‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 2)Chapitre 133 sur 148 · Epist. 8, éd. Jaffé · texte numérisé non relu

Epist. 8, éd. Jaffé

2. Voir la lettre curieuse et intéressante du roi de Kent, Elliel-

3o6 LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXOMNES.

Une troisième Bugga, celle qui s'appelait aussi j Eadburga, partageait au plus haut point ce même désir et l'a exprimé dans une longue lettre écrite à Boniface, de concert avec sa mère Eangytha, qui était abbesse du monastère où elles vivaient toutes deux. Quel était ce monastère? On l'ignore, mais il est probable que c'était Whitby ou Hartlepool, ou quelque autre maison située sur les rochers qui dominent la mer du Nord : tant les images qu'emploient la mère et la fille semblent empruntées à une vie habituée aux émotions d'une plage maritime. Toutes deux, en le consultant sur leur projet, lui ouvrent leur cœur, lui confient leurs épreuves : à travers leurs style brusque et incohérent et leur latin incorrect, elles nous permettent de plonger un regard sur les agitations et les misères qui devaient trop souvent troubler la paix et la lumière d'un intérieur claustral. — « Frère très aimant, » lui écrivent-elles, « frère par l'esprit plutôt que parla chair, et enrichi des dons de l'esprit, dans ces pages que vous verrez baignées de nos larmes, nous voulons vous confier à vous seul, et avec Dieu seul pour témoin, que nous sommes accablées des misères

berlll, à Boniface, sur laquelle nous reviendrons plus tard. Epist. 103, éd. Jaffé; 75, éd. Giles. — On y voit que cette Bugga était issue de la dynastie des Ascings : ïJtpotc consaïujuinitate propinquitatls nostrx admonita.

accumulées sur nous et par le tumulte des affaires séculières. Gomme les vagues écumeuseset tourbillonnantes de la mer viennent se briser contre les rochers du rivage, quand le souffle des vents furibonds soulève l'immensité de l'Océan; lorsqu'on voit la quille des bateaux en l'air et les mâts sous l'eau, ainsi la nef de nos âmes est ballotée par un tourbillon de misères et de calamités. Nous sommes dans la maison dont il est parlé dans l'Evangile : Descendit phwia, venerunt flumina et impegerunt in domo illa (Mattli., vu, 25, 27). Ce qui nous afflige par-dessus tout, c'est le souvenir de nos innombrables péchés et l'absence de toute bonne œuvre vraiment complète. Et outre le souci de nos propres âmes, il nous faut subir , ce qui est beaucoup plus dur, celui de toutes les âmes de tout âge et des deux sexes qui ]nous ont été confiées, et dont nous aurons à rendre compte devant le tribunal du Christ, et non seulement quant à leurs actions, mais quant à leurs pensées connues de Dieu seul ! A quoi il faut ajouter le labeur quotidien des affaires domestiques, la discussion de toutes les querelles que l'ennemi de tout bien se plaît à semer parmi les hommes en général, mais surtout parmi les rehgieux et dans les monastères. De plus, nous sommes tourmentées par notre pauvreté, par l'espace restreint de nos terres cultivées, et plus encore par l'hostilité de notre roi, ^

qui écoute les accusatioi s de nos envieux;par les corvées qu'impose le service de ce roi, de sa reine, de l'évêque, du comte, de leurs satellites et serviteurs, toutes choses qui seraient trop longues à énumérer et qu'il est plus facile d'imaginer que de décrire. A toutes ces misères il faut ajouter la perte de nos amis et de nos proches, qui formaient presque toute une tribu et dont il ne no as reste plus rien. Nous n'avons plus ni fils, ni frère, ni père, ni oncle ; nous né sommes plus qu'une fille unique, privée de tout ce qu'elle aimait au monde, excepté de sa mère, qui est bien vieille ; et d'un fils de son frère, qui est lui aussi bien malheureux, sans qu'il y ait de sa faute, j mais parce que le roi déteste notre famille. Il ne nous reste donc personne à qui nous puissions nous , fier. Dieu nous les a tous enlevés par différents 1 moyens. Les uns sont morts dans leur patrie et attendent dans leurs noirs tombeaux le jour de la résurrection et du jugement dernier, ce jour où l'envie sera vaincue et consumée, et où tout deuil et toutes douleurs disparaîtront de la présence des élus. Les autres ont abandonné leur rivage natal pour se confier aux plaines de l'Océan et visiter les tombeaux des apôtres et des martyrs. Par toutes ces raisons et par d'autres qui ne pourraient être racontées en un jour, pas même en un des longs jours de juillet ou d'août, la vie nous est à charge.

