Ne perhoc quodvenalem Deijustitiam ponat, ab eadem non
solum acrius, sed citius juxta mérita istius judicetur. Non sint, ut
generaliter dicatur, eleemosynee ad hoc datée... Sua Deo dare viden-
tur, sed se ipsos diabolo per flagitia dare non dubilantur. Cap. 26.
MOINES d'occ, V. 13
à prix d'argent racheter ses fautes et satisfaire par autrui à la justice de Dieu, cette justice, encore une fois, serait vénale, et les riches se sauveraient plus aisément que les pauvres, au mépris de la parole expresse de FÉvangile. Que l'homme ne se trompe pas ainsi, car Dieu ne trompe personne, et comme il l'a dit par son apôtre, nous apparaîtrons tous au même titre devant le tribunal du Ghrist\
On le voit, les chefs de FÉghse anglo-saxonne, tous sortis des rangs monastiques, protestaient les premiers contre les fausses interprétations et les applications abusives du dogme qui fait une obligation de l'aumône. Ils protestaient du même coup et d'avance contre les calomnies et les exagérations qu'une postérité injuste et ingrate a débitées sur l'avarice et l'avidité des corporations ecclésiastiques, sur les hypocrisies et les capta tions du cloître.
Mais dans les abus que voulait atteindre et réprimer leur vigilante et paternelle autorité, il n'y en avait pas un seul dont l'origine ne remontât au relâchement qu'une richesse trop grande et trop prompte avait introduit dans les monastères.
Et ils n'avaient pas tout dit. Car cette richesse entraînait d'autres périls encore que le relâchement
1 . De hocprolixius ideo disputandiim est, quia nuper quidam dives, petens reconcilialionem pro magno suo facinore... quod superni judicis quolidie justitiam inter se quasi venalem statuere... Cap. 27.
intérieur. Elle allumait la convoitise universelle. Tantôt c'étaient les héritiers natui-els de Fabbé légitime d'un monastère régulier qui venaient, après sa mort, s'emparer violemment des domaines monastiques sous prétexte que F abbaye avait été la propriété du défunt, qu'ils y avaient un droit acquis, à la seule charge d'entretenir les moines \ Tantôt c'étaient les rois et les princes qui venaient s'installer dans un grand monastère, comme dans un lieu de repos et de plaisance, avec tout leur attirail, tout leur cortège d'officiers, de veneurs, de valets et d'écuyers, qu'il fallait loger, voiturer et nourrir, en même temps que les chevaux, les chiens, les faucons, ainsi que le constatent des privilèges qui, en exemptant certains monastères de cette charge, démontrent combien elle devait être habituelle et onéreuse^ . Puis , il y avait d'autres rois beaucoup plus exigeants et plus redoutables qui révoquaient les donations faites par leurs prédécesseurs, et réclamaient les domaines qui en avaient été l'objet, sauf à débattre leurs prétentions et la résistance des
1. On a vu quelque chose de semblable dans les monastères irlandais de la famille de saint Columb-Kill^ où il y avait deux lignées d'abbés, les abbés séculiers ou héréditaires et les abbés réguliers et ecclésiastiques. Voir tome UI, page 303.
2. Pastus regum etprincipum, ducum et prœfectorum, exactorum, equorum etfalconum, accipitrum et canum... et omnes diffîcultates regalis vel seecularisservitii. Codex diplom., n^ 28.
moines devant le Witena-gemot, dont les décisions pouvaient bien n'être pas toujours conformes au droit du plus faible. Les grands et les nobles n'imitaient que trop souvent les rois ; ils revendiquaient les terres concédées aux monastères par leurs ancêtres, ou s'emparaient de celles qui les avoisinaient, en laissant la trace de leurs déprédations dans ces chartes nombreuses qui prescrivaient des restitutions plus ou moins complètes ou tardives, mais démontraient en même temps que la violence et la rapacité n'avaient que trop souvent raison de la pieuse munificence des ancêtres.
Quelquefois les prélats eux-mêmes abusaient de leur autorité pour abandonner à leurs proches une portion du patrimoine conventuel. Enfin, les guerres locales et intérieures, partout si fréquentes à cette époque, se faisaient surtout aux dépens des domaines monastiques qui étaient toujours les mieux cultivés et les plus peuplés, qui offraient par conséquent une proie plus riche et plus attrayante aux spoliateurs \ On s'explique ainsi les fluctuations singuhères que subissait la prospérité des monastères, bien que leur esprit de suite, leur sollicitude économique et laborieuse, leur soin paternel
1. Toutes ces causes de ruine ou de détérioration pour la propriété monastique sont très bien expliquées par Lingard, Antiquities, t. I, p. 226 et 253-256.
de la population agricole, aient presque toujours suffi pour rétablir leur fortune. Ce qu'on s'explique beaucoup moins, c'est le jugement porté à deux reprises différentes par saint Boniface, qui, dans ses lettres au roi Ethelbald comme à l'archevêque Guthbert, signale l'Angleterre comme le pays où les moines étaient soumis à la plus rude servitude par suite des exactions et des corvées qui leur étaient imposées pour les édifices pubHcs par les officiers royaux. Il parle de ces oppressions comme d'une nouveauté inconnue sous les anciens rois et dans les autres pays de la chrétienté ; on n'en trouve aucune trace dans les monuments contemporains ; mais le témoignage du grand Boniface, observateur si attentif de tout ce qui intéressait l'Eglise dans sa patrie, est trop grave pour être écarté* .
