‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 2)Chapitre 12 sur 148 · Varin, Mémoire déjà cité · texte numérisé non relu

Varin, Mémoire déjà cité

2. il faut avouer qu'à partir de ce moment l'influence et la renommée de ce célèbre sanctuaire ne firent plus que décroître, tout en restant encore hors ligne, en comparaison du reste de l'Église celtique.

3. Il admet cependant que, du temps d'Adamnan, l'exemple de l'Irlande fut contagieux pour un certain nombre de Bretons; V, 17 : Plurima pars Scottorum in Hibernia et nonnulla etiam de Briionibus in Britannia, ecclesiasticum paschalis observanlise tempus suscepil. — Il s'agit probablement, dans ce passage, des Bretons du Cumberland et du Strath-Clyde, plus directement soumis à l'action et à l'autorité des rois et des pontifes norlhumbriens.

FIN DE Lk DISSIDENCE CELTIQUE. 2d

communiqué aux Anglo-Saxons la vérité telle qu'elle la connaissait, parle ministère d'Aïdan et des autres missionnaires; en revanche, elle a dû aux Anglo- Saxons d'avoir atteint la parfaite régularité qui lui manquait. Mais les Bretons qui n'ont jamais voulu révéler aux Anglo-Saxons la religion chrétienne, maintenant que les Anglais sont initiés à toutes les vérités de la foi catholique, eux s'enfoncent et s'enracinent de plus en plus dans leur erreur ; ils dressent leurs têtes tonsurées, mais sans couronne; ils prétendent célébrer les solennités chrétiennes en se mettant en dehors de l'Eglise du Christ. »

Un peu de réflexion aurait dû suffire pour convaincre l'honnête Bede qu'il y avait à cette résistance acharnée des Bretons un autre mobile que le préjugé ou la passion religieuse : c'était le sentiment patriotique que les Anglo-Saxons avaient incurablement blessé, et que Bede lui-même, en véritable Anglais, ne semble pas pouvoir comprendre chez les victimes de l'invasion saxonne. Les Anglo-Saxons n'avaient jamais attaqué l'Irlande avant l'incursion passagère d'Egfrid ; ils ne guerroyaient que par intervalles, ou en se tenant sur la défensive, contre les Pietés et les Scots d'Ecosse , tandis que contre les Bretons la guerre et la lutte étaient perpétuelle. Cette guerre datait du premier débarquement des Saxons ; bien antérieure à la mission d'Augustin, elle durait

MOINES d'OCC, V. 2

depuis trois siècles quand Bede écrivait. Ce n'étaient donc pas les doctrines ou les usages de Rome, c'était la suprématie ecclésiastique et l'invasion morale des Saxons que repoussaient avec une énergie désespérée les débris de la nation bretonne, retranchés dans l'inaccessible réduit de la Gambrie. Pendant un siècle et demi, et jusqu'à l'arrivée d'Augustin, la religion et le patriotisme leur avaient inspiré une égale horreur de ces barbares païens qui étaient venus dévaster, puis dérober leur île natale. Ils avaient vu, avec autant de méfiance que de répugnance, s'introduire graduellement dans le bercail de l'Église tous ces sauvages envahisseurs dont la damnation éternelle leur semblait une sorte de consolante justice. En maintenant leurs usages anciens, en célébrant la Pâque à une date autre que les Saxons, en voyant leur clergé porter sur son front rasé le signe distinctif de leur tradition indépendante, ils témoignaient de leur incréduHté à l'égard du christianisme de leurs ennemis, et ils élevaient devant Dieu et devant les hommes une protestation suprême en faveur de leur nationalité vaincue, mais non encore extirpée* .

Or, pendant que Wilfrid consumait sa vie à lut-

1. C'est ce que Bede, en un langage trop semblable à celui qu'em*

ter, dans le nord de F Angleterre, contre des inimitiés que fomentait et aggravait probablement l'opposition des Celtes à ses innovations, un célèbre religieux nonmié Aldhelm, presque du même âge que Wilfrid et qui mourut en la même année (709) , se signalait par ses efforts pour ramener à l'unité romaine les Bretons sujets ou limitrophes du royaume de Wessex en même temps que pour répandre et consolider la foi chrétienne chez les Saxons de l'Ouest. Il a laissé une renommée trop populaire au moyen âge, et il a été, de nos jours surtout, trop souvent cité parmi les précurseurs littéraires, pour ne pas nous arrêter quelques instants ^ .