(( Tout être malheureux et se défiant de lui-même se cherche un ami fidèle à qui il puisse se confier et livrer tous les secrets de son cœur. Ah oui ! on a bien raison de le dire : quoi de plus doux que d'avoir quelqu'une qui l'on puisse parler detoutcomme avec soi-même ! Or nous avons cherché cet ami fidèle, en qui nous puissions avoir plus de confiance qu'en nous-mêmes ; qui regarderait nos misères et nos douleurs comme les siennes ; qui compatirait à tous nos maux et les consolerait par ses discours salutaires. Oui, nous l'avons cherché longtemps. Et enfin nous croyons avoir trouvé en vous cet ami que nous avons désiré et si ardemment espéré.

(( Plût à Dieu qu'il daignât nous transporter par lel)ras de son ange, comme il l'a fait jadis pour le prophète Habacuc et le diacre Phihppe, dans ces terres lointaines que vous parcourez, et nous y faire entendre la vivante parole de votre bouche, qui nous serait plus douce que le miel. Mais puisque nous ne l'avons pas mérité et que nous sommes séparées par tant de terres et de mers, nous voulons néanmoins user de notre confiance en vous, frère Bo niface, pour vous apprendre que depuis longtemps nous désirons, comme tant de nos parents et amis, aller visiter cette Rome qui fut autrefois la maîtresse du monde, pour y obtenir le pardon de nos péchés. Moi surtout, Eangytha, j'ai ce désir, moi qui suis

vieille et qui par conséquent, ai beaucoup plus de péchés que d'autres. J'ai confié mon dessein autrefois à Wala, qui était alors monabbesse et ma mère spirituelle, et à ma fille, qui était alors toute jeune. Mais nous savons qu'il y a beaucoup de gens qui réprouvent notre intention, parce que les canons enjoignent à chacun de rester là où il a fait son vœu et d'y rendre compte à Dieu de ce vœu. Agitées par ce doute, nous vous supplions toutes deux d'être notre Aaron et d'élever vos prières vers Dieu, afin que, par votre intermédiaire, il nous montre ce qu'il y a de plus utile pour nous, soit de rester dans notre pays, soit de nous exiler pour ce saint pèlerinage. Nous vous supplions de répondre à ce que nous vous écrivons dans un style rustique et qui n'î rien de poli. Nous n'avons pas grande confiance dans ceux qui se glorifient au dehors, mais nous ei avons beaucoup en votre foi et en votre charité envers Dieu et le prochain... Adieu, frère spirituel, frère très fidèle, très aimable et très aimé d'un amour aussi pur que sincère... Un ami se cherche longtemps, se trouve rarement et se conserve pluj rarement encore. Adieu ; priez pour que nos péchés ne nous portent pas malheur ' ! »

1. Amantissime frater,spirUalismagis quam carnalis, et spiritalium graliammmunilîcentiamagnificatus, libi soli indicare voluimus et Deussolus testis est nobis, quas cernis interlitas lacrymis... Et ut

Écoutons maintenant la belle et savante Lioba {die Liebe, la bien-aimée) , et voyons comment elle s'y prend , toute jeune encore, pour entrer en relation , du fond de son couvent de Winbourne, avec le grand homme qui devait plus tard l'appeler à lui, pour l'aider à initier les peuples de la Germanie aux lumières de l'Evangile et à la vie monastique :

(( Au très révérend seigneur et évêque Boniface, très aimé dans le Christ, sa parente LeobgythaS la dernière des servantes de Dieu , santé et salut éternel. — Je conjure votre clémence de daigner se souvenir de l'amitié qui vous unit jadis à mon père, lequel se nommait Tinne, habitant du Wessex, et qui a quitté ce monde il y a huit ans , en sorte que vous vouliez bien prier pour le repos de son âme. Je vous recommande aussi ma mère Ebba, votre parente, comme vous le savez mieux que moi, qui vit encore dans une grande peine, et depuis longtemps accablée d'infirmités. Je suis leur fille unique; et plaise

dicitur, quid dulcius est quam habeas illum cum quo omnia possis loqui ut tecum?... Diii qaoesivimus. Et confîdimus quia invenimus in te illum amicum, quem cupivimus, et optavimus et speravimus... Vale, fiater spiritalis fidelissime atque amantissime, et sincera et puradilectione dilecte... Amicus diu quseritur, vix invenilur, difficile servatur. Epist. 14, édit. Jaffé.

1. Elleaussiavait deux noms en anglo-saxon, Truthgebaet Leobgytha, mais elle reçut le surnom de Lioba ouLieba, sous lequel elle est généralement connue, parce que, selon son biographe, tout le monde l'aimait. Zell, Op. cit., p. 262.

