‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 3)Chapitre 141 sur 244 · Celle dite 3Iaclea7i' s Cross · texte numérisé non relu

Celle dite 3Iaclea7i' s Cross

MOINES DOCC, III, 16

278 DERNIÈRES ANiNÉES

c( ranimai, il lui donna une dernière bénédiction\ Cela fait, il retrouva un reste de forces pour grimper sur un monticule d'où l'on pouvait voir toute l'île et tout le monastère, et de là il étendit les deux mains pour prononcer sur le sanctuaire qu'il avait créé une bénédiction prophétique : « Ce petit <( endroit, si bas et si étroit, sera grandement ho- (( noré, non seulement par les rois et les peuples (( des Scots, mais encore par les chefs étrangers et (( les nations barbares, il sera même vénéré par les « saints des autres Églises. »

Il redescendit ensuite au monastère, entra dans sa cellule et s'y mit au travail pour la dernière fois. Il était alors occupé à transcrire le Psautier. Arrivé au Psaume XXXIII et au verset : Inquirentes autem Dominum non déficient omni hono, il s'arrêta et dit : (( C'est ici qu'il me faut finir : Baïthen écrira (( le reste. » Ce Baïthen, comme on l'a déjà vu, était l'économe d'Iona et allait en devenir abbé. Il alla ensuite assister aux vigiles du dimanche dans l'église; puis, rentrant dans sa cellule, il s'y assit

1. Media via ubipostea cru X molari lapide infixa, hodieque slans... iiimargine cernitur viœ...Senio fessus, pauliilum sedens... Ecceal- Ijusocciirritcaballus, obediensservitor... caput in sinu ejusponens... dominum a se suum mox emigralurum. .. cœpit plangere uberumque quasi homo fundere et yalde spumèas tlere lacrymas... Sine hune, sine nostri amatorem, ut in hune meum sinum fleluseffundat amarjssimi plangoris... Mœstum a se equum benedixit mlnistratorem. Adamn., 111, 23.

sur les pierres nues qui servaient à ce septuagénaire de lit et d'oreiller, et que Ton montra pendant près d'un siècle auprès de son tombeau'. Là il confia à son unique compagnon un dernier message pour la communauté : « Yoici, chers enfants, (( ce que je aous recommande par mes dernières (( paroles. Que la paix et la charité, une charité mu- (( tuelle et sincère, régnent toujours entre vous ! Si (( vous en agissez ainsi, en suivant les exemples des (( saints, Dieu, qui fortifie les justes, vous aidera, et (( moi, qui serai auprès de lui, je l'interpellerai pour (( vous ; et vous obtiendrez de lui non seulement toutes (( les nécessités de la vie présente en quantité sutïi- (( saute, mais encore les récompenses de la vie éter- (( nelle, réservée aux observateurs de sa loi". »

Cela dit, il se tut pour toujours. Mais à peine la cloche de minuit eut-elle donné le signal des ma-

1. Monlicelliim monasterio supereminentem ascendens, in verlice ejus paululum stans, elevatis manibus, benedixit cœnobium : Huic loco, quamlibet angusto et vili, non lantum Scotoriiin reges cum populis, sed cliam barbararnmet exteraiumgentium regnatores cum plebibussuis... Sedebalin tugurio Psallermmscribens. .. Posttalem perscriptum versum paginœ, ad vespertinalem dorninicee noctis missam (on remarquera cette singulière expression pour vigiles)in^\editur ecdesiam. Qua consummata^ adhospitiolum revertens, inlectu!o residens pernox, nbi pro stramine nudam habebat pelram et pro pulvillo lapidem, qui hodie quasi quidam juxta sepulcrum ejus titulus stat monumenti. Ai)\Miv.,ni, 23.

