CHAPITRE VIII
Postérité spirituelle de saint Columba.
Sa gloire posthume : visions miraculeuses dans la nuit de sa mort; propagation rapide de son culte. — iSote sur son voyage fabuleux à Rome et son séjour à Rome pour y retrouver les reliques de saint Martin. — Ses funérailles solitaires et sa tombe à lona.
— Sa translation en Irlande, où il repose entre saint Patrice et sainte Rrigitte. — Il est, comme Brigitte, redouté des conquérants anglo-normands. — Jean de Courcy et Richard le fort Archer : Les Vengeances de Columba. — Son image figure, en 18G5, sur les bannières des mécontents irlandais. — Suprématie d'Iona sur les églises celtiques de la Calédonie et du nord de rirlaude. — Privilège singulier et primauté de l'abbé d'Iona à l'égard des évêques. — L'organisation ecclésiastique des pays celtiques est exclusivement monastique. — Modération et respect de Columba pour la dignité épiscopale. — Columba n'a laissé aucune règle spéciale. — Celle qu'il suivait ne se distingue en rien des usages généraux de l'ordre monastique ; elle constate l'exacte ob.servation de tous les préceptes de rÉglise et confond toutes les chimères sur le protestantisme primitif de l'Église celtique. Mais il fonde un ordre qui dure plusieurs siècles, sous le nom de Famille de Columb-Kill. — L'esprit de famille ou de clan prédomine dans le monachisme scotique. — Baïten et les onze premiers successeurs de Columba à lona sortent tous de la même race que lui. — Les deux lignées ecclésiastique et laïque des grands fondateurs.
— Le chef-lieu de l'Ordre est transféré d'Iona à Kells, autre fondation de Columba en Irlande. — Les Coarbs. — Influence posthume de Columba sur l'Église d'Irlande. — Lex Colunicille.
— L'Irlande monastique est au septième siècle le principal foyer de la science et de la piété chrétienne. — Chaque monastère est une école. — La transcription des manuscrits, qui
avait été l'une des principales occupations de Coluniba, continuée et propagée par sa famille jusque sur le continent. — Annales historiques. — Le Festiloge d'Angus le Guidée. — Note sur les Guidées et sur la fondation de Saint-Andrew's en Ecosse. — Propagation du monachismc irlandais au dehors ; saints et monastères irlandais en France, en Allemagne, en Italie. — L'Irlandais Catlial vénéré en Calabre sous le nom de San Cataldo. — Université monastique de Lismore : affluence d'étudiants étrangers, surtout d' Anglo-Saxons, dans les cloîtres irlandais. — Confusion sanglante de l'ordre temporel en Irlande. — Guerres civiles et massacres perpétuels. — Note sur les rois moines. — Intervention patriotique des moines. — Adamnan, biographe et neuvième successeur de Columba, et sa IM des Innocents. — Ils sont tous chassés de leurs cloîtres par les Anglais. — Influence de Columba en Ecosse. — Vestiges de l'ancienne Église calédonienne dans les Hébrides. — Apostolat de Kentigcrn dans le pays entre la Clyde et la Mersey. — Sa rencontre avec Columba. — Ses relations avec le roi et la reine de Strath-Clyde. — Légende de l'anneau de la reine. — Ni Columba ni Kentigern n'agissent sur les Anglo-Saxons, toujours païens et de plus en plus menaçants. — Les derniers évoques de la Bretagne conquise abandonnent leurs églises.
Comme on l'a toujours vu pour tous les hommes vraiment supérieurs, pour les saints surtout, l'influence de Columba, loin de cesser avec sa vie, ne fit que grandir après sa mort.
