‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 2)Chapitre 15 sur 148 · Epist. ad Acircium, éd. Gilles, p · texte numérisé non relu

Epist. ad Acircium, éd. Gilles, p

Pères de l'Eglise et peut-être de tous les écrivains ecclésiastiques, je n'en connais point dont la lecture soit plus fastidieuse que celle d'Aldhelm. Il n'a rien, ni de la fougue originale de Geadmon, ni de l'éloquente et élégante simplicité de Bede. Il est certainement fort instruit pour son temps, et ne manque pas d'une certaine chaleur, quand le pédantisme de la forme ne vient pas glacer son esprit. Il tire quelquefois assez heureusement parti des textes de la Bible, et dans ses fameux traités en prose et en vers sur les Vierges et la Virginité il se montre fort versé dans l'histoire sainte et ecclésiastique. Ses vers rimes et non rimes valent un peu mieux que sa prose, sans offrir ni charme, ni véritable éclat, malgré la pompe atfectée de ses images et de ses métaphores. Mais, en vers comme en prose, cet homme de race germanique, en quoi l'on aimerait à trouver quelque chose de sauvage et de primitif, se complaît aux tours de force littéraires, aux acrostiches, aux énigmes, à l'allitération, aux jeux de mots, aux périphrases, aux redondances puériles et grotesques, enfin à tous les raffinements ineptes de la décadence hellénique et latine \

Nous le jugerions sans doute avec plus d'indul-

1. Je renvoie ceux qui me trouveraient trop sévère et qui n'auraient pas sous la main le commode volume publié par le docteur Giles, aux extraits que Lingard et Ozanam ont cités de saint Aldhelm»

gence si nous connaissions ses productions anglosaxonnes qui durent assurément contribuer à sa renommée populaire. Mais il ne nous en reste que le vague souvenir qui se rattache au trait le plus curieux et le plus touchant de sa jeunesse. Que ne donnerait-on pas pour avoir le texte de ces cantiques et de ces ballades qu'il chantait sur les ponts et sur les carrefours, où il attendait au passage les paysans saxons lorsqu'ils sortaient en toute hâte des églises, aussitôt la messe finie, et sans vouloir écouter les sermons? En se présentant à eux comme un musicien, comme un de leurs bardes habituels, il cherchait sans doute à leur insinuer sous cette forme attrayante et populaire les vérités de la religion dont la prédication en chaire les ennuyait ^ . Ces chants, en langue vulgaire, restèrent populaires pendant plusieurs siècles et ont valu à Aldhelm l'honneur d'être proclamé le prince de la poésie anglo-saxonne par le grand roi Alfred.

Ce qui frappe surtout dans l'histoire d' Aldhelm et dans ses écrits, c'est la vie littéraire et intel-

1. Litterisad plénum instructus, nativse quoque linguœnon negligebat carmina... Carmen triviale quocl adhuc vulgo cantitalurfecisse. Populum eo tempoie semi-barbarum, parum divinis serraonibus in lenlum statimcanlatismissisdomos cursitaresolitum; ideosanctum virum super pontem qui rura et urbem continuât, abeuntibus se opposuisse obicsm, quasi artem canendi professum... Guill. Mal- MRSB , p. 4. ,

lectuelle qui se développe tout à coup dans les cloîtres saxons, à peine construits, et qui y fait éclore un souffle à la fois catholique et classique venu d'Italie et d'Orient. Le même phénomène se manifestait depuis deux siècles dans les monastères d'Irlande, sous une inspiration plus originale, mais moins facile à étudier. Cette vie littéraire a ses petitesses et ses nuages, son côté prétentieux et affecté. Ce n'en est pas moins un grand et singulier spectacle que cet épanouissement de la pensée humaine, de l'étude et de la science, de la poésie et de la parole, au sein d'une race barbare et belliqueuse, encore tout absorbée en apparence par la guerre, les invasions, les révolutions dynastiques et domestiques, tous les orages et tous les faux pas qui caractérisent l'enfance des sociétés.

Nul ne personnifie mieux les bons et les mauvais côtés de cette phase littéraire que saint Aldhelm. et principalement par l'étendue et la diversité de ses connaissances. Il était excellent musicien, et s'exerçait avec ardeur sur tous les instruments connus de son temps \ Chose bien plus rare alors, il avait étudié le droit romain, heureusement ignoré de tous les autres lettrés ou religieux anglo-saxons,

1. Omnia instrumenta qute fidibus vel lîstulis aut aliis varietaiibus melodiee fieri possunt... in quotidiano usu habiiit... Faricius, Vita Adhelm., ap. Bollaisd. t. VJ Mail, p. 83.

y compris même le vénérable Bede, dont l'érudition semblait universelle ^ . Il possédait, comme on l'a vu, les trois langues sacrées, et savait assez d'hébreu pour lire la Bible dans le texte original. Il ne lisait pas seulement le grec, il le parlait et le prononçait comme un ancien, au dire de deux professeurs que le roi Ina, cousin d'Aldlielm, avait fait venir de Grèce pour l'aider dans ses études. Quant au latin, il n'en était que trop occupé : il disserte à foison sur les minuties de la grammaire, de la prosodie et de la métrique. Il cite à outrance Virgile et Lucain, Perse et Térence, Horace et Juvénal ; il cite même Juvencus et même les Priapées !

Toutefois ces préoccupations littéraires ou classiques ne lui faisaient jamais perdre de vue les exigences ou les périls de l'âme. Dans une lettre souvent citée, il met en garde l'un de ses compatriotes, qui était allé étudier en Irlande, contre les dangers de la philosophie païenne et surtout de la mythologie. « Quel fruit, je vous prie, la vérité orthodoxe peut-elle retirer de ce ({u'un homme s'évertue à scruter les incestes de l'impure Pro-

1. C'est lui-même qui le dit dans une lettre à son prédécesseur Hedda, éd. Giles, p. 96. Cf. Lappenber, I, 196. Je ne sais où Palgrave a vu qu'il existait quelque part un traité manuscrit d'Aldhelm sur le droit romain, dont il espérait en 1832 la prochaine publication.

36 FIN DE LA DISSIDEiNXE CELTIQUE,

serpine ou les aventures de la pétulante Hermione, ou les bacchanales des Luperques et des parasites de Priape? Tout cela a disparu : tout cela n'est plus rien devant la croix, victorieuse de la mort ^ . » C'est surtout dans sa correspondance que se révèle cette sollicitude pour le salut des âmes qu'il se plaisait à donner pour motif de tous ses écrits. Voici quelques mots d'une lettre qui semble adressée d^hier à la jeunesse mi-partie cléricale et mi-partie nobiliaire des universités d'Oxford et de Cambridge : tant cette nature anglo-saxonne reste invariable dans ses vices comme dans ses vertus! (( Très cher Ethelvvald, toi qui es à la fois mon fils et mon disciple, tu es encore bien jeune; mais je t'en conjure, ne te laisse pas trop asservir par les vains plaisirs de ce monde. Évite avec soin les excès quotidiens de boisson, les repas superflus et interminables, même les parties de cheval trop prolongées et toute autre misérable délectation sensuelle -. Je t'en conjure aussi, ne te laisse pas asservir par l'amour de l'argent ou de la vaine gloire, et par cette jactance séculière odieuse à Dieu. Consacre plutôt ton temps, cher bien-aimé, à l'étude des

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