de se chausser les deux pieds avant d'aller à l'église ; ce qui lui valut les remercîments particuliers de son ami d'Iona^, et ce qui rappelle la légende également
1. In mari periclitari cœpit; totuiu nainque vas iiavis, valde concussum, magnis undaruin cumulis fortiter ferebatur. Nautpe tum forte saiicto sentinain cuiii illis exhaurire conaiiti aiunt. : Quod nuiic agis non magnopcre nobisproficit pcricUtantibus, cxorare potius debes pro pereuntibus. Et intentant prcoeiii.;. aquam cessât amaram exiiianire... dulcem fuiiderc cœpit. Si^va iiiiuis insisteiite et pcriculosa tempes-
comme l'arbitre des vents,
APOTRE DE LA CALÉDONIE. 2i3
celtique de Tcveque saint Paterne obéissant avec un seul pied botté à l'appel de son métropolitaine
Sous ces dehors légendaires, il est facile de reconnaître chez l'apôtre monastique de la Calédonie, à côté de l'efficacité miraculeuse de sa prière, une étude attentive des vents et de tous les phénomènes de la nature dans la vie des populations insulaires et maritimes qu'il voulait initier à la vie chrétienne. Cent récits divers nous le représentent comme TEole on li.ivoqut
lui-même
de ces temps fabuleux et de ces mers dangereuses, de toutes parts On venait à chaque instant lui demander d'obtenir un vent favorable pour n'importe quelle expédition : il arriva même un jour que deux de ses moines, au moment de s'embarquer pour deux directions différentes, vinrent lui demander à la fois de faire souffler l'unie vent du Nord et l'autre celui du Midi. Il les exauça tous deux, mais en faisant retarder le départ de celui qui allait en Irlande jusqu'après l'arrivée de celui qui ne voulait aborder qu'à l'île voisine de ïiree^
ate : Ilac in die non est meum pro vobis in periculo orare, sed est abl)atis Cainnachi sancti viri... Spiritu révélante sancto, supradictam sancti Columbse interiore cordis aure voceni audiens... Non est tenipus pranderc quando in mari periclitatur navis sancti Columbee... Nunc valde nobis proficit tuus ad ecclesiann velox cum iino calceaniento cursus. Adamn., II, 12, 13.
1. Tome II, page 514. — Cainnach ou Kenneth, saint très-populaire en Ecosse et dont le nom a été porté par plusieurs rois écossais, était
bbé d'Agliaboe, au diocèse d'Ossory. Né vers 517, mort en 600, il a ^aissé son nom à l'ilot d'Inch- Kenneth, voisin d'Iona et visité par Jobnson.
2. Simul unanimes postulant ut ipse a Domino postulans impetraret
sa vie,
pendant De loiii cominc de près il éiait invoqué ou redouté
ca vin A A
par les navigateurs comme l'arbitre du souffle des vents. Libran de la Jonchère, ce généreux pénitent dont on a raconté plus haut la curieuse histoire, voulant retourner d'Irlande à lona, se vit repoussé par l'équipage d'un navire, en partance du port de Derry pour rÉcosse, parce qu'il n'était pas de la communauté même d'Iona. Sur quoi le voyageur éconduit invoqua mentalement et à travers les mers le secours de son ami absent. Aussitôt le vent changea et repoussa le navire vers la terre. Comme les matelots voyaient encore le pauvre Libran qui courait le long de la plage, ils lui crièrent du pont de leur barque : « C'est peut-être toi qui es cause que le vent a « tourné; si nous te prenions avec nous, serais-tu à « même de nous le rendre favorable ? — Oui, » dit l'autre ; a le saint abbé Columba, qui m'a imposé « sept ans de pénitence, à qui j'ai obéi et que je c( veux rejoindre, vous obtiendra cette grâce. «Aussitôt dit, aussitôt fait ; on le prend à bord et le trajet s'effectue heureusement ^
Ceci se passait de son vivant, mais pendant un siècle au moins après sa mort il demeura le patron
prosperum crastiiia die venluin sibi dari diversa emigratuiis via. AuAjix., II, 15.