Depuis longtemps le caractère surnaturel de ses vertus, les prodiges qu'on attribuait à son intervention auprès de Dieu, ne laissaient guère douter de sa sainteté. Elle fut universellement reconnue aussitôt après sa fin, et demeura dès lors incontestée parmi toutes les races celtiques. Les visions et les visions
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miracles qui vinrent la démontrer rempliraient un dans
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volume. Dans Ja nuit même de sa mort, et a la même
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t^OO SAINT COLUMBA,
liciiro, dans un lointain monastère d'Irlande, nn saint vieillard, un de ceux que les chroniques celtiques appellent les victorieux soldats du Christ^, vit avec les yeux de l'esprit l'île d'Iona, où il n'avait jamais été, tout inondée d'une clarté miraculeuse et toute la voûte des cieux remplie d'une armée innombrable d'anges rayonnants de lumière qui venaient en chantant des cantiques célestes chercher la sainte âme du grand missionnaire.
Sur le bord d'une rivière du pays natal de Columba% un autre saint moine, occupé avec plusieurs autres à pêcher, vit, ainsi que tous ses compagnons, le ciel illuminé par une colonne de feu qui montait de la terre vers le haut des cieux, et n'y disparut qu'après les avoir éclairés comme le soleil en plein midi^
Ainsi commença la longue chaîne des merveilles
1. Sanctus senex, Cliristi miles... justus et sapiens... cuidam œquc christiano militi... suam cnarravit visionem... Christi victor miles.
2. La Finu, qui après avoir servi de limites aux comtés actuels de Tyrone et de Doncgall, va se jeter dans la Foyle, qui coule'à Dcrry.
3. Hac prfeterita nocte média,... et in hora beati exitus ejus lonam insulam, ad quam corpore nunquam perveni, totam angelorum claritudine in spiritu vidi irradiatam, totaque spatia aeris usque ad cTtlicra cœlorura eorumdem angelorum claritate illustrata ; qui ad sane ipsius animam perferendam, de cœlis missi dcscendcrunt innumcri. Altisona carrainalia et valde suavia audivi angelicorum coituum cantica eodem momento egressionis inter angelicos sanctec ipsius animœ ascendentes choros... Ego et alii mecum viri laborantes in captura piscium in valle piscosi fluminis Fendœ subito totum aeri illustratum cœli spatium vidimus... et eccc, quasi qusedam pergrandis ignea apparuit columna, qusc in illa nocte média sursum ascendens ita nobis videbatur mundum illustrare totum sicuti œsteus et meridianus sol, et postquam illa penetravit columna cœlum, quasi post occasum
qui caractérisèrent dans l'ame des peuples celtiques le culte de la sainte mémoire de Columba. Moins d'un siècle après sa mort, ce culte, dont le foyer semblait concentré dans l'un des moindres îlots de l'Atlantique, s'était répandu non-seulement dans toute l'Irlande et dans la Grande-Bretagne; mais jusqu'en Gaule, en Espagne et en Italie, jusqu'à Rome surtout^, où des légendes sans autorité suffisante veulent qu'il ait été lui-même dans les der- propagation nières années de sa vie, afin de resserrer les liens de de sorcuue respectueuse affection et d'union surnaturelle qu'on Rou"e même. lui supposait avec le grand pape saint Grégoire, lequel monta sur le trône pontifical sept ans avant la mort de l'apôtre des Hébrides\ 590.
On s'attendait à voir toutes les populations des ^e tunéraïues contrées voisines venir à lona et remplir l'île pendant les funérailles du grand abbé; on le lui avait
et
sa tombe
lona.
solis tcnebrse succcdunt. ÎSontantum nos... sed et alii multi piscatores, qui sparsim per diverses fluminales piscinas ejusdem fluminis piscabantur, sicut nobis post retulerunt, simili apparitione visa, magno pavore sunt pcrculsi. — Adamnan a grand soin de constater qu'il a recueilli ces visions nocturnes, la première des vieux moines d'Iona, à qui un anachorète venu d'Irlande Vavait racontée, et la seconde de celui-là même qui avait dirige la pèche de cette nuit mémorable.
