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Le solitaire qui prédisait F avenir avec tant de confiance au futur roi de Mercie était lui-même issu de la dynastie qui régnait sur le plus vaste royaume de THeptarchie^ . Il avait passé sa jeunesse à combattre et à piller, comme tous les princes et les seigneurs de son temps. Enflammé par le souvenir des exploits de ses ancêtres, il ne rêvait que bataille et dévastations ; et, à la tête d'une bande nombreuse d'amis et de clients, il avait vaincu tous ses ennemis, saccagé mainte ville et maint château, et ramassé un immense butin. Mais ses compagnons remarquaient déjà avec surprise qu'il était assez bon pour rendre à ceux qu'il spoliait le tiers de leur dépouille. De quinze à vingtquatre ans, il mena cette vie de bandit, que ses compatriotes prenaient pour une vie de héros. Mais une nuit, pendant qu'il campait avec tout son monde dans une forêt, sa pensée évoqua tout à coup devant lui les crimes, les excès et la misérable fin des rois de sa race, puis sa propre mort inévitable et prochaine, enfin le néant des richesses et de la renommée qu'il avait poursuivies. Il se sentit comme incendié tout entier par une flamme intérieure, la flamme des célestes désirs. Son parti fut pris à
1. iïujus viriprogenies, per nobilissima illuslriumregiiranomina, anliqua ab origine Icles digeslo ordine cucurrit. Vita, c. 4. — Cet Icles était cinqiiièmo aïoiil du terrible Penda.
l'instant. Dès que le premier chant des oiseaux eut annoncé l'aube, il réveilla ses camarades et leur dit de se choisir un autre chef, parce que, quant à lui, il venait de se vouer au service de Jésus- Christ. Puis, malgré leurs protestations, leurs cris, leurs gémissements, il se mit en route sur-le-champ, n'emportant avec lui qu'une large et courte épée comme en portaient les laboureursV C'était sans doute pour se défendre pendant le long et solitaire trajet qu'il avait devant lui, car il partit seul et s'en alla, loin de ses foyers et de ses amis, frapper à la porte d'un de ces monastères doubles, gouvernés par des abbesses, comme il y en avait déjà plusieurs en Angleterre, et où l'humilité du religieux était d'autant mieux constatée qu'il y devait avoir une femme pour supérieur". Il y prit l'habit monastique, en faisant couper ses longs cheveux , selon la forme
1. Cumjuvenili in pectore egregius dominandi amor fervesceret, valida priscorum heroum facta leminiscens... Cum adversanlium sibiurbes et villas, vlcosetcastelJa igné ferroque vastaret... tertiam partem agregalse gazée possidenlibus remitlebat... Post lot praedas, cœdes, rapinas... lassi quieverunt... Quadam nocte... extemplo spiritualis flamma oinnia preecordia viri incendere cœpit... Antiquorum regum stirpis suée per transacta sœcula miserabiles exitiis et tlagitiosum vitee terminum contemplans... ecco subito... cum sol demoverat ortum, in quo raatutinae volucres avido forcipe pipant... Vita, c. 10. 11.
2. A Ripadun ou Repton, dont l'abbesse s'appelait Elfrida; siluée sur le Trent, cette abbaye, où les rois de Mercie avaient leur sépulture, fut détruite par les Danois et remplacée, sous les Normands, par un prieuré de chanoines réguliers.
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de la tonsure romaine, et non celtique, a bien soin de nous dire son biographe. Il y passa deux années (697-699) consacrées à l'étude de TEcriture sainte, des usages cénobitiques et des chants liturgiques^ . A vingt-six ans, la lecture de la vie des Pères du désert illumina son âme d'une clarté nouvelle; il voulut s'enfoncer clans une solitude plus profonde et plus austère, et ce fut alors qu'il alla se cacher dans les forêts marécageuses de Croyland. Il y trouva un ancien Tumuîus, déjàfouillé parla cupidité des voisins, qui comptaient y trouver des trésors. On y avait creusé une sorte de citerne. Le jeune et le belliqueux prince mercien y adapta un auvent de paille, en fit sa demeure et y acheva sa vie.
Cette vie offre divers traits qui se rencontrent dans celles des plus illustres saints de l'ordre monastique.
Comme saint Benoît, Guthlac excita par son austérité la malveillance de ses frères : en vrais Anglo-Saxons, ils lui reprochaient surtout sa résolution implacable de ne jamais boire ni bière ni hydromel, ni vin autrement que pour la communion-.
Comme saint Columba il vit sa solitude sans
l.MysticamS.Petriapostolorumprincipistonsuramaccepit...Sacris lilleriselmonasticisdiscipliiiiserudiebatur...psalmis, canticis,orationibus precibusque ecclesiasticis per bienniiim imbutus. Vita, c. 13.