1. Clainitans de litore rogitat ut ipsuin iiautrc cuiu cis siiscipercnt. iiavigaturuni ad Britanniain. Sed ipsi rcfutavcrunteuin, quia non erat de nionachis sancti Columba:... Videnles viruni... sccus flunicncursitaiitein... ad ipsuni de navi clamitantes... Qui stalini, rate ascensa : In noinine Omnipotentis, ait, cui sanctus Columlja inculpabiliter servit, tensis riidentibus, levate velum. Id., H, 59.
foinino aiir0.s sa iiioii
toujours populaire et toujours propice des marins en détresse. On remarque dans leurs prières ce ton de familière confiance et quelquefois d'objurgation filiale qu'on a si souvent signalé chez les Celtes de l'Armorique et aussi chez les peuples catholiques du midi de l'Europe. Adamnan avoue que lui-même et d'autres religieux d'Iona, embarqués sur une flottille de douze barques chargées de poutres de chêne pour la reconstruction du monastère, retenus par les vents contraires dans une île voisine, se mirent à accuser leur Golumba : a Comment, cher saint,» lui disaientils, c< t'arrangeras-tu de ce retard? Nous pensions a jusqu'à présent que tu étais en grand crédit ance près de Dieu. » Une autre fois qu'ils étaient retenus par la même cause dans une anse de la plage voisine de Lorn^, précisément en la veille de la fête de leur saint abbé, ils lui dirent : « Comment c( donc peux-tu nous laisser passer ta fête de dece main parmi ces laïques et non dans ta propre <( église? Jl te serait si facile d'obtenir du Seigneur c< que le vent contraire nous devînt favorable et « nous permît d'aller célébrer la messe dans ton « église! » Dans ces deux occasions, ils furent exaucés : le vent sauta de façon à leur permettre de prendre la mer et de franchir l'espace qui les sépalait d'Iona, sur ces frêles barques dont les antennes en se croisant sur les mâts reproduisaient le signe
1. Ccst un district de la vaste province d'Argyle, qui donne encore aujourd'hui le titre de marquis au fils aîné du duc d'Argyle,
246 SAINT COLUMRA,
auguste de In Rédemption. Plus de cent témoins de ces faits étaient encore vivants au temps où écrivait le biographe de notre saint ^
Encore aujourd'hui, une belle légende, qui a cours aux Hébrides, rend témoignage à l'empire de ces souvenirs populaires. Elle veut que, chaque année, revenant de l'autre monde, Columba arrive dans une barque sans voiles et sans rames, et parcoure tout l'archipel pendant trois jours et trois nuits, comptant une à une toutes les îles jusqu'au moindre îlot, et les bénissant l'une après l'autre, en mémoire des anciens jours-.
La tendre et vigilante charité qui se prête à tous ces incidents de sa vie de marin et de voyageur nous apparaît plus constante et plus énergique encore, pendant toutes les phases de son existence, dans ses relations avec les populations agricoles, soit de l'Irlande, son berceau, soit de la Calédonie, sa patrie adoptive. Au milieu des légendes évidem-
1. Quodam modo quasi accusare nostrum Columbam cœpimus. . Placetne tibi, sancte, htec nobis adversa retardalio? hue iisqiie a te, Deo propitio, aliquod nostroruni laborum speravinius coiisolatiouuin adjumenluin, te sestimantcs alicujusesse grandis apud Deum honoris.. Placetne tibi. sancte, crastinani tn;e festivitatis inter pk^beios et non in tua ecck^sia transigere dieni?. . tui nalahs niissaruni solemuia celebremus... Proinde orantes nautœ vêla subrigunt... tum nautœ antennas, crucis instar, et vêla protensis sublevans rudentibus, prosperis et lenibus ventis eadem die appetentes insulam. Adamx., II, 45.
2. Cette b'gende a fourni à M. Cbarles Mackay le sujet d'une de ses meilleures ballades, dans sa collection intitulée : Legends of the h les.
ment fabuleuses et des miracles apocryphes ou puérils, dont les narrateurs irlandais ont farci la glorieuse histoire du grand missionnaire*, il est doux de pouvoir discerner des témoignages irrécusables de son intelligente et féconde sollicitude pour les besoins, les travaux, les souffrances des habitants de la campagne et de son active et féconde intervention à leur profit.