1 . Et hsec etiam eidem beat;c memoriœ viro a Deo non mcdiocris est coUata gratia qua noraen ejus non tantum per totam nostram Scoliam et omnium totius orbis insularum maximam Britanniam, clare divulgari promeruit, in hac parva et extrema oceani Britannici commoratus {sic) insula ; sed etiam ad trigonam usque Hispaniam, et Gallias, et ultra Alpes Penninas Italiam sitam pervenire, ipsam quoque Romanam civitatem,qu3e caput est omnium civitatum. Adamnan, infinem.
-2. O'DoNNELL, 1. H, c. 20 ; 1. in, c. '27. — Selon une version rapportée par Colgan (p. 473), le fameux hymne AUus Prosator aurait été com-
292 SAhXT COLOMBA,
annoncé d'avance à Ini-même. Mais il avait prédit qu'il n'en serait rien et que sa famille monastique célébrerait seule ses funérailles. En effet, un vent violentsouffla pendant les trois joursque durèrent les obsèques, au point de rendre impossible aux barques d'aborder dans l'île. Cet ami, ce commensal des princes et des peuples, ce grand voyageur, cet apôtre de toute une nation qui, pendant mille ans,
posé par Columba pendant que des envoyés de saint Grégoire le Grand séjournaient à lona, et aurait été envoyé par lui au Pontife, qui en aurait écouté la lecture debout en signe de respect.
A'ous sommes obligé de reconnaître le même défaut d'authenticité dans la tradition qui rapproche le saint abbé d'Iona du grand thaumaturge des Gaules, de saint Martin, et qui lui attribue un rôle analogue à celui du courageux archevêque qui, de nos jours, a entrepris de remettre en honneur la tombe profanée du plus grand de ses prédécesseurs, en reconstruisant la basiUque qui recouvrait ce glorieux sépulcre. — D'après le récit d'O'Donnell, 1. m, c. 27 (cf. 1, i, c. 8). Columba, en revenant de Rome, aurait été à Tours chercher l'Évangéliaire qui reposait depuis un siècle sur la poitrine de saint Martin, et l'aurait rapporté à Derry, où on montrait encore cette relique au douzième siècle. Les gens de Tours avaient perdu le souvenir de l'emplacement de la tombe de saint Martin ; ils s'adressèrent pour le retrouver à Columba, qui ne consentit à l'indiquer qu'à la condition de garder pour lui tout ce qui se trouverait dans la tombe de Martin, excepté ses ossements. La légende ajoute que Columba y laissa un de ses disciples, le même Mochonna qui l'avait suivi lors de son exil à lona, et que Mochonna devint évêque de Tours. — Cela seul suffît pour démontrer la fausseté du récit, puisqu'à la seule époque de la vie de Columba où pourrait se placer le voyage de Rome et de Tours, cette dernière ville avait pour évêque saint Grégoire de Tours, l'historien, dont on connaît fort bien le prédécesseur et le successeur. — Signalons toutefois ces curieux liens traditionnels entre l'Église de Tours et l'Église d'Irlande, qui se retrouvent pendant plusieurs siècles. — Saint Patrice, l'apôtre de l'Irlande, passe pour avoir été le petit-neveu de saint Martin, qui aurait encouragé sa mission.
(levait l'honorer comme son protecteur, resta seul sur sa bière, dans la petite église de sa retraite insulaire, et son enterrement n'eut d'autres témoins que ses moines.
Mais sa tombe, pour n'avoir pas été creusée en présence d'une foule enthousiaste de laïques, n'en fut pas moins visitée et entourée par les flots des générations successives qui vinrent pendant plus de deux siècles y vénérer les reliques du saint missionnaire, s'abreuver à la source de ses vertus et demander à Dieu la soif de cette gloire céleste où le saint abbé resplendissait désormais comme un astre inextinguible ^
La dépouille de Columba y reposa en paix jusqu'au neuvième siècle, époque où lona, comme toutes les îles Britanniques, tomba en proie aux ravages des Danois. Ces cruels et insatiables pirates semblent avoir été sans cesse ramenés par les richesses des offrandes que l'on prodiguait sur la tombe de l'apôtre de la Calédonie. Ils brûlèrent une première fois le monastère, en 801 , — puis encore en 805, quand il n'y avait déjà plus que soixante-quatre moines, et enfin une troisième fois, en 877. Pour mettre à l'abri de leur rapacité le trésor qu'aucune largesse pieuse n'eût pu remplacer, on transporta le corps
1. Cordibus nostris, qusesumus, Domine, cœlestis gloriœ inspira desiderium ; et prsesta, ut in dextris illuc feramus manipulos justitise, ubi Tecum sidus aureum sanctus coruscat abbas Cohimba. Amen. Oraison de l'office de saint Columba, au 9 juin.
ce et de Diigitle.
