IMcl
L'histoire n'a gardé que ces noms, et encore n'est-ce pas sans peine qu'il faut les arracher du fond des chroniques et des légendes. Le voile de l'oubli et de l'indifférence s'est abaissé entre nous et ces siècles lointains. Ce grand foyer, allumé par la foi et la charité dans toutes ces âmes de chrétiennes neuves et ferventes, s'est éteint ; c'est à peine si quelques rayons affaiblis pénètrent à travers la nuit des âges jusqu'à nous. Ce grand jardin de fleurs parfumées, de fruits éclatants et bénis, n'est plus vu et respiré que de Dieu ; c'est à peine si un léger souffle nous apporte le vestige éphémère de ce parfum. On ne saura jamais quelles myriades d'âmes candides et vaillantes, simples et délicates, douces et ferventes ont dû peupler ces immenses et innombrables monastères d'autrefois ! Que de jeunes et touchantes destinées ensevelies dans les ténèbres de l'oubh, jusqu'au jour où, devant l'univers assemblé, elles resplendiront des feux de la gloire éternelle !
Mais alors, en ces temps reculés, elles formaient déjà, pour la gloire et la consolation de leur patrie et de l'Eglise, toute une armée nombreuse, aguerrie, indomptable, portant les glorieuses enseignes du
sacrifice avec une sérénité magnanime, avec une humble ferveur. Elles confessaient victorieusement devant la chrétienté naissante et la barbarie refoulée, comme leurs sœurs d'aujourd'hui devant notre civiKsation trop orgueilleuse, la divinité de Jésus- Christ, les souffrances expiatrices, l'empire immortel de l'âme sur la nature inférieure.
Dans toutes ces nobles filles, fiancées à Dieu, il apparaît quelque chose d'intrépide et de fort qui est au-dessus de leur sexe. C'est le propre de la vie religieuse de transfigurer ainsi la nature humaine en donnant à l'âme ce qui lui manquerait presque toujours dans la vie ordinaire. Elle inspire à la jeune vierge je ne sais quoi de viril qui la dérobe à toutes les faiblesses de la nature, qui en fait, au jour voulu une héroïne, mais une héroïne tendre et douce, surgissant des abîmes de l'humilité, de l'obéissance et de l'amour, pour monter au niveau des plus généreux essors et atteindre tout ce qu'il y a de lumineux et de puissant dans le courage humain.
Elle verse dans le cœur du moine, du vrai religieux du vrai prêtre, des trésors d'une compassion intelligente, d'une tendresse sans bornes , d'une douceur sans mollesse, d'une patience sans relâche, tels que le cœur d'une femme semble seul capable d'en contenir.
Quelquefois à l'une comme à l'autre, à la fiancée
de Dieu comme à son ministre, à riiéroïne de la charité comme au maître de la doctrine et de la parole, elle ajoute par un don surnaturel le charme incomparable de l'enfant, avec sa candeur naïve et caressante ; et alors le regard attendri contemple sur un visage vivant cette simplicité dans la beauté et cette sérénité dans la force, qui sont la plus belle parure de la vertu et du génie. De sorte que parfois tout ce qu'il y a de grand et de pur dans ces trois types si divers de l'espèce humaine, l'homme, la femme et l'enfant, se trouvent ainsi combinés en un seul être, qui accomplit tout ce que l'âme peut faire de plus grand ici-bas pour se relever de sa chute et se rendre digne du Dieu qui Ta créée et sauvée ^ .
Je parle au présent, car tout cela subsiste encore. Tout cela se retrouve et se reproduit chaque jour au sein de notre civilisation moderne.
De ce monde perdu, dont nous nous efforçons de retrouver l'empreinte, tout a disparu, tout a péri ou tout a changé, hormis l'armée du sacrifice. Le vaste et magnifique édifice de l'ancienne société catholique s'est écroulé sans retour. Il en surgira, il en surgit déjà une autre qui aura, comme l'ancienne, ses grandeurs et ses misères. Mais ce
1. AuBREY DE Veke, T/iouglits on saint Gertrude —Cf. T. W. Allies, The formation ofChiiste::dom, 1865, part. I,lect. 6. Création of virginal llfe.
que nous venons de raconter a duré, dure encore et durera toujours.
Douze siècles après ces Anglo-Saxonnes dont on vient de parler, la même main vient s'abattre sur nos foyers, sur nos cœurs désolés, pour en arracher nos filles et nos sœurs. Et jamais, depuis que le christianisme existe, ces sacrifices n'ont été plus nombreux, plus magnanimes, plus spontanés qu'aujourd'hui.
