yEneid., II
liti sont échappés dans ce qui précède ^ . Après quoi
elle continue :
(( l'aurais voulu mourir si Dieu Pavait permis. Mais ce n'est pas la cruelle mort, c'est une séparation plus cruelle encore qui nous a éloignées l'une de l'autre; elle pour son bonheur, à ce que je pense, et moi pour mon malheur, puisqu'elle m'a laissée comme une sorte de gage au service du siècle, elle que j'ai tant aimée et qui est maintenant renfermée, à ce que j'entends dire, dans je ne sais quelle prison de Rome -. Mais l'amour du Christ qui fleurit dans son cœur est plus fort que toutes les entraves. Elle gravit la voie étroite et ardue; et moi je suis encore gisante dans les bas-fonds, enchaînée par la loi de la chair. Au jour du jugement.
1. Ego autem licet scientia tardiora et meritis viliora illo sini, tamen erga tusB caritatis obsequiam dispar non sum, — On me reprochera peut-être de m'arrèter à ces minuties. Je le veux bien; mais tout ce qui touche à l'histoire des âmes, surtout au berceau de la foi, me séduit invinciblement. Quoi de plus touchant que cette inexpérience de style, dans une langue classique, sous la plume de cette femme barbare qui veut à tout prix épancher dans un cœur ami les émotions dont son àme est inondée!
2. L'auieur anonyme des Notes sur sainte Hilda et sainte Bega a conclu de ce passage qu'Egburga avait remplacé comme abbesse sa sœur Wethburga, et que celle-ci était la même dont il est question dans une lettre déjà citée de Boniface (voir plus haut, p. 349) comme étant déjà /ixée à Home. Cette dernière ccnjccture paraît assez plausible. Ces deux scieurs, ainsi que leur aînée, toutes trois filles d'un roi d'Est-Anglie, auraient été successivement abbesses de Hackness. Voir le tableau généalogique D.
elle chantera joyeuse avec le Seigneur : fai été en prison et vous mUivez visité. Vous aussi, dans ce grand jour, vous siégerez là où siégeront les douze apôtres, et vous serez fier, comme un chef glorieux, d'avoir conduit devant le tribunal du Roi éternel tant d'âmes conquises par vos labeurs. Mais moi, dans cette vallée de larmes, je pleure mes péchés qui m'ont rendue indigne d'une telle compagnie.
(( C'est pourquoi ni le nautonnier, battu par la tempête, ne désire rentrer au port, ni les champs altérés n'ont soif de la pluie, ni la mère qui erre le long des sinuosités du rivage dans l'anxiété de Pattente n'attend son fils avec autant d'ardeur que j'en éprouve en désirant jouir encore une fois de votre présence. Mes péchés empêchent qu'il en soit ainsi, et j'en suis désespérée. Mais toute pécheresse que je suis, prosternée à vos pieds, je vous implore du fond de mon cœur, je vous crie des extrémités de la terre, ô bienheureux seigneur, pour que vous m'emportiez au sommet du rocher de vos prières, car vous êtes mon espoir et ma citadelle contre l'ennemi visible et invisible. Pour consoler mon immense douleur, pour apaiser les flots de ma tristesse, pour donner quelque appui à ma fragilité, il faut m'envoyer du secours, soit sous forme de saintes rehques, soit au moins par des paroles de
votre main, quelques courtes qu'elles soient, mais que je pourrai toujours contempler comme si c'était vous-même V »
On voit à quel point les affections naturelles enflammaient encore ces cœurs impétueux, et cela sans préjudice des amitiés et des confraternités nouvelles que développait en eux la vie religieuse avec ses relations si actives et si étendues dans Tordre spirituel. L'inappréciable collection des épîtres de saint Boniface en renferme plusieurs écrites par des religieuses anglo-saxonnes à leurs frères, toujours en latin, et dans un latin fort peu classique, mais toutes marquées au coin d'une passion aussi tendre que sincère. (( A mon frère unique et bien aimé, » écrit l'une d'elles qui se qualifie de la dernière des servantes du Christ. « Gomment, très cher frère, peuxtu me faire attendre si longtemps ta venue? Gomment ne songes-tu pas que je suis seule au monde? que nul autre frère, nul autre proche ne viendra me visiter? Tu en agis peut-être ainsi, parce que je n'ai
1. Abbalisanctoveroque amico... WjnfridoEgburgullimadiscipulorum seu discipularum tuarum... Carilalis tiiae copulam fateor...Et licet intérim... ab aspectu corporali visualiter defraudala sim, sororis tamen semper amplexibus collum luiim constrinxero... Crede mihi, Deo teste, quia siimnio le coniplector amore... Sed... ut scriptum e?>i: Amor liominis deducit dolorem,amor autem Chrisli illuminât cor... Non sic tempestate jactatus nauta portum desiderat. non sic sitientia imbres arva desiderant, non sic curvolilore anxia filium mater expeclat, qnam ut ego visibus vestris fruere cu\^io... Epist. 13.
