Bede, III
(( prêtes, afin que notre tiédeur ne nous porte pas (( dommage dans l'éternité. » En vain lui demandat-on quelle serait la première à mourir. Bientôt elle tomba malade, et pendant toute sa maladie elle regardait le ciel avec des yeux rayonnants de bonheur en récitant de longs passages de FÉcriture sainte, qu'elle n'avait cependant jamais appris par cœur. Comme le bouvier-poète que Tabbesse Hilda avait initié à la vie monastique et à la connaissance de la Bible, elle étonnait les assistants en leur racontant par ordre l'Ancien et le Nouveau Testament.
Après cela elle se mit à chanter avec une douceur infinie les offices tels qu'elle les avait entendu chanter par les prêtres. Puis tout à coup elle dit à ses compagnes stupéfaites : « Place, place à celles qui (t vont venir ! » On ne voyait personne, mais on l'entendit dire à plusieurs reprises, en inclinant la tête avec l'expression du respect et de la joie : «Soyez les (( bien venues, mes chères dames, soyez les bience venues. — A qui donc parlez-vous? » lui dit-on. (( Eh quoi ! » répliqua-t-elle, « ne reconnaissez-vous « pas vos propres sœurs, celles qui sont parties de (( cette communauté pour le ciel?. . . Regarde donc, (( toi, Anstrude, voilà Ansilde, ta propre sœur, qui (( est morte il y a longtemps ! La voilà revêtue de (( la blanche robe des élues. » Sur quoi elle rendit le dernier soupir, et l'on entendit aussitôt le chœur des
anges qui venait au devant de cette âme sauvée * !
Mais c'était surtout parmi les savantes de Barking, dans ce monastère où les enseignements classiques d'Aldhelm et de Boniface devaient trouver tant d'écho, que la mort apparaissait douce et radieuse. Lors de la grande peste de 664, qui désola si cruellement la naissante église d'Angleterre, les religieuses étant sorties une nuit de leur église, à la fin des matines, pour aller prier sur la tombe des moines qui les avaient précédées dans l'autre monde, elles virent tout à coup le ciel s'éclairer tout entier, et comme un grand linceul lumineux les recouvrir toutes. Elles en furent si effrayées que le cantique qu'elles chantaient expira sur leurs lèvres. Bientôt cette clarté, plus éclatante que celle du soleil, les guida vers le cimetière où elles devaient reposer à leur tour, puis disparut; et alors elles comprirent que cette lumière d'en haut leur indiquait à la fois le ciel qui attendait leurs âmes et la terre où leurs corps attendraient le jour de la résurrection ^.
Parmi celles qui moururent en si grand nombre dans cette fatale année, il en est deux dont l'historien national des Anglo-Saxons n'a pas dédaigné de mêler le modeste souvenir à ces récits sur les événements politiques et militaires de l'Essex et de TEst-
l.Vita S.Burgundofarœ.c. \ii, ap.MAB.,^ci.5-S'.6).5.iî.t.II,p.425. 2. Bede, IV, 7.
Anglie. L'une d'elles se portait encore bien, lorsqu'on vint lui dire qu'un petit enfant, recueilli et maternellement soigné par les sœurs, venait de mourir, et de son dernier soupir l'avait appelé trois fois par son nom : Edith! Edith! Edith! Aussitôt elle se mit au lit, et mourut le même jour, pour suivre au ciel son innocent précurseur ^ .
Une autre, toute jeune, mais malade depuis plus longtemps, et à toute extrémité, enjoignit tout à coup à celles qui la veillaient d'emporter la lampe qui les éclairait : ce Eteigne::^, éteignez, » disait-elle sans cesse et sans qu'on lui obéît. « Vous me prenez pour (( une folle, mais je ne le suis pas , et je vous dis que (( je vois toute cette maison pleine d'une telle lu- (( mière que votre lampe m'offusque de sa lueur (( obscure. » Plus tard, comme on s'obstinait à ne pas l'écouter, elle reprit : « Eh bien ! rallumez vos (( lampes et gardez-les tant que vous voudrez. Sa- (( chez seulement que je n'ai pas besoin de votre (( lumière : la mienne est ailleurs, et à l'aube du (( jour, elle viendra me chercher. » A l'aube du jour, elle était morte ^.