Oui, chaque jour, depuis le commencement du siècle où nous sommes, des milliers de créatures aimées sortent des châteaux comme des chaumières, des palais comme des ateliers, pour ofirir à Dieu leur cœur, leur âme, leur corps virginal, leur tendresse et leur vie. Chaque jour, parmi nous et partout, des filles de grande maison et de grand cœur, et d'autres d'un cœur plus grand que leur fortune, se donnent, dès le matin de la vie, à un époux immortel.
C'est la fleur du genre humain ; fleur encore chargée de sa goutte de rosée, qui n'a encore réfléchi que le rayon du soleil levant et qu'aucune poussière terrestre n'a encore ternie ; fleur exquise et charmante, qui, respirée même de loin, enivre de ses chastes senteurs, au moins pour un moment, les âmes les plus vulgaires. C'est la fleur, mais c'est aussi le fruit ; c'est la sève la plus pure, c'est le sang le plus généreux de la tige d'Adam ; car chaque
MOINES d'OCC, V. 22
jour ces héroïnes remportent la plus étonnante des victoires, grâce au plus courageux effort qui puisse enlever la créature aux instincts terrestres et aux liens mortels.
Avez- vous vu, en mars ou avril, un jeune enfant respirer les premiers épanouissements de la nature, et les premières lueurs de l'admiration étince- 1er dans son beau regard au contact du réveil de la vie dans les bois et les champs? C'était le printemps de la vie en présence du printemps de la nature, et c'était un enchantement ! Mais il y a quelque chose de plus enchanteur et qui ravit l'âme aux plus hautes cimes de Fémotion humaine : c'est la vierge déjà adolescente, toute rayonnante de jeunesse et de beauté, qui se détourne de tous les parfums de la vie pour ne plus respirer et regarder que vers le ciel.
Quel spectacle ! et où en trouver un qui manifeste plus visiblement la nature divine de l'Éghse, qui fasse mieux oublier les misères et les taches dont sa céleste splendeur est parfois voilée?
Mais redisons-le sans cesse, ce spectacle nous est donné partout, et non seulement dans notre Europe vieillie et malsaine, mais dans cette Amérique^ que
1. « Nous sommes pénétrés du plus profend respect pour ces vierges saintes qui remplissent nos communautés religieuses. Nous accomplissons un devoir bien doux en rendant un témoignage public à la
contemplent avec espoir et confiance tous les esprits généreux ; partout où l'Evangile est prêché, partout où un crucifix est dressé, car partout le Christ sait, de ses bras invincibles, saisir et déraciner ces fleurs terrestres pour les transplanter dans une région plus voisine du ciel.
Les spoliateurs et les proscripteurs auront beau recommencer leur œuvre, chaque jour prédite et provoquée par les scribes du césarisme révolutionnaire, la chasteté dévouée recommencera la sienne. Dans les greniers et les caves des palais habités par les triomphateurs de l'avenir, sur leurs têtes ou sous leurs pieds, il y aura des vierges qui jureront à Jésus- Christ de n'appartenir cju'à lui, et lui garderont ce serment, s'il le faut, au prix de la vie.
En ce siècle de grande mollesse et d'universel affaissement, ces victorieuses ont retrouvé, ont gardé le secret de la force, et, dans la faiblesse de leur sexe, ne nous lassons pas de le répéter, elles manifestent la mâle et persévérante énergie qui nous manque pour aborder de front et dompter Fégoïsme,
vertu et à l'héroïsme de ces vierges chrétiennes, dont la vie répand partout la bonne odeur de Jésus-Christ, et qui, par leur dévouement et leur esprit de sacrilice, ont contribué peut-être plus qu'aucune autre cause à produire un heureux changement dans l'esprit d'un grand nombre de ceux qui étaient éloignés de notre foi. » Leltre pastorale des archevêques et évèques des États-Unis assemblés en concile plënier à Baltimore, le 21 octobre 1866.
la lâcheté, le sensualisme de notre temps et de tous les temps. Cette tâche, elles l'accomplissent avec une chaste et triomphante hardiesse. Tout ce qu'il y a de noble et de pur dans la nature humaine est mené au combat contre toutes nos bassesses et au secours de toutes nos misères. Ne parlons plus du charme de la vie contemplative, des joies suaves de la méditation, de la solitude. Ce n'est plus la que le lot du petit nombre. La foule des dévoués se précipite dans une autre voie. Elles accourent, elles affluent pour prodiguer des soins infatigables aux infirmités les plus rebutantes, les plus prolongées de la pauvre nature humaine ; pour défricher les déserts de l'ignorance, de la stupidité enfantine, souvent si revêche et si rétive. Bravant tous les dégoûts, toutes les répugnances, toutes les dénonciations, toutes les ingratitudes, elles viennent par milliers, avec un courage et une patience indomptables, courtiser, caresser et soulager toute les formes de la souffrance et du dénûment.