La propriété a été, en Angleterre, comme partout, la condition et la garantie de la hberté, pour l'Église comme pour les corporations et les individus. Mais les charges, les abus, les excès, les privilèges que la propriété entraînait à sa suite, ont été, en Angleterre plus qu'ailleurs et de tout temps, le grand péril de l'Eglise, et c'est sur cet écueil que l'arche monastique a péri, en entraînant dans son naufrage toute l'Eglise cathohque d'Angleterre. Il y a là un mys-
i.Epist. ad Ethelbaldum, n^ 59. — Epist. ad Cicthbertum, n» 70, éd. Jaffé.
tère redoutable, un problème dont nos pères n'ont pas assez compris la gravité ni la terrible difficulté. Pour le résoudre, il aurait fallu chez les chefs de rÉglise, et surtout des ordres religieux, un discernement, une modération, une prudence plus faciles à rêver qu'à rencontrer. Mais on ne conçoit que trop la réaction qui a suscité les saints fondateurs des ordres mendiants, et qui enflamme toujours certaines âmes, éprises de la primitive mais éphémère simphcité des grandes fondations cénobitiques. (( Mes frères, » disait le plus grand religieux de notre siècle, en prêchant pour l'inauguration d'une de ses nouvelles fondations, (c mes frères, si je savais que votre maison dût s'enrichir d'une façon quelconque, fût-ce de vos épargnes, je me lèverais cette nuit et j'y mettrais le feu aux quatre coins. »
Fatales richesses! dirons-nous après ce grand homme, fatales richesses, filles de la charité, de la foi, d'une généreuse et spontanée vertu; mères de la convoitise, de l'envie, de la spoliation, de la ruine ! A peine un siècle s'est-il écoulé depuis les sobres et modestes origines de l'Eghse ou de l'Ordre monastique chez les Anglais, et déjà la voix intègre et in-
contestée des saints, tels que Bede et Boniface, S 'élève pour signaler le péril sans en apercevoir la cause. La lèpre est donc déjà là. En pleine jeunesse, en pleine santé, le germe mortel apparaît déjà. Viendra un jour où le fruit empoisonné sera récolté par des mains avides et sanguinaires. Viendra le jour où un monstre qui tenait à la fois de Galigula et d'Héliogabale, où un Henri VIII, avec ses lâches courtisans et son peuple avili, s'armera du prétexte de la richesse exorbitante des corporations rehgieuses pour anéantir, pour noyer dans le sang et dans la servitude l'œuvre d'Augustin, de Wilfrid et de Bede.
Je crois avoir le droit de mépriser les insinuations de ceux qui ont osé m'accuser de vouloir absoudre ou atténuer le crime des bandits sacrilèges, des lâches spoliateurs qui ont fait leur proie, en Angleterre comme dans tout le reste de l'Europe, du patrimoine de l'Église. Mais qui donc ne regrettera pas avec moi que l'Église, qui avait seul le discernement et Pautorité nécessaires, n'ait pas elle-même assigné en temps opportun des bornes à l'accroissement infini de la fortune des corporations monastiques? Cet accroissement était légitime, naturel, le plus souvent même involontaire, mais périlleux et exorbitant. L'Eglise pouvait et devait le comprendre ; l'Eglise, avec sa perspicacité surnaturelle, avec sa divine autorité, avec sa maternelle omnipotence.
pouvait et devait prévenir le péril par des interdictions prévoyantes, par une distribution équitable du superflu des grands ordres et des communautés opulentes au profit soit des classes indigentes et de la bienfaisance publique, soit des rangs inférieurs et délaissés du clergé, soit enfin de tout autre besoin ou service social.
Nul ne peut dire les maux et les crimes qui eussent été épargnés au monde, si l'Église, qui devait en être la principale victime, eût pris les devants sur les spoliateurs, déjoué leurs haines, désarmé leur perfidie en leur dérobant ce prétexte trop spécieux, en arrêtant d'une main prudente et inébranlable le flot toujours montant de la richesse ecclésiastique, en lui disant : Usque hue venies, et non proeedes amplius et hue eonfmi.ges tumentes fluctus tuos\
Le désintéressement est la vertu sacerdotale par excellence : la pauvreté volontaire a toujours été la source intarissable du prestige et de l'ascendant des moines. C'est là qu'ils ont toujours su, qu'ils sauront toujours se retremper et se rajeunir. C'est là que se réfugiait la grande âme du plus illustre des bénédictins modernes, de Mabillon, dans ces lamentations généreuses, tombées de sa pi mue après le récit