Epist. 148, 149. édit. Jaflë
ces voix de l'âme, avec plus d'intérêt mille fois qu'aux victoires et aux conquêtes qui ont absorbé l'attention des historiens ; et je remercie mille fois les biographes des saints et les compilateurs de leurs œuvi'es d'avoir admis et enclos dans leurs in-folios, comme des fleurs dans un herbier, ces vestiges rudimentaires du cœur de l'homme et de ses orages.
« Il serait singulier, » a dit l'austère et tendre Lacordaire, (( que le christianisme, fondé sur l'amom* de Dieu et des hommes, n'aboutît qu'à la sécheresse de l'âme à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu... Le détachement de soi-même, loin de diminuer l'amour, l'entretient et l'augmente. Ce qui ruine l'amour, c'est l'égoïsme, ce n'est pas l'amour de Dieu ; et il n'y eut jamais sur la terre d'ardeurs plus durables, plus pures, plus tendres que celles auxquelles les saints livraient leur cœur, à la fois dépouillé d'eux-mêmes et rempli de Dieu^ . »
Mais les orages du cœur comme les orages de la vie ont un terme qui est la mort, cette mort qui dé- Kvre de tout, qui couronne tout et quelquefois explique tout. Gomment mouraient nos religieuses an-
1. L\coRDAiRE, Lettres à des jeunes gens. Toulouse, 9 nov. 1852.
glo-saxonnes? Autant que nous pouvons le savoir, elles mouraient heureuses et même joyeuses, sans démentir ou abdiquer les tendres affections qui avaient agité leur cœur ou animé leur vie. On se tromperait fort en croyant qu'elles fussent les seules ou les premières, parmi les religieuses d'autrefois, à entretenir jusqu'à leur dernier jour ces belles et saintes amitiés. Saint Grégoire le Grand nous a conservé le souvenir de cette noble Romaine, Galla, fille du patrice Symmaque, qui, devenue religieuse dans un monastère près de la basilique de Saint- Pierre, et atteinte d'une maladie mortelle, eut une vision trois jours avant sa mort. Le prince des apôtres lui apparut en songe et lui annonça que ses péchés étaient pardonnes. Elle ne se contenta pas de cette grâce suprême : elle osa de plus demander à son saint protecteur qu'une religieuse, sœur Benedicta, celle qu'elle aimait le plus dans toute la communauté, pût mourir avec elle ! L'apôtre lui répondit que cette amie ne mourrait pas en même temps qu'elle, mais la suivrait au bout de trente jours. Dès le matin, Galla annonça à sa supérieure ce qu'elle avait vu et entendu, et tout se passa comme elle l'avait prédit. Les deux amies, au bout d'un mois, furent réunies par la mort' .
La grande abbesse Hilda, dont nous avons tant
I.S.Gkeg. ,Dial.,\.l\,ei[>.Brev.Rom.off.propr.Cler.Rom.([ïeôOct.
parlé, qui fut pendant trente ans la lumière et l'oracle de la Northumbrie, avait aussi dans sa communauté une religieuse préférée, ou du moins qui Faimait, dit le vénérable Bede , d'un immense amour. Cette religieuse n'eut pas le bonheur de mourir en même temps que son amie. Mais lorsque la sainte abbesse dévorée depuis sept ans par une fièvre cruelle qui n'interrompit pas un seul jour l'exercice de sa maternité spirituelle, fut arrivée au terme de son épreuve ; lorsqu'elle eut rendu le dernier soupir au milieu de ses filles réunies pour entendre sa dernière exhortation à garder la paix de l'Évangile entre elles et avec tous les hommes, l'amie qui était en ce moment retenue au noviciat, situé dans un coin fort éloigné du domaine monastique, eut la consolation de voir en songe l'âme de Hilda conduite au ciel par un cortège resplendissant d'anges * .
Lœta mortem vidit : elle vit la mort avec bonheur ! Ces paroles de Bede sur sainte Hilda semblent pouvoir s'appliquer à toutes les saintes et même à toutes les rehgieuses dont il nous a gardé le souvenir. Il y en eut une àBarking, qui, après avoir été longtemps l'humble et zélée coadjutrice de la première abbesse, Ethelburga, fut avertie de la mort de cette abbesse, qui était en même temps son