Translation Je saiiit Coluïïiba Cil Irlande. Et la tradition con-
de son corps
à stante des annales irlandaises veut qu'il ait fini par
Oown en Irlande ^ ^
auprès de ceux reposer à Down, dans un monastère épiscopal, non loin de la plage occidentale de l'île, entre le grand monastère de Bangor, d'où était sorti Colomban de Luxeuil, au nord, et Dublin, la future capitale de l'Irlande, au midi. Là gisaient déjà les reliques de saint Patrice et de sainte Brigitte; et ainsi se trouva justifiée une des prophéties en vers irlandais qu'on hii attribuait et où il disait :
On m'ensevelira d'abord à lona;
Mais par la volonté du Dieu vivant,
C'est à Dun que je reposerai dans la tombe,
A Dun, avec Patrice et avec Brigitte la victorieuse
et l'immaculée.
Alors trois corps reposeront dans le même sépulcre^.
Leurs trois noms sont demeurés depuis lors inséparablement unis dans le cœur indomptable et la mémoire aussi tenace que fervente du peuple irlandais. Columba paraît avoir été celui que les Irlandais, opprimés et dépouillés, invoquaient avec le plus de confiance, dans les premiers temps de la conquête anglaise au douzième siècle. Les con-
1. VoirBEEVES, p. Lxxix, 313, 317 et 462. Cf. Colgan, p. 446 — Les trois corps, après les désastres de la première conquête anglaise, furent retrouvés à Down en 1185 et réunis de nouveau dans une même tombe par l'évêque Malachie et Jean de Courcy, l'un des grands barons anglo-normands, conquérant [conguestor, dît Vofûce) de l'Ulster. Une fête spéciale fut instituée par le Saint-Siège en mémoire de cette translation : l'office de cette fête, imprimé d'abord à Paris, en 1620, a été reproduit par Colgan en tête de son précieux ouvrage : Trias Thaumalurga.
quérants eux-mêmes le redoutaient non sans raison, coiumba
^ ' redouté
car ils avaient appris à connaître sa vengeance. , ^^^
A ^ *^ barons
Ainsi Jean de Courcy, le belliqueux baron anglo- angio-normand?. normand, celui qui était appelé le Conquérant {Conqtiestor) de l'Ulster, comme Guillaume de Normandie l'avait été de l'Angleterre, portait toujours avec lui en campagne le volume des prophéties de Columba^ ; et quand les corps des trois saints furent retrouvés en 1186 dans son nouveau patrimoine, il intervint auprès du Saint-Siège pour que leur translation fût célébrée par une fête solennelle. Richard le Fort Archer [Strongbow)^ ce fameux comte de Pembroke, qui avait été le premier chef de l'invasion, mourut d'un ulcère au pied, qui lui avait été infligé, selon les récits irlandais, à la prière de sainte Brigitte, de saint Columba et des autres saints dont il avait détruit les églises. Il dit lui-même, en son agonie, qu'il voyait la douce et noble Brigitte qui levait le bras pour lui percer le cœur. Hugues de Lacy, autre chef anglo-normand de grande lignée, périt àDurrow, « par la vengeance de Colum-Gille, » dit un annaliste, pendant qu'il construisait un château au détriment de l'abbaye que Columba avait fondée et tant aimée ^ Même au siècle suivant ses vengeances demeurèrent aussi redoutées que populaires; et des pirates anglais, qui avaient pillé son église dans l'île d'Inchkolm, ayant sombré comme