Et comme elles ont la force, elles ont aussi la lumière, la prudence, la vraie perspicacité. Elles ont compris la vie avant d'en avoir goûté. Qui donc leur en a enseigné les douloureux secrets? A elles si pures et si passionnées, à elles, dans l'âge oii le cœur commence à être dévoré par la soif insatiable des sympathies et des tendresses humaines, qui
donc a appris que cette soif ne sera jamais assouvie en ce monde? Qui leur a révélé l'ignominieuse fragilité des affections d'ici-bas, des plus nobles et des plus douces, des plus tendres comme des plus enracinées, de celles-là même qui se croyaient immortelles et qui tenaient le plus de place dans les cœurs où elles ont misérablement péri? Ce ne peut être qu'un instinct divinement libérateur, qui les affranchit en nous les dérobant. Les voilà délivrées des cruels étonnements de l'âme qui rencontre le mécompte, la trahison, le mépris dans le chemin de l'amour, et quelquefois, après tant d'efforts et tant d'illusions, le silenee de la mort dans la plénitude de la vie. Elles ont deviné l'ennemi, elles l'ont tourné, déjoué, vaincu; elles lui ont échappé pour toujours : Anima nostra sicut passer erepla est de laqueo venantium : laqueus contritus est et nos liberatœ sumus.
Elles vont donc porter à Dieu, dans sa première fraîcheur, tout leur cœur, tous les trésors du profond amour, du complet abandon qu'elles refusent à l'homme. Elles vont tout ensevelir et tout consumer dans le secret du dépouillement volontaire, des immolations cachées.
Gela fait, elles nous affirment qu'elles ont trouvé la paix et la joie, et dans le sacrifice d'elles-mêmes la perfection de l'amour. Elles ont gardé leur cœur
pour celui qui ne change pas et ne trompe jamais. Et à son service, elles rencontrent des consolations qui valent tout le prix dont on les paye, des joies qui ne sont pas sans nuages parce qu'alors elles seraient sans mérite, mais dont la saveur et le parfum durent jusqu'à la tombe.
Ce n'est pas qu'elles aient voulu nous oublier ou nous trahir, nous qu'elles aimaient et qui les aimions. Non, la flèche qui est entrée dans notre cœur et qui y reste a d'abord traversé le leur. Elles partagent avec nous le poids et l'amertume du sacrifice. Le détachement n'est point l'insensibilité. H n'y a que la fausse spiritualité qui rende dur, arrogant, impitoyable. Toute religion qui dessèche ou endurcit le cœur est une tyrannie menteuse. Ici, dans le vrai sacrifice, dans la mortification suprême, l'affection humaine ne perd aucun de ses droits : ils sont tous respectés , mais tous épurés , tous transformés en offrande au Dieu qui a promis de nous consoler plus qu'une mère; Miserehitur lui magis quam mater. L'ardeur d'une tendresse souffrante, mais si pure, si droite, si sûre d'elle-même, se ré vêle encore dans chaque accent, dans chaque regard. Le bonheur d'être à Dieu ne ferme point un cœur bien né aux peines d'autrui, et ne l'isole d'aucune émotion généreuse. Ce cœur devient au contraire plus tendre et plus intimement occupé de ceux qu'il aime à me-
siu^e qu'il s'enlace d'une étreinte plus passionnée au cœur de Jésus ^ •
Est-ce là un rêve? une page de roman? Estce seulement de l'histoire, l'histoire d'un passé à jamais éteint? Non , encore une fois , c'est ce qui se voit et se passe chaque jour parmi nous.