Quand on nous le montre faisant jaillir d'un coup de sa crosse des fontaines d'eau douce en cent endroits divers de l'Irlande ou de l'Ecosse, dans des régions arides ou rocheuses, telles que la presqu'île d'Ardnamurchan^; quand on le voit abaissant, par le seul effort de sa prière, les cataractes d'une rivière de manière que les saumons pussent y remonter
1. Le pieux franciscain Colgan, qui a donne place dans sa précieuse collection des Acta sanctorum Hiberniss (malheureuseir.ent incomplète) à un si grand noniljre de ces fables, a cependant dû laisser de côté une foule de récits insoutenables que ses prédécesseurs avaent adoptés : <^ NonnuUa... tanquam ex monumentis vel apocryphis, vel ex rerum forte vere gestorum nimia exaggeratione speciejn fabulse prseferentibus, consulte omittenda du\imus... Quia nobis apparent vtl exegetum vel librariorum (qui niiris niirabiliora inimiscuerunt) licentiis et commentis ita esse depravata ut solum fuljularum specieni proférant. » Trias Thaumalurga, p. 4il. — Les Bollandistes protestent avec encore plus d'énergie, et à maintes reprises, contre les fables qu'ils se croyaient obligés de reproduire : Vitœ hujus auctor aliquid Iiabere videtur de genio llibernico, cul solet esse perquam familiare, anibulare in mirabilibus, in rébus, inquam, supra fldem prodigiosis, ne dicam portentosis. Tome III August., p. 058; cf. même volume, p. 742; et tome II Julii, p. 241 et 299.
2. Tergemino pedi in terram ictu, tergeminos fontes erumpcre fecit. 0'DoNNEi.L, 1. I, c. 80. — Adam>., I, 12 ; II, 10.
Bienfaits
conférés
aux
agriculleurs.
flans la saison favorable à la pêche, comme ils l'onl toujours fait depuis, au grand avantage des riverains^; nous reconnaissons dans ces récits la forme la plus touchante de la gratitude populaire et nationale pour les services rendus par le célèbre religieux en apprenant aux paysans à rechercher les sources, à régler les irrigatiens, à rectifier le cours des rivières, comme l'ont fait tant d'autres saints religieux dans toutes les contrées de l'Europe.
On comprend également qu'il s'occupait avec zèle et succès de la greffe des sauvageons et de la culture des arbres fruitiers, en lisant le récit qui nous le représente, au début de sa vie monastique, dans la plus ancienne de ses fondations, Durrow, s'approchant en automne d'un arbre surchargé de fruits nombreux, mais aigres et malsains, pour le bénir,
1 . Columba ratus eam fluininis sterilitatem a prœdicta cataracta derivari, et in commune vergere accolarum dominorumque ejus ditionis damnuni, fluvium benedixit, rupique in Christi nomine jussittantum suhsidere quantum opus essct ut pisces ultro ci troque libère coramearent. Paruit confestim sancti viri imperio prfcfracta rupes et... facta estdemissior, utexinde et confluentium illuc piscium, prfesertim vero salmonum (quorum et frequentissima et copiosissima ab eo tempère per universum fluvium fit captura) asccnsui non obsistat, et nihilominus subjecto vertici adeo promineat, ut videatur a naturalibus contra impetuose ruentis fluvii ictum, magis sancti viri ni-^rito, quarn innata agilitate conscendi. O'Don.neli,, Vita quinta, 1. h, c. 92. — Il s'agit de l'Erne, fleuve de l'Ulster, qui se jette dans rOcéan après avoir traversé les deux grands lacs nommés Lougli Erne. En souvenir de ce bienfait, l'historien nous apprend que tout le produit de la pôclic faite le jour de la fête de saint Columba était abaiidomié au coarb, c'est-à-dire à l'abbé qui avait le premier rang parmi les successeur.'^ du saint dans le gouvernement des monastères fondés par lui.
en (lisant : a Au nom du Tout-Puissant, que ton a amertume t'abandonne, ô arbre amer, et que tes c( pommes soient désormais aussi douces qu'elles a ont été amères jusqu'ici M » Ailleurs on le voit obtenir pour ses clients des récoltes hâtives et abondantes, faire semer, par exemple, en juin, de l'orge, déjà bon à récolter en août, ce qui semblait être alors im miracle, mais ce qui n'est pas sans exemple encore aujourd'hui en Écosse\ Presque toujours le souvenir d'un service rendu, d'un bienfait sollicité ou spontanément conféré, se marie ainsi, dans la légende, au récit de ses miracles ou aux effusions de sa prière, et le plus souvent au profit des cultivateurs : il est évident qu'il étudiait leurs besoins et suivait leurs vicissitudes avec une sympathie infatigable.