2. Omnibus fratribiis illic cohabilanlibus aspero odio habebatur. nia, c. 12.
cesse troublée par l'influence des fidèles qu'attirait la renommée croissante de sa sainteté et qui surmontaient tous les obstacles que la nature avait amoncelés autour de sa retraite insulaire, pour lui demander des lumières, des consolations ou la guérison de leurs infirmités : il en venait de toutes les conditions comme de tous les pays, abbés et comtes; riches et pauvres, religieux et laïques, et non seulement de tous les coins de la Mercie, mais des régions les plus lointaines de l'Angleterre^ .
Gomme les Pères du désert, il fut exposé à mille tentations, à mille visions diaboliques, dont la plus curieuse au point de vue historique est celle qui montre que les maraudeurs cambriens ou bretons ne craignaient pas de traverser toute la largeur de l'île pour inquiéter les conquérants jusqu'en Est-Anglie. On raconte en effet que Guthlac fut tout soulagé de découvrir que les ennemis, dont il avait cru sa cellule entourée et menacée pendant toute une nuit, n'étaient que des démons et non des Gallois, comme il l'avait cru d'après leur voix rauque et leurs accents gutturaux^.
1. Inter densasarundinum compages. .. abbates, IVatres, comités, divites, vexati, pauperes... confluebant... Loca spinosa sine calle agresli rura gradiendo, inruit (quidam cornes exsulis Ethelbaldi) in spinulann sub incultes telluris herbis latentem... Vita,c. 24, 31.
2. Cum Britones, infesli hostes saxonici generis, bellis, prsedis publicisque vastationibus Anglorum gentemdeturbarent... Quadam
Comme tant de saints moines des pays celtiques et de la Gaule mérovingienne, il vivait dans une intime et touchante familiarité avec tous les êtres animés et surtout avec les oiseaux qui peuplaient les arbres et les grands roseaux de son île. Les corbeaux lui servaient docilement de messagers, les hirondelles venaient en gazouillant se poser sur ses épaules ou sur ses genoux, sur sa tête ou sur sa poitrine ; et lui, do son côté, leur bâtissait de ses propres mains des nids dans des petites corbeilles de joncs et de brins de paille, qu'il posait sous le chaume de sa cellule, où chaque année ses aimables hôtesses venaient retrouver leur gîte accoutumé. « 0 mon « père, )) lui disait un visiteur étonné, « comment (( avez- vous inspiré tant de confiance à ces filles de (( la solitude? — Ne savez- vous pas, » répondit Guthlac, (( que celui qui s'unit à Dieu dans la pureté de (( son cœur voit à son tour les êtres de la création « s'unir à lui? Les oiseaux du ciel comme les anges (( peuvent fréquenter ceux qui ne fréquentent pas la (( société des hommes*. »
noc.te. .. extra cellulam egressus, et erectis auribus adstans verba loqiienlis vulgi biitannicaiiiie agmina tectis siiccedere agnoscit : nani ille... inter illos exsulabat,quoa(]usque eorum stridulentas loquelas intelligere valuit. Vita, c. 20.
1. Velut magna lœlitia avino foicipe flexuosi gutturis carmen canentes, veluti ad assuetas sedes... sese humeris viri Dei imposuorunt, ac deinde cantulis vocibus garnilentcs... Utqiiid inculla)
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Gomme saint Romuald, il inspirait une telle vénération aux populations d'alentour, que Ton commençait déjà à spéculer de son vivant sur le prix de ses reliques : le religieux qui venait tous les vingt jours pour lui faire sa tonsure pensait sérieusement à se servir de son rasoir pour l'égorger, ayant la conviction que le lieu où périrait un si grand saint s'enrichirait par la vénération des rois et des princes' .
Enfin, comme saint Cuthbert-, il eut pour amie une noble et pieuse abbesse, fille du roi des Est- Angliens, qui lui offrit en témoignage de leur mutuelle affection un cercueil de plomb avec un linceul. Il accepta ses cadeaux, et, bien qu'il eût juré de ne porter ni laine ni toile, mais de ne se vêtir que de peaux de bête, il consentit, pour l'amour d'Edburge, que son cadavre fût enseveli dans la toile qu'elle lui avait tissée^ Il mourut après une se-
solitudinis volucres... Nonne legisti quia qui Deo puro spiritu copulabitur, omnia sibi in Deo conjunguntur, et qui ah hominibus cognosci denegat, agnosci a feris et frequentari ab angelis quaerit? Ihid., c. 25.
1. Quidam clericus, nomine Beccelinus... Cum, ut adsolebat, post bis denos dierum cursus tonderare devenisset... proponens utsiipsum interimere potuisset, locuin ipsius postea cum magna regum principumque venerantia habiturus foret... Ibid., c. 21.