‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 2)Chapitre 88 sur 148 · Ann. Bened., 1. IX, c · texte numérisé non relu

Ann. Bened., 1. IX, c

226 liNFLUENCE SOCIALE ET POLITIQUE

après les compagnons d'Augustin et les disciples de Golumba. Loin d'être accueillis comme Pavaient été leurs prédécesseurs par les Anglo-Saxons païens, avec une magnanime et intelligente tolérance, ils n'avaient à attendre des Anglais réformés que le martyre, souvent précédé par les horreurs d'une captivité interminable et par des tortures inconnues aux sauvages. Et néanmoins chaque jour quelque religieux, franchissant la mer, débarquait de nuit et déguisé sur le sol où Augustin et les moines du mont Gœlius avaient arboré en plein jour la croix de Jésus-Christ, désormais proscrite et reniée par r Angleterre chrétienne. Non loin des vieux monastères dévastés et confisqués, il recommençait, au péril de sa vie, l'exercice clandestin du culte que les envoyés de Grégoire le Grand avaient ouvertement célébré ; il distribuait le pain de la vérité et le pain de vie à quelques brebis de ce petit troupeau, qui a survécu à des persécutions plus atroces et plus prolongées que celles de Dèce ou de Dioclétien, pour transmettre et garder, jusqu'à nos jours, plus heureux et plus libres, la cendre encore chaude de la vérité. Il en vint de France, il en vint de Belgique, il en vint d'Italie, il en vint même d'Espagne pour cueillir ces lauriers sanglants et les disputer aux exilés de race anglaise. On les découvrait, on les interrogeait, on les torturait et puis on lés égorgeait

avec tous les raffinements d'une cruauté infernale. Parmi tant d'autres, nommons ce religieux dont le nom indique l'origine britannique, Georges Gervaise qui, capturé et interrogé par les juges du misérable fils de Marie Stuart sur sa profession, répondit : a Je suis moine bénédictin , de cet ordre c( qui a converti autrefois l'Angleterre à la foi chré- (( tienne. » Il renouvela cette profession au pied du gibet, où on le pendit et d'où on le décrocha avant qu'il eût rendu le dernier soupir, pour lui ouvrir le flanc, lui arracher le cœur et lui couper les pieds, afin d'apprendre aux moines d'outre-mer qui oseraient fouler le sol anglais quels supplices leur fermeraient le retour dans leur patrie \ — « Mais, » dit le bénédictin espagnol qui a ajouté ce récit aux glorieuses annales de son ordre, ce quel cœur des nôtres ne se sentirait pas enflammé, par cet exemple, à souffrir pour le Christ et à répéter le texte sacré : Quam speciosi sunt pedes evangelizantium pacem, evangelizantium ôona.' D'ailleurs, » continue l'annaliste castiflan, « s'il est une entreprise qui appartienne en propre à l'ordre de saint Benoît, c'est la mission d'Angleterre, car nos pères ont conquis cette île au

1. Como amenaçando a los motiges de Espana que no passen a aquella isla; por que elles padeceran los mismos tormentos y no tendran pies para bolver a su tierra. Yepes, Coronica gênerai de S. Benito, 1609, t. 1, p. 448.

Christ, par leur parole et par leur sang. Ils y ont possédé en foule des monastères illustres parmi les plus illustres de l'Europe. Quand les généraux et les capitaines d'armes veulent animer leurs soldats au combat, ils leur rappellent leurs exploits passés, leurs victoires, la gloire de leur nation, le salut et l'honneur de leurs femmes et de leurs enfants. C'est ainsi qu'il me semble entendre notre père saint Benoît qui du haut du ciel parle à ses religieux ; qui leur rappelle comment l'Angleterre a été introduite au giron de l'EgUse par saint Grégoire et les moines apôtres de cette île ; qui prescrit aux religieux de toutes ses congrégations d'y retourner pour l'honneur de la religion, de ne pas y laisser anéantir cette foi plantée par la main de ses fils ; de ne pas oublier tant d'âmes qui soupirent après la vie religieuse, et de porter secours à notre mère la sainte Eglise, si cruellement persécutée par l'hérésie \ »

Mais détournons nos regards attristés de cet avenir sanglant, si différent et si éloigné encore du temps que nous venons de raconter. Malgré les abus et les périls qu'il faut signaler, pour être vrai, dès l'origine des missions monastiques, de longs siècles de fer-

Page 1