C'est ainsi qu'il s'occupait surtout à la guérison son zèic contre des maladies contagieuses qui menaçaient la vie ou ép-'iémies. ravageaient le bétail des cultivateurs de son pays. Assis un jour surun monticule de son île d'Iona, il
1. Qusedam arbor valde pomosa... de qiia cum incolfc loci quoddam haberent pro nimia fructus amaritudine querimonium... Vident lignum incassum abundos babere fructus qui ex eis gustantes plus lœderent quani delectarent... In nomine omnipotentis Dei, omnis lua amaritudo, 0 arbor amara, a le recédât; tua hue usque amarissima nunc in dulcissima vertantur poma... Dicto citius eodemque moniento, omnia poma... in miram versa sunt dulcedrnem. Adamn., II, 2. — « Arbnrem plenàm fructu qui erat hominibus inutilis prse nimia amaritudine, » est-il dit dans une légende analogue d'un autre saint irlandais, Mochoënoroc. Ap. Colg.w, Acfa sandonim Hibernix, p. 592. 2. New statistical accouiits, cité par Reeves, p. 459.
250 SALM COLU.MBA,
dit au moine qui lui tenait compagnie et qui était originaire de la colonie dalriadienne : « Vois ce c( nuage épais et pluvieux qui \ient du Nord ; il tgïï- « ferme dans son sein les germes d'une maladie-meura trière; il va fondre sur un grand district de notre « Irlande et faire naître des ulcères et des pustules « sur le eorps des hommes et sur les tétines des a vaches. Il nous faut avoir pitié de leurs maux. (c Vite donc, descendons, et dès demain tu t'embar- (c queras pour aller à leur secours. » Le moine obéit et, muni du pain bénit que lui avait remis Columba, il alla parcourir toute la région infestée par l'épidémie, en distribuant aux premiers malades qu'il rencontra de l'eau dans laquelle avait trempé ce pain bénit par l'abbé exilé que préoccupait si affectueusement le sort de ses compatriotes. Le remède opéra si bien que, de toutes parts, hommes et bêtes affluaient autour de l'envoyé d'Iona, et que partout relentirent les louanges du Christ et de son serviteur Columba*.
11 guérit Toujours à l'affût des maux, des pertes, des acci-
diverses ' . . i n -ii
maladies, dculs qui vcnaicut frapper les familles ouïes popu-
1. lltec nubes valde nocua homiiiihus et pecoribus erit... velocius transvolans super ScotiîB portum... purulenta humaiiis in corporibus et in pecorum uberibus nasci faciet ulcéra... Sed nos eorum miserai i subvenire languoribus, Domino miserante, debemus. Tu ergo, nunc mecum descendens, navigationem*prœpara crastina die... Cujus rumor per totam illam morbo pestilentiore vastatam regionem cito divulgatus, omnem morbidum ad sancli Columbîe legatum invitavit populum... liomines cum pecudibus salvati Christum in sancto Columba lauda runl. Adamx., II, 7.
lations qui l'intéressaient, et que lui révélaient soit une intuition surnaturelle, soit quelque sollicitation plaintive, nous le voyons tantôt envoyer le pain bénit qu'il employait comme remède, à une sainte fille qui s'était cassé la cuisse en sortant de la messe; tantôt guérissant d'autres femmes d'une oplithalmie avec du sel également bénit; partout mêlant à ses courses évangéliques ou à ses autres excursions le désir et le soin de guérir tous les malades qu'on lui signalait ou qui venaient l'attendre le long de sa route pour toucher le bord de sa coule, comme le petit idiot de Clonmacnoise et comme cela se vit pendant tout son voyage à l'assemblée nationale de Drum-Geitt'.