Ce spectacle quotidien, nous-même qui en parlons nous l'avons vu et subi. Ce que nous n'avions entrevu qu'à travers les âges et à travers les li^Tes s'est dressé un jour devant nos yeux baignés des larmes d'une angoisse paternelle. Qui ne nous pardonnera d'avoir, sous l'empire de cet ineffaçable souvenir, allongé plus que de raison peut-être cette page d'une œuvre trop longtemps inachevée? Combien d'autres n'ont pas, eux aussi, traversé cette angoisse et contemplé d'un regard éperdu la dernière
1. « Quelque ferme que fût la résolution de Thérèse en se séparant de son père, l'amitié tendre qu'elle lui portait rendit cette séparation déchirante pour son cœur. « Je crois, dit-elle, que quand j'aurais été « près de mourir je n'aurais pas plus souffert que je le fis alors. Il « me semblait que tous mes os se disloquaient, parce que mon amour « pour Dieu n'était pas assez fort pour me faire entièrement triom- 'c pher de la tendresse naturelle que j'avais pour mes parents. Je fus « obligée de me faire une extrême violence pour les quitter; et si le « Seigneur ne m'eût aidée, mes bonnes réflexions n'auraient jamais « suffi pour suivre jusqu'au bout mes résolutions; mais sa bonté me « donna du courage contre moi-même. Au moment où je pris l'habit' « Dieu me fit sentir aussi combien il favorise ceux qui se font violence « pour l'amour de lui. Ce combat intérieur ne fut connu que de lui « seul; à l'extérieur, on ne vit dans ma conduite que courage et fer- « meté. » Hùiotre- de sa vie, c. m, ap. Le Boucher.
apparition mondaine d'une fille ou d'une sœurbienainiée !
Un matin elle se lève et s'en vient dire à son père et à sa mère : Adieu, tout est fini. Je vais mourir, mourir à vous, mourir à tout. Je ne serai jamais ni épouse, ni mère; je ne serai plus même votre fille. Je ne suis plus qu'à Dieu. Rien ne la retient. Statim relictis retibus et pâtre, secuta est eum! Lsi voilà déjà parée pour le sacrifice, étincelante et charmante, avec un sourire angélique, avec une ardeur sereine, rayonnante de grâce et de fraîcheur, le vrai chef-d'œuvre de la création ! Fière de sa riante et dernière parure, vaillante et radieuse, elle marche à l'autel, où plutôt elle y court, elle y vole comme un soldat à l'assaut, contenant à peine la passion qui la dévore, pour y courber la tête sous ce voile qui sera un joug pour le reste de sa vie, mais qui sera la couronne de son éternité.
C'en est fait : elle a franchi l'abîme avec cet élan, cet essor, ce magnanime oubli de soi qui est la gloire de la jeunesse, avec cet enthousiasme invincible et pur que rien ici-bas ne saura plus ni éteindre ni égaler.
Mais quel est donc cet amant invisible, mort sur un gibet, il y a dix-huit siècles, et qui attire ainsi à lui la jeunesse, la beauté et l'amour? qui apparaît aux âmes avec un éclat et un attrait auquel elles ne
peuvent résister? qui fond tout à coup sur elles et en fait sa proie? qui prend toute vivante la chair de notre chair et s'abreuve du plus pur de notre sang? Est-ce un homme? Non : c'est un Dieu. Voilà le grand secret, la clef de ce sublime et douloureux mystère. Un Dieu seul peut remporter de tels triomphes et mériter de tels abandons. Ce Jésus, dont la divinité est tous les jours insultée ou niée, la prouve tous les jours, entre mille autres preuves, par ces miracles de désintéressement et de courage qui s'appellent des vocations. Des cœurs jeunes et innocents se donnent à lui pour le récompenser du don qu'il nous a fait de lui-même; et ce sacrifice qui nous crucifie n'est que la réponse de l'amour humain à l'amour d'un Dieu qui s'est fait crucifier pour nous.
Orléans, vendredi saint, 1866.
FIN DU TOME CINQUIliME.
LINDISFARNE
(Voir tome IV, p. 20.)
Lindisfarne porte aujourd'hui le nom d'Ile-Sainte , Holy hland, qui lui a été donné en 1093 par les moines, alors transplantés à Durham, en mémoire du grand nombre de religieux massacrés lors de l'invasion danoise, et vénérés comme martyrs.