ploient les scribes moscovites de nos jours à l'endroit des Polonais, appelle une haine domestique et immorale : Britones maxima ex parle domestico sibi odio gentem Anglorum et lotius Ecclesiaecatholicai statum Pascha, minus recle moribusque improbis pugnant. Il n'y a aucune raison valable pour imputer aux Bretons chrétiens des mœurs en quoi que ce soit inférieures à celles des Saxons convertis : mais notre vénérable historien, aveuglé par ses passions et ses préjugés de race, ne s'arrête pas là et cède, comme l'ont fait tant d'autres depuis lui, à la détestable tentation d'identifier avec l'œuvre de Dieu une conquête humaine... Taraen et divina sibi et humana prorsus resistente virtute, in neutro cupitum possunt obtinere propositum : quippe qui quamvis ex parte sui sunt juris, nonnulla ta" men ex parte Anglorum sunt servitio mancipati. V, 2.3. — Il dit ailleurs (V, 18) que saint Aldhelm a écrit « librum egregium adversus errorem Britonum, quo vel Pascha non suo tempore célébrant, vel alia perplura ecclesiasticx castitati et pnci contraria gerunt. » Dans tout ce qui nous a été conservé d'Aldhelra on ne trouve pas la moindre allusion aux mœurs irrégulières du clergé celte.

1. Excepté quelques lignes de Bede(V, 18) et ce que l'on trouve

Aldlielm était issu de cette puissante race de Cerdic dont la généalogie officielle remontait au dieu Woden ou Odin- et qui régnait sur les Saxons de l'Ouest, en attendant le moment où elle allait réunir sous sa domination tous les royaumes de l'Heptarchie. Voué, jeune encore, aux études religieuses et littéraires, il fut promptement attiré par une école qui venait de se créer dans sa province natale et qui allait lui devoir sa principale illustration (6lo?-675). Un religieux scotique, nommé Maïdulphe, mu par le même espritqui entraînait tantd'Anglo-Saxons verslescloîtres ou les ermitages de l'Irlande, était venu chercher en Angleterre une solitude où il pût étudier et prier en paix. Il s'établit dans une immense forêt, sur les confins du Wessex et de la Mercie ; il y vécut en ermite, à l'abri d'une hutte qu'on lui permit de construire sous les murs d'un vieux château devenu l'apanage des rois saxons après avoir été la demeure

de détails biographiques dans les œuvres d'Aldhelm lui-même, nous n'avons point de témoignages contemporains sur sa vie. Mais au douzième siècle, Guillaume de Malmsbury et, avajit lui, un autre religieux, Faiicius, du grand monaslèredont Aldlielm avait été abbé, rédigèrent deux biographies séparées du saint, d'après les traditions de leur communauté. Celle de Guillaume est un monument fort curieux, dontMabillon et les Bollandistes n'ont connu et publié qu'un abrégé, et dont le texte complet ne se trouve que dans VAncjUa sacra de Wharton, t. II. Le rôle littéraire d'Aldhelm a été supérieurement étudié par Lingard {Anglo-Saxon Church, t. Il) et Ozanam {Études germaniques, t. II, p. 489). 2. Chron. Saxon., ad ann. 552.

des chefs bretons, et seul débris d'une ville bretonne que les conquérants germaniques avaient détruite \ Le solitaire celtique, pour avoir de quoi vivre, ouvrit ime école. Quelqu'un qui, de nos jours, dans n'im porte quel pays du monde, excepté dans le Far- West des Etats-Unis d'Amérique, ouvrirait une école dans un bois, courrait grand risque d'y mourir de faim. Mais alors une telle soif de l'instruction s'était allumée chez les Anglo- Saxons, et les sources où ils pouvaient Fétancher étaient si rares, que la spéculation de Maïclulphe réussit parfaitement. Les écoliers lui vinrent en assez grand nombre pour former bientôt une communauté, et parmi eux Aldhelm, qui y fut d'abord élève, puis religieux^. Il y passa quinze ans; à la mort de Maïdulphe, il fut élu abbé, et, grâce à lui, la fondation de l'anachorète celtique devint un des principaux monastères de l'Angleterre, sans cesser de porter le nom du vieux professeur que les Celtes s'honorèrent toujours d'avoir donné pour maître au célèbre Aldhelm^

Mais avant d'être appelé à gouverner ses condis-

1. Liber antiquitaium MeUlunensis cœnobii, ap. Dugdale, Monasiicon. Le souvenir de celte catastrophe semble survivre dans le nom moderne de Broken-borough, non loin de Malmsbury.

Page 1