Toute sa vie porte l'empreinte d'une ardente et sa
■ ^ ^ sollicitude
spéciale sympathie pour les travailleurs des champs. spéciale Depuis ses courses de jeune homme en Irlande, où les laboureurs. il s'occupait de fournir aux laboureurs les socs de charrue et les autres outils qui leur manquaient, et de former des jeunes gens au métier de forgeron -,
1 Maugina, sancta virgo... ab oratorio post rnissain domum reversa titubavit .. Sorori et siise imtrici profecturam quœ ophthahniœ laborabat valde gravi labore... Diversorum languores infîrmoriim, invocato Christi nomine, sanavit... ad regum pergens coiidictuni in Dorsi Cete. Autsanctse manus protensione... aut etiam fimbrise ejus tactu anipbibali... Adamk , II, 5, 0, 7, 55.
2. Conquerentihus agricolis déesse ad arandum ferramenta, amissum aratri vomerem (restituit) ; juvenem quemdam... nunquam alias fabrilibus assuetum solo verbo protinus t'erramenloruni fabrum effecit ; qui mox ad sancti imperium pro colonis voinerein, cultruiiKiue faberrime ciidit. O'Donnel, Quinta vita, i, 08.
252 SALNT COLOMBA,
jusqu'aux jours de sa vieillesse où il ne pouvait plus suivre que de loin les labeurs de ses moines, ceux-ci n'en subissaient pas moins la salutaire et bienfaisante influence de sa paternelle tendresse. Assis dans la petite hutte en bois qui lui servait de cellule, il interrompait ses études et déposait la plume pour bénir les moines à mesure qu'ils revenaient des champs, des pâtures ou des granges. Les plus jeunes, après avoir trait les vaches de la communauté, s'agenouillaient avec leurs seaux pleins de lait nouveau pour recevoir de loin la bénédiction de l'abbé, accompagnée quelquefois d'un avertissement utile à leurs âmes^ Les Pendant un des derniers étés, en revenant, le soir.
bénit le lail
qu'on vient (le traire.
loissonneurs
diona de moissonner les maigres récoltes de leur île, et en
embaumés ^ ^ ^
et S approciiant du monastère, les relioieux s arre-
rafiaichis ^ ^ / " ^
par son esprit, tèrcnt émus et charmés. L'économe du monastère, l'ami et le successeur futur de Columba, Baïthen, leur demandait : a N'éprouvez-vous ici rien de parce ticulier? » « Oui, vraiment, » répondit le plus ancien, a tous les jours, à cette heure et à cette c< place, je respire un parfum délicieux, comme si c( toutes les fleurs du monde étaient ici réunies ; je (( sens aussi comme la flamme d'un foyer qui ne me
1. Sedens in tuguriolo tabulis suffiilto... Juvcnis ad januam tugurioli in quo vir beatus scribebat, post vaccaruni reversus mulsionem, in dorso portans vasciilum novo plénum lacté, dicit ad sanctum ut juxla nioreni talc bcnedicerct ouus. Apamn., I, 25; II, 1G;TII, 22.