. Sauf l'îlot noirâtre et à peine visible situé au sudouest, à cinquante toises du rivage, qui porte encore le nom de Saint Cuthberfs Isle, et où l'on prétend discerner quelques débris de sa cellule, Y Ile-Sainte de Lindisfarne ne conserve aucune trace matérielle soit du séjour de ce grand saint, si populaire, soit de l'ancienne cathédrale monastique de la Northumbrie. Mais on y voit les ruines importantes et très pittoresques de l'église reconstruite, en 1093, par Tévêque Garilef. Cet évêque s'est immortalisé par la construction de la magnifique cathédrale actuelle de Durham , dont l'église de Lindisfarne, construite en belle pierre rouge, comme les églises des bords du Rhin, est un diminutif. Elle est du style roman ou normand le plus pur, sauf le
chœur et le chevet rectangulaire, ajoutés au treizième siècle. Elle a eu pour architecte le moine Eadward, dont Reginald, dans son Libellus de miraculis Cuthherti, fait un si bel éloge, et qui fit venir, de la cité voisine, avec Taide empressé des habitants, la bonne pierre qui manquait à Lindisfarne, celle de l'île étant trop friable et trop prompte à être rongée par l'écume de la mer. On y admire surtout un arc doubleau diagonal, orné de riches moulures dentelées, seul débris subsistant de la voûte centrale de la croisée du transsept entre la nef et le chœur. Cette arche, jetée de l'angle nord-ouest à l'angle sud-est et comme suspendue, se découpe sur le ciel avec hardiesse et majesté. Elle a vingt-quatre pieds anglais de diamètre et s'élève à quarante-quatre pieds du sol surhaussé par les décombres. Le bas-côté du nord est encore entier, ainsi que deux t ravées du même côté de la nef, qui en avait six. Le chœur primitif était terminé par une abside circulaire : il en reste une moitié, défigurée et mutilée par l'adjonction d'un chevet carré en matériaux différents du reste. Le transsept a deux absides circulaires, du même style que le chœur primitif. Le revers de la façade occidentale à l'intérieur de l'église est d'un grand eff'et. Toute la ruine est fort bien reproduite dans les Architectural antiquities of Durham, par Billing, in-4'^.
Il y a quelques restes de Tancien monastère autour de l'église. Un beau château fort du seizième siècle, construit sous la reine Elisabeth, occupe un môle conique à l'extrémité méridionale de l'île.
Il existe une description très détaillée de Lindisfarne dans l'ouvrage de l'érudit James Raine, intitulé : Tlie history and antiquities of ISorth Durham, or the shires of Norham, Island and Bedlington, now united to the county of Nortliumberland. London, 1852, infolio. L'article Holy Island est très long : il renferme de minutieux détails sur l'histoire du prieuré fondé en 1093 : il est accompagné d'une planche faite en 17:28 par Buck, et qui montre l'éclat des ruines de cette époque; elles n'étaient guère plus considérables qu'aujourd'hui.
Bamborough, l'ancienne résidence des rois de Northumbrie, situé sur la plage, en vue de Lindisfarne,! est placé sur un roc immense, qui domine la mer et tout le pays environnant : le château très modernisé a été transformé, par lord Grewe, en école charitable et en établissements divers, consacrés à l'œuvre du sauvetage, si nécessaire et si énergiquement dirigée sur cette côte dangereuse.
Je ne résiste pas à l'envie de citer ici les beaux vers de Walter Scott, qui consoleront le lecteur de l'aridité des détails précédents, et qui dépeignent si exactement ce site de Lindisfarne^ sauf en ce qui touche à la grandeur des ruines : les Anglais exagèrent toujours l'effet de la dimension de leurs monuments, presque tous bien moins vastes que les nôtres.
And now the vessel skirts the strand
Of mountainous NorUiumberland...
...Thy tower, pioud Bamborough, nriarked Ihey there,
King Ida's caslle, huge and square
From its tall rock look gdmly down,
And on the swelling océan frown ;
Tlien from the coast tliev bore away
And reached the Holy Island's bay.
The lide did now its flood-mark gain,
And girdled in the Saint's domain :
For with the flow and ebb, its style
Varies from continent to isle :
Dry-shod, o'er sands, tvvice every day,
The pilgrims to the shrine find way;
Twice every day, the waves efface
Of staves and sandalled feet the trace.
As to the port the galley llew,
Higher and higher rose to view
The castle with is battled walls,
The ancient monastery's halls,
A solemn, huge, and dark-red pile,
Placed on the margin of the isle.
In Saxon sLrength Ihat A.bbey frown'd
With massive arches broad and round
Tbat rose allernate, short and low,
Built ère the art was known
By pointed aisle, and shafted slalk,
The arcades of an alley walk
To emiilate in stone.
On the deep walls, the heathen Dane
Had poured his impious rage in vain ;
And needful was such strength to thèse,
Exposed to the tempestuous seas.
Scourged by the winds' eternal sway,
Open to rovers fierce as they,
Which could twelve hundred years withstand
Winds, waves, and northern pirates hand,
Not but that portions of the pile
Rebuilded in a later stvle,
Showed were the spoiler's hand had been;
Not but the wasting sea-breeze keen,
Had worn the pillar's carving quaint,
And mouldered in his niche the saint,
And rounded with consuming power,
The pointed angles of each tower :
Yet still entire the Abbey stood,
Like a vétéran, worn, but unsubdued.
