‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint BernardChapitre 67 sur 134 · M, II · texte numérisé non relu

M, II

2. In domo cujusdamplclDcii divitis... Fortgini nominc... ubi cum sanctus hospitaretur, inter rusticanos contendeiites duos, recta judicatione judicavit... Adamn., II, 17.

3. Ubi, ait, habitas... tuara quain dicis proviiiciolam nunc barbari populantur vastatores. Quo audito, miser plebeius maritam et lilios

MOINES DOCC. m. 17

console tous ceux encontre.

Telle était cette àme tendre et douce. A force de se délecter ainsi aux minutieuses complaisances de la charité et de la fraternité chrétienne, sa charité pouvait semhler quelquefois dégénérer en mollesse; mais vienne une injustice à réparer, un malheureux Ses à défendre, un oppresseur à punir, un outrage

enaces , , ^ ^

prophétiques contrc l'humanité OU l'infortune à venger, aussitôt se réveille et se déploie toute l'énergie de sa jeu-

contre

Jes félons et

les spoliateur.^, ncssc. Lc vicil hommc reparaît tout entier. Son

tempérament passionné reprend le dessus ; son caractère, aussi véhément dans l'expression que résolu dans l'action, éclate à chaque instant ; son intrépidité naturelle l'entraîne, à travers tous les dangers, à prodiguer les remontrances, les invectives et les menaces, que la justice de Dieu, trop rarement visible, daignait quelquefois exaucer.

Parmi tant d'infortunés qu'il rencontrait sur sa route, les exilés, dès lors si nombreux par suite des discordes qui déchiraient les races celtiques, devaient plus que personne exciter sa sollicitude. Exilé lui-même, il était le protecteur naturel de tous ses pareils^ 11 avait pris sous sa tutelle spéciale un de

deplangcre cœpit. Valde mœrentein consolans inquit ; Vade, liomuucule, vadc, tua familiola iota in niontem fugicns evasit : tua vero omniapecuscula... omncmque supcllectileni cum prœda sœvi raptores rapuerc. /(/., I, 46.

i. « Almus pater, cxsulum et depressorum pius patronus, » dit Manus O'Donnell (1. ii, c. 5) du saint dont il était à la fois le biographe et rarrière-nevcu, avec un sentiment trop naturel chez le rejeton d'une de ces grandes races irlandaises qui ont toujours préféré l'exil ou la misère à l'apostasie.

APOTRE DE LA CALÉDOME. t259

ces bannis, Picte de naissance et de noble race, probablement un de ceux qui l'avaient écouté docilement et familièrement accueilli lors de ses premières missions dans le nord de la Calédonie. Il l'avait confié ou, comme dit l'historien, recommandé, assigné in mamim, selon l'usage qui allait prévaloir dans les temps féodaux, à un chef de clan nommé Feradagh, lequel possédait la grande île d'islay, au sud d'Iona, en le priant de garder cet hôte pendant quelques mois parmi ses clients et amis. Peu de jours après avoir accepté solennellement ce mandat de confiance, ce scélérat fit égorger par trahison le noble exilé, sans doute pour s'emparer des objets précieux qu'il pouvait avoir conservés. A la première nouvelle de l'attentat, Columba s'écria : « Ce « n'est pas à moi, c'est à Dieu qu'il a menti, ce « malheureux, dont le nom va être effacé du livre « de vie. Nous sommes en été, mais dès cet au- « tomne et avant qu'il ait pu manger de la chair c< des porcs qu'il fait engraisser aujourd'hui, il c( mourra de mort subite et sera traîné aux enfers. » La prédiction du vieillard indigné fut rapportée à Feradagh qui s'en moqua tout haut, mais qui n'en demeura pas moins préoccupé. Dès que l'automne fut arrivé^ il fit tuer une truie engraissée avec soin et la fit mettre à la broche. Avant même que la bête fiit entièrement rôtie, il s'en fit servir un morceau afin de démentir au plus vite la prophétie vengeresse. Mais à peine eut-il saisi le morceau, qu'avant

Cliàlimeiit

infligé

l'assassin

de

l'exilé.