APOTRE DE LA CALÉD.ONIE. 253
c( brùlc pas, mais me réchauffe doucement; j'é- « prouve enfin dans mon cœur une joie si inaccou- « tumée, si incomparable, que je ne sens plus ni c( chagrin ni fatigue. Les gerbes que je rapporte sur c( le dos, bien que fort lourdes, ne pèsent plus rien, c( et je ne sais comment, d'ici au monastère, il me « semble qu'on me les enlève des épaules ! Qu'est-ce ce donc que cette merveille? » Et tous de raconter une impression identique. c< Je vais vous dire, » reprit l'économe, « ce qui en est. C'est notre vieux « maître Columba, toujours plein d'anxiété pour « nous, qui s'inquiète de notre retard, qui se tource mente de notre fatigue, et qui, ne pouvant plus ce venir au-devant de nous avec son corps, nous ence voie son souffle pour nous rafraîchir, nous réjouir ce et nous consolera »
11 ne faudrait pas croire qu'il réservât sa sollicitude aux seuls travailleurs monastiques. Loin de là, il savait apprécier et honorer le travail laïque,
1. Post messionis opcra vcspcrc ad monaslerium redeunlcs... Quanidam miri odoris fragrantiam ac si universorum florum in ununi seiitio collectoruiri; quanquain quoquc (juasi ignis ardorem, non pœnaleni, sed quodam modo suavcni ; sed et quanidani in coi'de insuctani et incomparabilem infusam lœtificationem, quœ me subito consolatur cl lœtificat ita ut nullius mœroris, nullius laboris meminisse possim. Sed et onus quod meo, quanquam grave, porto in dorso, al) hoc loco usque ad monasterium, in tantum relevatur, ut me onei\.tum non sentiam... Sic onnies operarii sed singillatim profilentur... Scitis quod senior noster Columba de nos anxie cogitet et nos ad se tardius pervenientes œgre ferat nostri memor laboris, et idcirco quia corporaliter obviam nobis non venit, spiritus ejus nostris obviât gressibus, qui laliter nos consolans hetificat. Adamn,, I, 37.
25i SAINT COLUMBA,
Le forgeron sanctitîé par la vertu chrétienne, a Voilà, » disait-il
porte A ■'
au ciel un jour aux anciens du monastère, a voilà qu'au
par d 7 :i
ses aumônes. (( moment où je parle, un tel, qui a été forgeron c( là-bas, au centre de l'Irlande, le voilà qui monte c( au ciel ! Il meurt vieux et il a travaillé toute sa vie, « mais il n'a pas travaillé en vain : il a acheté, « moyennant le travail de ses mains, la vie éterc( nelle, car il dépensait ses gains en aumônes ; et je « vois d'ici les anges qui viennent chercher son (càme\ » On conviendra que le panégyrique du travail manuel, devenu si banal de nos jours, a été rarement formulé d'une façon plus solennelle et plus touchante.
Ses relations On racoutc d'ailleurs qu'il fréquentait très-volon-
avec
les laïques ticrs Ics laïqucs ; pendant le cours de ses voyages, il
donl il réclame . .
Vivait avec eux dans une libre et charmante familia-
riiospitalite
Prédiction
sur le riche
avare.
rite. C'est ici un des côtés les plus attachants et les plus instructifs de son histoire. Il réclamait et recevait sans cesse l'hospitalité, non-seulement des riches, mais même des pauvres, et quelquefois il la rencontrait plus facilement chez les pauvres que chez les riches. A ceux qui lui refusaient un abri il savait bien prédire un prompt châtiment : « Cet avare, » disait-il, « qui méprise le Christ dans la personne des c( voyageurs, verra ses richesses diminuer de jour
i. P'aber ferrarius non incessuni laboravit, qui de propria nianuuni laborationc suarum prsemia felix comparait teterna. Ecce nunc anima ejus vehitur a sanctis angelis ad cœleslis patricc gaudia. Adamn. ,
c( en jour et tomber à rien ; il finira par mendier et c( son fils ira de porte en porte en tendant la main c( qui ne sera jamais qu'à moitié remplie \ » Chez les indigents qui l'accLieillaient sous leur toit, il s'informait avec sa sollicitude ordinaire de leurs ressources, de leurs besoins, de tout leur petit avoir. 11 paraît que dans ce temps-là on était regardé comme très-pauvre en Ecosse quand on n'avait que cinq vaches. C'était toute la fortune d'un paysan du Lo- Les cinq vaches chaber chez qui Columba, qui traversait sans cesse son hôte celle contrée pour aller chez le roi des Pietés, passa " °^^^ ^'' une nuit et fut très-cordialement reçu malgré l'indigence de la maison. Le lendemain matin, il se fit amener les cinq petites vaches et les bénit en prédisant à son hôte qu'il en aurait bientôt cent cinq et que la bénédiction du missionnaire reconnaissant porterait sur ses enfants et sur ses petits-enfants, ce qui se réalisa ponctuellement^