M4RMI0N, cant. II. MOINES d'occ, V. 23
PEïERBOROUCxH
(Voir tome IV, page 191.)
Ce célèbre monastère a été le berceau d'une ville assez importante du Northampton-shire , qui envoie deux représentants à la Chambre des communes, et qui a été érigé en évêché de l'Église anglicane par Henri VIII. Le dernier abbé devint évoque en 1541 , et l'église abbatiale fut transformée en cathédrale du nouvel évêché : elle conserve cette destination.
Peterborough avait été construit dans un îlot de la région marécageuse, qui recouvrait, lors de l'occupation saxonne, une portion considérable des comtés actuels de Northampton, de Cambridge, de Lincoln et de Norfolk, et qui est encore connue sous le nom de the Fens. Il y avait, dans ces vastes marécages, quelques terrains un peu plus solides, qui s'adaptaient par cela même au pâturage, et que l'industrie des moines devait promptement transformer en belles cultures. De là le nom primitif de Peterborough, Medehamstede, ou, en anglais moderne, the Home in the Meadows, la demeure dans les prairies. Telle fut aussi l'origine des abbayes encore plus célèbres d'Ely et de Croyland, ainsi que de plusieurs autres : Ramsey, Thorney, Kirkstead, etc. Toute cette contrée est rangée aujourd'hui parmi les régions les plus fertiles de l'Angleterre.
Il ne reste rien de l'église du monastère construit au septième siècle par les rois des Merciens. Les Danois le détruisirent, lors de la grande invasion de 870, après avoir massacré tous les moines. Reconstruit un siècle plus tard, et de nouveau dédié à saint Pierre, par le fameux Ethelwold, évêque de Winchester^ le sanctuaire fut de nouveau incendié par accident, en 1067 et en 1116. C'est à la suite de ce dernier incendie que fut commencée, en 1118, par l'abbé Jean de Séez, la construction actuelle : le chœur fut consacré en 1143, et les chapelles^ à l'orient du transsept, de 1133 à 114-5, sous un abbé fort distingué, nommé Martin du Bec. La nef actuelle, commencée en 1155, ne fut achevée que vers 1190. Les bas-côtés de la nef remontent à 1117-1143.
Comme toutes les cathédrales anglaises, celle de Peterborough a conservé de vastes dépendances, et s'élève au milieu de jardins, de pelouses fleuries et de plantations qui en relèvent la grandeur et la beauté. La tranquille majesté du vaste enclos qui l'entoure rappelle tout naturellement son origine monastique : le silence et la sérénité qui y régnent ne sont guère tro^ablés que par le vol et les cris des oiseaux, qui nichent dans les tours et les flèches de l'immense église. Les vastes et nombreux édifices que renferme ce close semblent reproduire, au moins en partie, l'ensemble des bâtiments claustraux qui constituaient la grande abbaye avant sa sécularisation. On pénètre de la ville dans l'enceinte sacrée par un portail en forme de tour
carrée, percé d'une arcade cintrée, et surmonté d'une chapelle dite de Saint-Nicolas, qui sert aujourd'hui d'école de musique. A gauche est une autre chapelle, dite de Saint-Thomas-Becket, qui sert aux exercices des choristes. Ce portail franchi, on entre dans le spacieux parvis qui précède l'église; à droite et au sud, on a l'ancien palais abbatial, aujourd'hui épiscopal, bâti en 1319, dont la grande porte est flanquée par deux statues, l'une d'un abbé et l'autre d'un moine, plus grandes que nature. A gauche et au nord, on a le Doyenné, édifice assez beau^ de 1518. Mais les regards sont aussitôt attirés et enchaînés par la magnifique façade occidentale de l'église abbatiale. Cette façade, construite de 1200 à 1227, dans le style ogival primitif, que les Anglais appellent Early Emjlish, est aussi originale que splendide : on la dit, et peut-être avec raison, sans pareille parmi tous les monuments de l'architecture chrétienne. Elle se compose de trois immenses porches ou arcades ogivales, d'égale hauteur, qui occupent toute l'élévation de la façade; elles sont surmontées de trois pignons ou frontons triangulaires et flanqués au nord et au midi de deux tours carrées, fort élégantes, avec des flèches. Ces arcades sont d'une profondeur aussi surprenante que leur hauteur; les flancs des parois intérieures et tout l'ensemble de cette façade sont richement fouillés par la sculpture, recouverts d'arcatures innombrables, percés partout où cela est possible de baies et de roses du meilleur style. L'effet en est vraiment prodigieux, grâces aux dimensions tout à fait
extraordinaires de ce triple porche et aux masses d'ombre et de lumière qui ressortent de l'enfoncement des arcades.