2. Hœc vobis, o lilioli, novissima cornmendo verba, ut in ter vos niutuam et non fictam habeatis charilatem, cum pace. Id., Ihid.

tines delà fête, qu'il se leva et courut plus vite que tous les autres religieux à l'église, où il s'agenouilla devant l'autel. Diarmid le suivit, mais comme l'église n'était point encore éclairée, il ne put le rejoindre qu'en marchant à tâtons et en s'écriant d'une voix plaintive : (c Mon père, où êtes-vous? » Il le trouva couché devant l'autel, s'arrêta à ses côtés, et, soulevant sa vénérable tête, la posa sur ses genoux. Toute la communauté arriva bientôt avec des lumières. A la vue de leur père mourant, tous pleuraient. L'abbé ouvrit encore les yeux et promena à droite et à gauche un regard empreint d'une joie sereine et rayonnante. Puis, aidé par Diarmid, il leva de son mieux la main droite pour bénir en silence tout le chœur des moines. Sa main retombée, il rendit le dernier soupir (9 juin 597). Sa figure resta calme et douce comme celle d'un homme endormi apercevant une vision du ciel'.

Telle fut la vie et la mort du premier grand apôtre de la Grande-Bretagne. Peut-être nous sommes-nous laissé trop longtemps enchaîner par cette grande ligure de moine, qui s'est dressée devant nous du

1. Adamn., ni, 23. — Le récit d'Adamnan est la reproduction à peu près textuelle de celui deCummian, le premier biographe connu du saint.

sein de la mer des Hébrides et qui, pendant un tiers de siècle, a répandu sur ces îlots stériles, sur ces grèves sombres et lointaines, une lumière pure et féconde. Dans une époque confuse et dans une région inconnue, il a déployé ce que le génie de l'homme a de plus grand et de plus pur, et, il faut l'ajouter, de plus facilement oublié, le don de commander aux âmes^ en se commandant à soi-même. Ce n'a pas été un petit travail que de choisir quelques traits propres à se détacher sur le tissu de sa vie, que de démêler ce qui attire le lecteur moderne, c'est-à-dire le caractère du personnage et son influence sur les événements contemporains, à travers un monde entier de récits très minutieux ayant presque exclusivement pour objet des faits surnaturels ou ascétiques. Mais cela fait, on arrive tant bien que mal à se représenter facilement ce grand vieillard aux traits réguliers et doux, à l'accent suave et puissant, tonsuré à l'irlandaise avec le haut de la tête rasé et les cheveux pendants par derrière, revêtu de la coule monastique, assis à la proue de sa barque d'osier recouverte de peaux, naviguant à travers l'archipel brumeux et les lacs étroits du nord de l'Ecosse, portant d'île en île, de plage en plage, la

1. Auhnariim dux, disait déjà l'ange qui annonçait sa naissance à sa mère. — Celte expression se retrouve dans Adamnan (I, 2), mais placée dans la bouche de Columba et appliquée par lui à un autre saint.

lumière, la justice, la vérité, la yïq de Tâmc et de

la conscience.

On aime surtout à étudier le fond de cette âme et les transformations qu'elle a subies depuis sa jeunesse. Pas plus que son homonyme de Luxeuil, que l'apôtre monastique des deux Bourgognes, celui des Pietés et des Scots n'était une Colombe. La douceur était de toutes les qualités précisément celle qui leur fit le plus longtemps défaut. Au début de sa vie, le futur abbé d'Iona, bien plus encore que Fabbé de Luxeuil, se montre à nous dominé par les vivacités de son âge, associé à toutes les luttes, à toutes les discordes de sa race et de son pays : vindicatif, emporté, intrépide, batailleur, né pour être soldat plutôt que moine, connu, loué ou blâmé comme soldat, si bien que de son vivant même on l'invoquait dans les combats* ; resté soldat, insiilanus miles-, jusque sur le roc insulaire d'où il s'élançait pour prêcher, convertir,, éclairer, réconcilier, réprimander les princes, les peuples, les hommes et les femmes, les laïques et le clergé.

D'ailleurs, plein de contradictions ou de contrastes, à la fois tendre et emporté, brusque et affable, ironique et compatissant,, cai^essant et im-

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