2G0 SALNT COLOMBA,

même d'avoir pu le porter à sa bouche il tomba à la

renverse et mourut. Les assistants admirèrent, en

tremblant, comme quoi le seigneur Dieu avait fait

droit et honneur à son prophète^ et ceux qui con-

naissai-ent ses aventures de jeune homme purent se

rappeler comment, au début de sa vie monastique,

le meurtrier d'une vierge innocente avait péri sous

les traits de sa parole vengeresse ^

Les brigands Daus sa légitime colère contre les spoliateurs du

race royale, pauvrc ct Ics pcrsécuteurs dc l'Eglise il ne reculait

Il court risque dcvaut aucuu daugcr, pas même devant le fer de

de la vie

en 1 assassin. Parmi ceux qui infestaient la Calédonie

les réprimant. . . i x i

scotiqueen pratiquant des lors chez leurs voisins ces incursions à main armée et ces pillages qui caractérisèrent jusqu'au dix-huitième siècle l'existence des clans écossais, il avait distingué les fils de Donnell, issu d'une branche delà famille qui régnait sur la colonie dalriadienne. Il n'hésita point à les excom-

1. Queindain de Jiobili Pictorum geiicre exsulem, in manu alicujus FeiadacJii divitis viri... diligenler assignans commendavit, ut in cjus comitatu, quasi unus de amicis, aliquos menses conversaretur. Queiii cum tali commendatione de sancti manu Yiri commendatum suscepisset... Irucidavit... INon raihi, sed Deo infeiix homunculus mentitus est , cujus nomen de libro vitaî delebitur... Antequam de suilla deguslct carne arboreo saginata fructu... Despiciens irrisit sanctum. Scrofa nucum impinguala nucleis jugulatur... de qua celeriter ex interila parteni sibi in veru celcrius assari praîcipit, ut de ea impatiens prœgustans beati viri propbetationem destrueret. . . ad quam extcnsam manum priusquam ad os converteret... mortuus rétro in dorsum cecidit... Yalde treniefacli, admirantes, Christum in sancto propheta bonorilicantesglorilicarunt. Adamn., II, 23.

'i. Voir plus haut, page 114.

munier. Exaspéré par cette sentence, l'un de ces puissants malfaiteurs nommé ou surnommé Lamm- Dess (c'est-à-dire Main-Droite), profitant de l'occasion où le grand abbé avait quitté son monastère pour visiter une île assez éloignée d'Iona, entreprit de l'assassiner pendant son sommeil. Mais Finn- Lugh, un des compagnons du saint, ayant eu quelque soupçon ou quelque instinct du péril, et voulant exposer sa vie pour sauver celle de son père, emprunta à Columba sa coule et s'en enveloppa. L'assassin frappa celui qu'il trouva revêtu du costume bien connu de l'abbé, et puis se sauva. Mais le vêtement sacré avait servi de cuirasse impénétrable au généreux disciple, qui ne fut pas même blessé. Columba, informé du fait, ne dit rien sur l'heure. Mais un an après, étant de retour à lona, l'abbé dit à sa communauté : (( H y ajuste un an que Lamm-Dess « a fc\it de son mieux pour égorger mon cher Finna Lugh à ma place : or, à l'heure qu'il est, c'est lui (( qu'on égorge. » Et en effet, on apprit bientôt que l'assassin venait de périr sous le fer d'un guerrier qui lui avait porté le coup mortel en invoquant le nom même de Columba, dans un combat qui mit un terme aux déprédations de ses pareils \

Quelque temps auparavant, un autre malfaiteur, de la même famille, nommé Joan, avait choisi pour

1. In insula Himba commoratus... nie vero sceleratus, cujus nomen latine Manus dextera dicitur... Usqnein liane diem integratus est annus ex quo Lamm Dess in quantum potuit Finn luglium niouni nieo

victime de ses spoliations l'un des hôtes de Colunnba, l'un de ces pauvres gens que l'abbé avait enrichis de sa bénédiction en échange de l'hospitalité que leur indigence ne lui avait pas refusée. Celui-ci habitait cette presqu'île sauvage et aride d'Ardnamurchan dont la sombre masse se dresse et se délache des flots de l'Atlantique en formant la pointe la plus occidentale de la plage écossaise. Comme au paysan du Lochaber\ la bénédiction du missionnaire lui avait porté bonheur, et ses cinq vaches s'étaient aussi multipliées au point de dépasser la centaine. Columba ne se contentait pas de l'avoir enrichi ; il l'avait pris en affection, lui avait même donné son nom ; et tout le monde l'appelait le Colmnbaiji, l'ami de saint Columba. Or, trois fois de suite, Joan, le puissant spoliateur de famille souveraine, avait pillé et dévasté la maison et les biens du nouveau riche, l'ami de l'abbé d'Iona. A sa troisième expédition, comme il s'en retournait avec ses sicaires, tout chargés de butin, vers le navire qui l'attendait sur le rivage, il rencontra le grand abbé, qu'il supposait bien loin de là. Columba lui reprocha ses exactions et ses crimes, et le supplia d'abandonner sa proie. Le brigand continua sa route et ne répondit que par

jugulavit -vice ; sed etipse, ut mstimo, liac in hora jiigulatur. In aliqua virorum utrinque acta belUgeratione, Cronani filii Baithani jaculo transfixus in nomine, ut fertur, sancti Columbœ, emisso, interimit, et post ejusinteritum viri helligerare cessarunt. Adamn., II, 24. 1. Voir plus liant, page 255.