Les deux façades du grand transsept, au nord et au midi, flanquées de tourelles polygonales et d'architecture normande ou romane, sont aussi d'un très bel effet. Rien déplus beau que la façade du tr.anssept nord avec ses sept étages d'arcatures et de baies cintrées. Ce transsept est, à l'extérieur, la partie la mieux conservée et la plus intéressante de l'ancienne église normande, qui y apparaît sans le mélange désagréable des additions en style perpendiculaire ou flamboyant qui ont été faites dans les bas-côtés de la nef, dans les meneaux du triforium, dans le pourtour du chœur, et même dans certaines parties de la grande façade occidentale.
On voit en outre l'abside circulaire de l'église primitive s'élever au-dessus du quadrilatère oblong qui y a été accolé au seizième siècle, et, malgré la disparate causée par l'architecture flamboyante des grandes fenêtres de cette abside, l'ettet en est encore considérable. Outre ce grand transsept, situé entre le cœur et la nef, il y a un autre transsept, de moindre dimension, situé entre la nef et la façade occidentale, et flanqué de quatre tourelles, dont deux à terrasses crénelées et deux autres à flèche, déjà signalées à propos de la façade principale. Il y a aussi une tour centrale, mais basse et disgracieuse; elle est, de plus, garnie aux quatre angles de ces horribles clochetons qui défigurent la plupart des clochers anglais.
Cette cathédrale de Peterborough a donc beaucoup de tours et de tourelles; leur peu d'élévation en diminue l'effet; il en est de même de l'ensemble de la toiture, qui là, comme dans toutes les cathédrales anglaises, est trop basse et blesse l'œil par l'absence de cette belle proportion entre la hauteur et la longueur de l'édifice, à laquelle nous ont habitués les grandes cathédrales de France et d'Allemagne.
Mais ce qui peut manquer à l'extérieur de Peterborough est grandement compensé par la majestueuse et solennelle beauté de l'intérieur. Je ne me rappelle pas d'église au monde qui frappe davantage, au premier abord, par son unité. Tout semble y être du plus pur roman ou normand. Et il en est bien ainsi de la nef centrale, d'une longueur prodigieuse \ puisqu'elle compte onze travées (Notre Dame de Paris n'en a que sept), divisées par de gros piUers, alternativement cylindriques et octangulaires. La voûte, au lieu d'être en berceau, est remplacée par un plafond en bois, que l'on croit de la même date que l'édifice, et revêtu de peintures anciennes, qui rappellent celles qui ont été récemment restaurées avec tant de succès à l'église de Saint-GodehardàHildesheim. he triforium, dont chaque travée ne se compose que d'une arcade cintrée et géminée, est d'une simplicité grandiose qui efface et remplace le fâcheux eff'et des fenestrages flamboyants de la
1. Elle a iGG pieds anglais de long sur 35 de large et 85 de hauteur. La longueur totale de l'église est de 479 pieds, la façade occidentale a 156 pieds de large. La lanterne de la tour centrale n'a que 135 pieds de haut.
claire-voie, dont les baies cintrées sont d'ailleurs moins hautes que celles du triforiam.
Les bas-côtés de la nef sont du nnênie style, mais avec des voûtes à plein-cintre en pierre; leurs parois intérieures sont entièrement recouvertes d'une série d'arcatures cintrées et entrelacées; malheureusement les fenêtres de ces bas-côtés ont été modernisées au seizième ou dix-septième siècle.
Le grand transsept est également du plus beau style normand, et rivalise de grandeur et de splendeur avec la nef : il y a quatre travées dans chaque bras de ce transsept, et six de ces travées s'ouvrent sur six chapelles orientées parallèlement au chœur, dans le genre des églises cisterciennes. Les deux façades de ce transsept, au nord et au midi, sont percées de trois rangs superposés de baies cintrées à meneaux trèfles.
Le chœur a quatre travées et se termine par un chevet à cinq pans. Mais ce chevet est lui-même inscrit dans une vaste construction, carrée, oblongue, et beaucoup moins élevée que le reste de l'église. Ainsi se retrouve cette façon désagréable de terminer les plus belles églises par un parallélogramme, que les architectes anglais ont toujours aff'ectionnée et qui donne à leurs édifices un caractère si inférieur aux nôtres. Cette addition, qualifiée de Ladij Chapel ou chapelle de Notre-Dame, a été érigée en 1496, elle est recouverte d'une voûte très richement sculptée, et de cette forme particulière aux monuments anglais de cette époque, que l'on remarque surtout au King's Collège de Gam-
bridge et à la chapelle de Henri VII à Westminster.