LES RELIGIEUSES ANGLO-SAXONiNES. 369
pas encore pu faire pour ton service ce que j'aurais voulu ; mais comment oublier à ce point les droits de la charité et de la parenté? Ah ! mon frère, mon cher frère, pourquoi remplir ainsi de tristesses mes jours et mes nuits par ton absence? Ne sais-tu donc pas qu'aucune âme vivante ne m'est plus chère que toi? Mais voici qu'il m'est impossible de dire par écrit ce que je voudrais. Je sens d'ailleurs que tune te soucies plus de ta pauvre petite sœur' . »
On ne sait plus même le nom de celle qui écrivait ainsi; on sait le nom, mais rien de plus, d'une autre religieuse, dont le frère unique comptait parmi les compagnons de Boniface. Elle ne pouvait se consoler de son absence, et elle épanche cette tristesse en écrivant à ce frère avec un accent poétique et poignant, qui rappelle les plaintes exhalées par sainte Radegonde, deux siècles plus tôt, dans son couvent de Poitiers, en songeant aux calamités de sa jeunesse". Notre Anglo-Saxonne a voulu aussi
1. Fratre unico atque amantissimo... N. H., ultima ancillariim Dei... Quare non vis cogitare quod ego sola in hac terra?... O frater, 0 fra^ter mi , cur potes mentem parvitatis meee assiduo mœrore, fletu atque tristitia die noctiique caritalis tuae absentia affligere?... Jam certumleneo, quod libi cura non est de mea parvitate. Epist. 144, édit. Jaffé.
2. Voir tome II, p. 361. —M. Zell a cru que cette Bertgytha était la même que la religieuse de ce nom qui accompagna Lioba en Allemagne, et que c'est de là quelle écrivait à son frère ; mais ceUe supposition est inconciliable avec le texte des lettres, où il est dit que
traduire en vers latins les gémissements de son cœur. Mais ses vers sont bien loin de valoir ceux que Fortunat mettait au service de Fabbesse-reine de Sainte-Croix de Poitiers.
Sa prose est à la fois plus correcte et plus touchante. (( A Balthard, mon frère unique, si aimé dans le Seigneur, et plus aimé que personne dans le monde... J'ai reçu avec une tendre reconnaissance le message et les dons que tu m'as envoyés par ton fidèle messager Aldred. Je ferai, avec l'aide de Dieu, tout ce que tu me recommandes, mais à la condition que tu daigneras revenir me voir. Je ne puis plus tarir la source de mes larmes, quand je vois ou entends que les autres vont rejoindre leurs amis. Alors je me rappelle que j'ai été abandonnée, toute jeune, par mes parents, et que je suis restée seule ici. Cependant je n'ai pas été abandonnée de Dieu, et je bénis sa miséricorde puisqu'il t'a conservé la vie en même temps qu'à moi.
Et maintenant, frère chéri, je t'en conjure et je
la sœur fut abandonnée toute jeune par ses parents, tandis que le seul historien qui parle des compagnes de Lioba dit que Berchtgyd passa en Germanie avec sa mère, et que toutes deux devinrent abbesses enThuringe. Othlo, VUa S. Bonifacii, édit. Jalï'é,p. 490. Le messager qui servait d'intermédiaire entre le frère et la sœur est ce même Aldred ou Aldraed, qui portait d'Allemagne en Angleterre les messages du diacre Lull, le principal coadjuteur de Boniface {Epist. 78), d'où l'on a conclu que le frère de Berchtgyd devait être employé dans la même mission.
t'en supplie, délivre mon âme de cette tristesse, car elle m'est très nuisible. Je te le déclare, quand même tu ne resterais qu'un seul jour auprès de moi pour te remettre en route dès le lendemain, la douleur fuirait de mon cœur. Mais s'il te déplaît trop de m' accorder ma demande, je prends Dieu à témoin que jamais du moins notre tendresse ne sera trahie par moi. Peut-être aimerais-tu mieux me faire venir où tu es que de t'attendreici. Pour moi, j'irais aussi volontiers là où reposent les corps de nos parents, afin d^ achever ma vie temporelle et de parvenir de là dans la région de ces vivants où la paix et la joie sont éternelles.^ Adieu, cher disciple de la croix, aimé de ta sœur, garde à jamais ta bonne renommée. » Un autre jour, elle lui écrit encore : « Mon âme est lasse delà vie, à cause de mon amour pour toi. Je suis ici seule , abandonnée , dépourvue de toute parenté. Mon père et manière m'ont délaissée, mais le Seigneur m'a adoptée. Entre toi et moi il y a l'abîme des grandes eaux dont parle FEcriture, mais nous sommes réunis par l'amour, car le véritable amour n'est jamais vaincu, ni par l'espace ni par le temps. Toutefois je t'avoue que la tristesse ne me quitte jamais. Mon âme en est troublée jusque dans le sommeil, car l'amour est fort comme la mort. Or, je te supplie, mon frère bien-aimé, de venir à moi ou de me faire venir, afin que je te re-
voie avant de mourir; car ton amour ne sort jamais de mon cœur. Mon frère, ta sœur unique te salue dans le Christ. Je prie pour toi comme pour moimême, jour et nuit, à chaque heure et à chaque minute... Je prie en pleurant et prosternée sur la terre, afin que tu vives heureux ici-bas et que tu deviennes tout simplement un saint ^ ... »
Je plaindrais ceux qui , par dédain sceptique pour toute tradition reli gieuse , ou par rigorisme moderne , pourraient écouter avec indifférence ou malveillance ces cris de douleur et d'amour qui jaillissaient, il y a plus de mille ans, du fond des cloîtres anglo-saxons, et qui attestent, avant et après tant d'autres témoignagnes , l'immortelle vitalité des ardeurs et des exigences du cœur humain, sous tous les climats et dans toutes les sociétés. Quoi de plus touchant que ces explosions de l'humaine tendresse, chez cette rude engeance des Anglo-Saxons, et sous la rugueuse écorce de leur sauvage nature? Quoi de plus intéressant que l'effort de ces âmes pour traduire, en une langue qu'elles réputaient plus civihsée que la leur, les émotions qui les agitaient et surtout pour se retremper dans les vérités et les préceptes de la foi chrétienne, si récemment substituée au culte de leurs aïeux ! Pour moi , je prête l'oreille, le long des siècles, à ces cris du cœur, à