CHAPITRE PREMIER Mission de saint Augustin
Origine et caractère des Anglo-Saxons. — Ils n'ont point à lutter, comme les Francs, contre la décadence romaine. — Les sept royaumes de l'Heptarchie. — Institutions sociales et politiques : régime patriarcal et fédéral ; souveraineté des propriétaires : le Witena-gemot ou parlement; inégalité sociale, les Ceorls et les Eorls : indépendance individuelle et fédération aristocratique; fusion des deux races. — Les Bretons vaincus perdent la foi. — Vices des vainqueurs : esclavage; commerce du bétail humain. — Les jeunes Anglais au marché de Rome vus et rachetés par le moine Grégoire. — Élu pape, Grégoire entreprend de faire convertir les Anglais par les moines de son monastère du mont Cœlius, sous la conduite de l'abbé Augustin. — Situation critique de la papauté. — Voyage des missionnaires monastiques à travers la Gaule; leurs hésitations; lettres de Grégoire. — Augustin débarque au même endroit que César et les conquérants saxons, dans l'île de Thanet. — Le roi Elhelbert; la reine Berthe déjà chrétienne. — Première entrevue sous le chêne : Elhelbert accorde la liberté de prêcher; entrée des missionnaires à Cantorbéry. — Le printemps de l'Église en Angleterre. — Baptême d'Ethelbert. — Augustin, archevêque de Cantorbéry. — Le palais du roi changé en cathédrale. — Monastère de saint Augustin hors des murs de Cantorbéry. — Donation du roi et du parlement.
Qii'étaient-ce donc que ces Anglo-Saxons sur qui devaient se concentrer tant d'efforts, et dont la conquête est placée, non sans raison, au rang des plus
fécondes et des plus heureuses que l'Église ait jamais accomplies? De tous les peuples germains, le plus opiniâtre, le plus intrépide, le plus indépendant, ce peuple semble avoir transplanté avec lui, dans la grande île qui lui doit son nom, le génie de la race germanique, pour lui faire porter, sur ce sol prédestiné, ses fruits les plus savoureux et les plus abondants. Les Saxons apportaient avec eux une langue, des institutions, un caractère, marqués au coin d'une originalité puissante et invincible. Langue, institutions, caractère, ont triomphé, dans leurs traits essentiels, des vicissitudes du temps et de la fortune, ont survécu à toutes les conquêtes ultérieures, comme à toutes les influences étrangères ; et plongeant leurs fortes racines dans Thumus primitif de la Bretagne celtique, subsistent encore à la base indestructible de l'édifice social de l'Angleterre. A la différence des Francs et des Goths qui se laissèrent promptement neutraHser ou absorber en Gaule, en Italie et en Espagne, par les éléments indigènes, et plus encore par les débris de la décadence romaine, les Saxons eurent le bonheur de trouver en Bretagne un sol déblayé des immondices impériales. Moins éloignés des Celtes Bretons par leurs traditions et leurs institutions, peut-être même par leur origine, que par les convoitises et les ressentiments de la conquête, ils n'eurent point, après la
victoire, à lutter contre un esprit radicalement oppose au leur. Gardant intactes et indomptables leur vieille âme germanique, leurs vieilles mœurs, leur farouche indépendance, ils donnèrent dès lors au libre et fier génie de leur race ce vigoureux essor que rien encore n'a pu abattre.
Sortis, en trois émigrations distinctes et successives, de la région péninsulaire qui sépare la mer Baltique de la mer du Nord, ils avaient trouvé sur les plages de la Bretagne un climat et des aspects semblables à ceux de leur pays natal. Au bout d'un siècle et demi de luttes sanglantes, ils avaient fini par rester maîtres de tout ce qui s'appelle aujourd'hui l'Angleterre, moins le littoral et les régions montueuses de l'ouest. Ils y avaient fondé par le fer et le feu les sept royaumes, si connus sous le nom d'Heptarchie, qui ont laissé leurs dénominations à plusieurs des divisions actuelles de ce pays, où rien ne périt d'une ruine irréparable, parce que tout, comme dans la nature, s'y transforme et s'y régénère. Venus les premiers et les moins nombreux, les Jutes avaient fondé dans l'angle de l'île la plus voisine de la Germanie le royaume de Kent, et occupé une portion des rives de la Manche (l'île de Wight et le Hampshire) . Puis les Saxons proprement dits, s'étendant et se consolidant du levant au midi et du midi au couchant, avaient imprimé leur
nom et leur domination aux royaumes d'Essex, de Sussex et de Wessex^ . Enfin, les Angles occupèrent le septentrion et Test; ils y fondèrent d'abord le royaume d'Est- Anglie, sur les bords de la mer du Nord, puis celui de Mercie dans tout le pays inoccupé entre la Tamise et le Humber; enfin, au nord de ce dernier fleuve, le plus vaste de tous les royaumes saxons, la Northumbrie, presque toujours divisée en deux, la Déira et la Bernicie, dont les confins allaient joindre les Scots et les Pietés au delà même des limites qu'avait naguère atteintes la domination romaine.
Cette race de pirates, d'hommes de proie, chasseurs et voleurs de leurs semblables, n'en possédait pas moins les éléments essentiels de l'ordre social. Elle le fit bien voir à mesure qu'elle sut se rasseoir et se régler sur ce sol insulaire que les Breton s n'avaient pas su garder contre les Romains, ni les Romains contre les barbares du nord, ni ceux-ci contre les hardis navigateurs venus de l'est. Les Anglo-Saxons seuls ont su y fonder une société inexpugnable, dont les premières fondations étaient assises quand les missionnaires monastiques vinrent leur apporter les lumières de la foi et de la A^ertu chrétienne.
1 . Saxons de l'est, du sud, de l'ouest. — Le comté actuel de Middlesex, où est situé Londres, témoigne de la même origine : c'est la région habitée par les Saxons du milieu.
A la tin du sixième siècle, les Anglo-Saxons formaient déjà un grand peuple, soumis, comme l'avaient déjà été les races celtiques, au régime patriarcal et fédéral qui distinguait si heureusement ces peuples forts et libres des foules abâtardies par le despotisme unitaire de Rome. Mais chez eux comme chez toutes les races germaniques, ce régime était garanti par la constitution énergique de la propriété. Le clan mobile et tumultueux, la bande primitive de pirates et de pillards, disparait ou se transforme pour faire place à la famille solidement assise par l'appropriation héréditaire du sol ; et ce sol est non seulement enlevé à la race vaincue, mais laborieusement conquis sur les forêts, les marécages et les friches désertes. Les chefs et les hommes valides de ces familles foncières constituent mie aristocratie souveraine et guerroyante, régie par des rois, des assemblées et des lois.
Ces rois appartenaient tous à une sorte de caste, composée des familles qui prétendaient remonter à Odin ou Woden, le monarque divinisé de la mythologie germaine^ : leur royauté était élective et limitée ; ils ne pouvaient rien sans le concours de ceux qui se les donnaient pour chefs et non pom* maîtres.
Ces assemblées , d'abord semblables à celles que