Dans le pourtour du chœur se trouve le monument le plus ancien de l'église ; c'est le tombeau de Tabbé Hedda, massacré parles Danois en 870. lia la forme d'une châsse : on y voit les statues de Notre-Seigneur, et des douze apôtres, en bas-relief : on l'attribue à Goodric, qui fut abbé de 1099 à 1103.
Un peu plus loin, on rencontre la pierre sépulcrale, à peine visible, de Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII, et, vis-à-vis, l'emplacement de la tombe de Marie Stuart, dont le corps y fut enseveli après son supplice, au château voisin de Fortheringay, et y resta jusqu'à ce que son fils, Jacques!", le fit transporter à Westminster. Ces deux grandes victimes de la Réforme reposèrent donc ensemble dans la vieille église abbatiale de Peterborough, pendant que l'inique et sanguinaire Elisabeth achevait en paix son règne triomphal.
Cette admirable église ne saurait nous donner une idée des édifices du temps des Anglo-Saxons : mais elle représente, dans toute leur majesté, les grandes constructions d'une des plus grandes époques de l'histoire monastique, du douzième siècle, de l'ère de saint Bernard et de Pierre le Vénérable ^
1. On trouve une histoire abrégée de ce grand monastère dans les no'.es biographiques sur ses abbés, put3liées par STEviîNSjCow^imia^io^ of Dugdale; London, 1722, 1. 1, p. 490. Je prolite de cette occasion pour recommander à tous les amis des antiquités chrétiennes cet excellent ouvrage, plein de renseignements curieux et enllammé d'un zèle toucliant contre les profanateurs sacrilèges des monuments et des institutions catholiques de l'Angleterre.
Je réserve pour un volume subséquent mes notes sur l'état actuel de deux autres monastères^ Groyland et Ely, qui comptèrent, dès leur origine, parmi les plus célèbres de TAngleterre, mais dont la grande splendeur est postérieure à l'époque dont j'ai parlé jusqu'ici.
Juillet 1862.
m HEXHAM
(Voir tome IV, page 247, note 1.)
DESCRIPTION DE l'ÉGLISE CONSTRUITE AU MONASTÈRE DE HEXHAM PAR SAINT WILFRID, DE G74 A 680.
Igitur profunditatem ipsius ecclesias criptis et oratoriis subterraneis, et viarum anfractibus cum inferius magna industria fundavit.
Parietes autem quadratis et bene politis columpnis suffultos et tribus tabulatis distinctos, immensse longitudinis et altitudinis, erexit. Ipsos etiam et capitella columpnarum quibus sustentatur et arcum sanctuarii, historiis et ymaginibus et variis cœlaturarum figuris ex lapide prominentibus et picturarum et colorum grata varietate mirabilique décore decoravit. Ipsum quoque corpus ecclesise appentitiis et porticibus undique circumduxit qua?, miro alque inexplicabili artificio, per parietes et cocleas inferius et superius distinxit. In ipsis
vero cocleis^, et super ipsas, ascensoria ex lapide, et deambulatoria, et varios viarum amfractus, modo sursum, modo deorsum, artificiosissime ita machinari fecit, ut innumera hominum multitudo ibi existere et ipsum corpus ecclesise circumdare possit, cum a nemine tamen infra in eo existentium videri queat. Oratoriaque quani plurima, superius et inferius, secretissimaet pulcherrima, in ipsis porticibus cum maxima diligentia et cautela constituit, in quibus altaria in honore Beatae Dei Genitricis semperque Virginis Mariœ, et sancti Michaelis Archangeli, sanctique Johanis Baptistae et sanctorum Apostolorum, Martyrum, Gonfessorum, atque Virginum, cum eorum apparatibus, honestissime praeparari fecit. Unde etiam, usque hodie, quaîdam iliorum ut turres et propugnacula , superminent. Atrium quoque templi magnae spissitudinis et fortitudinis muro circumvallavit. Prœter quem in alveo lapideo equaeductus, ad usus officinorum, per mediam villam decurrebat.
RiGHARDi prioris hisloria Hagulstadensis Ecclesiae, c. m, ap. Twysden, Historix Anglicanœ scriptores decem, et Raine's Priorij of Hexham, p. li.
1. Ducange au mot Cociilea, dit : Cochleée suut allai et rotuiidse turres, et dictie cocliletC quasi cycleee, quod in eis, tanquani per circuluiu orbeinque, conscendatur.