Dans ce même district du Lochaber, qui est encore Don aujourd'hui le théâtre de ces grandes chasses au '^ ^^'au cerf où se complaît l'aristocratie britannique, notre '•^^^^^"'^^ saint fut accosté un jour par un malheureux bracon-
1. De quodam viro divito tenacissimo... qui sanctuin Coliimbam despexcrat nec eum hospitio rcceperat... et illius avari divitiœ, qui Christum in pcregrinis hospitibus sprevit... Ipse mendicabit, et filius cum scmivacua de domo in domuni perula discurrct. /</., II, 20,
2. Ilic >'esanus cum esset valde inops... hospilaliter et secundum vires unius noctis spatio ministrasset... ab eo inquirit cujus boculas numeri haberet... quinque... Ab hac die tuœ paucse vacculw crescent usque ad oentum et quincjue vaocarum numcruni. Nesanus homo
nier qui n'avait pas de quoi nourrir sa femme et ses enfants, el qui lui demanda l'aumône : « Pauvre ce petit homme, » lui dit Columba, «va vite me cherce cher une perche dans la foret voisine. » Dès que la perche lui eut été apportée, Tabé d'Iona se mit à l'aiguiser lui-même en forme d'épieu ; après quoi il bénit cette javeline improvisée et la remit au mendiant en lui disant que, s'il la gardait avec soin et ne s'en servait que contre les bêtes fauves, jamais il ne manquerait de venaison dans sa pauvre maison. 11 en arriva comme il l'avait prédit; le braconnier allait planter son épieu bénit dans un coin reculé de la forêt, et il ne se passait pas de jour sans qu'il trouvât embroché un cerf ou une biche ou quelque autre gibier, de telle sorte qu'il eut bientôt de quoi revendre aux voisins, après avoir pourvu à la subsistance de tous les siens\
plobciiis crat cum iixorc et filiis... Vir sanctus, quadam nocte (|iium apiid siipramemoraluni... iiiopcm benc Jiospilarclur, niauc primo de (luaiilitate et qualitale substantiîc plel)eiuiu liospitcm intcrrogat. Adamx , II, 21. — Le district de Lochaber, célèbre dans les guerres modernes de l'bistoire d'Ecosse, est situé sur les confins des comtés actuels d'Arg-ylc et dlnverncss, sur la route d'Iona à la résidence du roi des Pietés ; Columba y passait sans cesse.
1. Plebeius pauperrinnis. mcndicus .. quo unde maritam et parvulos cibaret non liabebat quadam nocle... Miselle bomuncio. toile de silva contulum vicina et ad me cujus defer... Quem sanctus excipiens in veru cxacuit propria manu, benedicens et illi assignans inopi... (Juamdiu talem habebis sudem, nunquam in donio tua cervintc carnis cibatio abundans décrit. Blisermendiculus... valde gavisus... veru in i-emolis infexit terrukc locis, quic silvestres frequentabant ferce... nulla transire poterat dies in quo non autcervum aut cervani repcriret in veru infixo cccidissc. Adam.x., II, 57.
APOTUE DE LA CALÉDUME. ^2ô7
Columba s'intéressait ainsi à tout ce qu'il voyait, à tout ce qui se passait autour de lui et qui pouvait tourner au profit des pauvres ou du prochain ; tantôt à la chasse, tantôt à la pêche, en indiquant aux gens les bons moments et les bons endroits pour prendre les saumons ou les brochets de la plus belle taille \
Chaque fois qu'il se trouvait en contact avec des indigents ou avec des étrangers, la vive sympathie de son cœur généreux savait les attirer ou les soulager encore plus que ses bienfaits matériels. Il s'identifiait avec leurs craintes, leurs dangers, leurs chagrins. Toujours pacificateur ou consolateur, il iipa<^i»ie profitait ici de son gîte nocturne chez un riche montagnard pour terminer une dispute entre deux ^i"''^^ habitants du voisinage^; là, de sa rencontre dans une gorge des Highlands avec un compatriote pour rassurer ce paysan sur les suites des ravages effectués dans son canton par des envahisseurs pietés ou saxons : a Va, bon petit homme, lui disait-il, » tes (( pauvres bestiaux et tout ton avoir sont tombés en (( proie aux brigands ; mais ta chère petite famille c( est tout entière sauvée : va la rejoindre et con- « sole-toi^. »