MOINES d'occ, V. 21

à Dieu, tout indigne que j'en suis, que j'aie l'honneur de vous avoir pour frère ! car nul homme de notre parenté ne m'inspire autant de confiance que j'en ai mise en vous. J'ai pris soin de vous envoyer ce petit présent, non que je le croie digne de vos regards, mais pour que vous vous souveniez de ma petitesse, et qu'en dépit de la distance des lieux, le nœud d'une véritable tendresse nous unisse pour le reste de nos jours. Voici donc, frère très aimable, ce que je demande avec suppHcation : c'est que le bouclier de vos prières me couvre contre les traits empoisonnés de Fennemi. Je demande aussi que vous excusiez la rusticité de cette lettre, et que votre affabilité ne me refuse point quelques mots de réponse après lesquels je soupire. Vous trouverez ci-dessous des vers que j'ai cherché à composer selon la règle de l'art poétique, non pas par confiance en moi-même, mais pour exercer le peu d'esprit que Dieu m'a donné et pour solHciter vos conseils. J'ai appris ce que je sais d'Eadburga * , ma maîtresse, qui ne cesse d'approfondir l'étude de la loi divine. Adieu : vivez d'une vie longue et heureuse ; intercédez pour moi.

Que le Juge puissant, Créateur de la terre. Qui règne glorieux au royaume du Père,

1. Encore une Eadburga qu'il ne faut confondre, puisqu'elle était maîtresse des novices à Winbourne, ni avec Eadburga, abbesse de Thanet, ni avec Eadburga, surnommée Bugga, qui figurent toutes deux parmi les correspondantes de Boniface.

Vous conserve brûlant de son feu chaste et doux, Jusqu'au jour où le temps perdra ses droits sur vous ^ I »

A côté de la célèbre Lioba, citons une inconnue, qui se qualifie de Gêna l'indigne : Pontifici Bonifacio Christi amatori Cène indigna, mais qui n'hésitait pas à écrire au grand apôtre avec une simplicité fière et naïve dont l'accent me touche et dont je remercie les anciens compilateurs de m' avoir conservé le souvenir avec celui du grand apôtre, ce Je vous avoue, mon très cher, que, tout en ne vous voyant que très rarement avec les yeux de mon corps, je ne cesse de vous contempler avec les yeux de mon cœur... Et je vous déclare ceci, que, jusqu'à la fin de ma vie, je me souviendrai toujours de vous dans mes oraisons. Je vous conjure par notre affection et notre bonne foi mutuelle d'être fidèle à ma petitesse comme je serai fidèle à votre grandeur, et de m'aider par vos prières, afin que le Tout-Puissant dispose ma vie selon sa volonté. Si jamais l'un des vôtres vient dans ce pays-ci, qu'il ne dédaigne pas d'avoir recours à ma pauvreté ; et si je puis rendre un service quelconque, soit temporel, soit spirituel, à vous ou aux vôtres, je le ferai de toutes

1 . J'emprunte cette traduction au beau livre d'Ozanam : la Civilisation chrétienne chez les Francs, p. 2'26, et j'aurai bien d'autres emprunts à lui faire, s'il m'est donné de continuer mon œuvre et de raconter la conquête de l'Allemagne par les moines anglo-saxons.

mes forces, au très grand profit de mon âme V »

Cette lettre était adressée à Boni face, déjà évêque, et très probablement par une de celles qu'il avait transplantées d'Angleterre en Allemagne.

Voici maintenant une autre Anlgo-Saxonne, contemporaine de sa jeunesse, Egburga, que quelquesuns tiennent pour cette fille d'un roi d'Est-Anglie, qui fut abbesse et amie de saint Guthlac" (718-722) . Elle écrit à Boniface pendant qu'il était encore abbé d'un monastère anglais, pour lui confier ses douleurs intimes. — a Au saint abbé, au véritable ami Winifrede, plein de science et de religion, Egburga, la dernière de ses élèves, salut éternel dans le Seigneur! Depuis que j'ai goûté le lien de votre affection, il m'en est resté dans l'âme une saveur d'ime incomparable suavité. Et bien que je sois désormais frustrée de votre présence corporelle, je ne cesse d'enserrer votre cou de mes embrassements de sœur. Vous étiez déjà mon très aimable frère ; vous êtes maintenant mon père. Depuis que la mort, l'amère et cruelle mort m'a enlevé mon propre frère Oshere que j'aimais plus que personne, c'est vous que je préfère à tous les autres hommes. Il ne se passe ni

1. Jam fateor tibi, carissime... et hoc tibi notum facio, quod usque ad finem vitae mese le semper in meis orationibus recordor, et te rogo per creditam amiciliam ut mese parvitali fidelis sis, sicut in te credo... Epist. 94, édit. Jaffé.

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