de son aini.

lin silence implacable jusqu'à ce qu'il eût gagné la plage et se fût rembarqué. Une fois à bord de sa barque, il se mit à répondre aux instances de Tabbé par des moqueries et des injures. Alors le noble ii entre

jusqu'aux genoux

vieillard, comme pour s'accrocher à la barque qui dans la mer

' •"• pour arrêter

emportait la dépouille de son ami, entra dans la le spoliateur mer jusqu'aux genoux, et, la voyant fuir, y resta quelque temps les deux mains levées vers le ciel, en priant avec ardeur. Sa prière finie, il sortit de l'eau et vint se sécher auprès de ses compagnons assis sur un tertre voisin. Après un certain silence, il leur dit : « Ce misérable, ce chétif qui méprise le (( Christ dans ses serviteurs, ne reviendra plus ja- « mais aborder sur cette plage d'où vous venez de le « voir partir. 11 ne touchera plus terre nulle part. « Aujourd'hui même, un petit nuage va s'élever au c( septentrion, et de ce nuage sortira une tempête « qui l'engloutira, lui et les siens. Il ne s'en sauce vera pas même un seul pour raconter son nauc( frage. » Le jour était beau, la mer calme, le ciel parfaitement serein. Cependant le nuage que Columba avait annoncé apparut bientôt. Tous les assistants, les yeux tournés vers la mer, virent l'orage se former, grossir et poursuivre le spoliateur. La tourmente l'-atteignit entre les deux îles de Mull et de Colonsay, d'où on le vit sombrer et périr avec tout son monde et tout son butin*.

1. Columbanuni, qucm de paupere virtus benedictionis cjus ditem fecit, valde diligebat... Quidam malefactor homo, bonorum persecu-

264 SÂl?s"T COLUMBA,

Nous avons tous appris dans les Commentaires de César comment, lors de son débarquement sur les côtes de la Bretagne, le porte-aigle de la dixième légion se jeta à la mer pour encourager ses camarades et s'enfonça dans l'eau jusqu'à mi-jambes. Grâce à la perverse complaisance de l'histoire pour tous les exploits de la force, ce trait est immortel. César ne venait cependant que pour opprimer, au profit de son ambition dépravée, une race libre et innocente, en la courbant sous le joug odieux de la tyrannie romaine, dont elle n'a heureusement rien gardé. Devant toute âme, je ne dis pas chrétienne, mais simplement honnête, combien n'est-il pas plus grand et plus digne de mémoire, le spectacle que nous offre, à l'autre extrémité de la grande île Britannique, ce vieux moine entrant aussi dans la mer jusqu'aux genoux, y poursuivant le farouche

tor... prosequebfitiir sancti amicum Columbse... Accidit ut tertia vice... beatum virum, quem quasi longius positum despexerat, ad navem revcrtens mœste obviam baberet... Immitis et insuadibilispermanens... navimque cum prreda ascendens, beatum virum sul)sannabat et deridebat. Quem sanctus ad mare usque prosecutus est, vitreasque intrans aquas usque ad genua œquoreas, levatis ad cœlum ambis manibus, Christum intente precatur... llic miserabilis homuncio, qui Clunstum in suis despexit servis, ad portum, a quo nuper coram vobis emigravit, iiunquam revertetur ; sed nec ad alias quas appétit terras... cum suis perveniet malis cooperatoril)Us. Hodie, quam mox videbitis, de nube a borea orta immitis immissa procella enm cum sociis submerget : nec de eis etiam unus remancbitfabulator... Die serenissima, et ecce de mari ol)orta, sicut sanctus dixerat, nubes cum n.agno fragore venti omissa, raptorem cum prœda inter Maleam et Colonsam insulas invenicns... submersit. Adamx.,11, 22.

Oppresseur au profit d'une obscure Yictime, invoquant et obtenant la vengeance divine, et revendiquant ainsi, sous son auréole légendaire, l'éternelle grandeur et les droits éternels de l'humanité, de la justice et de la pitié !

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