‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 3)Chapitre 162 sur 244 · BuRRE, Works, t. VI, p. 2t · texte numérisé non relu

BuRRE, Works, t. VI, p. 2t

de cœur ' . » On y découvre même, entremêlés aux abus journaliers de l'audace et de la force, certains prodiges de dévouement héroïque et simple, d'enthousiasme sincère et grandiose, qui appellent ou devancent le christianisme. Mais à côté de ces prodiges d'énergique et primitive vertu, quels prodiges de vice et de crime, d'avarice, de luxure et de férocité ! La religion de leurs pères Scandinaves, dont les mythes primitifs enveloppaient plus d'une vérité traditionnelle sous des symboles pleins de grâce ou de majesté, ne s'était que trop tôt corrompue ou troublée. Elle ne les préservait d'aucun excès, d'aucune superstition, d'aucun fétichisme, peut-être pas même des sacrifices humains, connus de toutes les nations païennes. Que pouvait-on attendre, en fait de moralité, de gens habitués à invoquer et à honorer Woden, le dieu des massacres, Freya, la Vénus du Nord, la déesse de la sensualité, et tous ces dieux sanguinaires ou obscènes, dont tel avait pour emblème une épée nue et tel autre le marteau dont il brisait la tête de ses ennemis - ? L'immortalité qui leur était promise dans la Walhalla leur réservait des jours de carnage et des nuits de débauche , consumées à boire dans les crânes de leurs victimes. Et dès

1. Taine, Histoire de la liltérature anglaise. 1. Voir tout le beau chapitre d'Ozanam sur la religion des Germains, dans les Germains avant le Christianisme, 1847.

ce monde, leur vie n'était trop souvent qu'une longue orgie de carnage, de rapine et d'impudicité. Le respect traditionnel des races germaniques pour la femme subissait chez les Saxons comme ailleurs de singulières dérogations dès qu'il ne s'agissait plus des princesses ou des filles de la race victorieuse et dominante.

Leur pitié ne consistait qu'à épargner les vaincus pour les réduire en servitude et les vendre au dehors. Cet affreux commerce des esclaves, qui a déshonoré successivement toutes les nations païennes et chrétiennes, s'exerçait chez eux avec une sorte de passion invétérée ^ Il fallut, nous le verrons, des siècles entiers d'efforts incessants pour l'extirper. Ce n'était pas seulement des captifs, des vaincus qu'ils condamnaient à cet excès d'infortune et de honte : c'étaient leurs parents, leurs compatriotes; c'était,, comme les frères de Joseph, leur propre sang; c'étaient leurs fils et leurs filles qu'ils mettaient à l'encan et qu'ils vendaient à des marchands venus du continent pour s'approvisionner chez les Anglo- Saxons de cette denrée humaine. C'était par ce commerce infâme que la Grande-Bretagne , redevenue presque aus^i étrangère au reste de l'Europe qu'elle l'était avant César, rentrait dans le cercle des nations policées, et elle y rentrait comme au temps de

1. WiLLELMus Malmesburiensis, de Gestis région Anglorum^l, 3-

César, où Cicéi'on n'antici])ait d'autre profit pour Rome de Fexpéditiou du proconsul que le produit de la vente des esclaves ' .

Et cependant c'était du fond de cet abîme d'ignominie que Dieu allait faire surgir l'occasion d'affranchir l'Angleterre des entraves du paganisme et de l'introduire, par la main dn plus grand des papes, dans le giron de PÉglise en même temps que dans l'orbite de la civilisation chrétienne.

Qui nous explicjuera jamais que ces vendeurs d'hommes aient trouvé le débit de leur marc liandise à Rome? Oui, à Rome, dans la pleine lumière du christianisme; à Rome, six siècles après la naissance du divin libérateur, et trois siècles après la paix de l'Eglise ; à Rome soumise depuis Constantin à des empereurs chrétiens, et où grandissait graduellement la souveraineté temporelle des papes ! Il en était ainsi cependant en l'an de grâce 586 ou 587, sous le pape Pelage II. Des esclaves de tout sexe et de tous pays, et parmi eux, des enfants, des jeunes gens saxons, se trouvaient exposés en vente dans le Forum romain, comme toute autre denrée. Des prêtres, des moines, se mêlaient à la foule qui venait enchérir ou assister au marché ; et parmi les spec-

1. Britannici belli exiUis exspectatur... lllud cognituin est, neqiie argenti scripulum ullum esse in illa iiisiila, nequeiillain speni picedee nisi ex mancipiis. Epist. ad Atlic, IV, 16.

tateurs apparaissait le doux , le généreux, l'immortel Grégoire^ . Il apprenait ainsi à détester cette lèpre de l'esclavage qu'il lui fut donné plus tard de restreindre et de combattre, mais non d'extirper-.

On a cent fois raconté cette scène que le père de l'histoire d'Angleterre avait recueillie dans la tradition de ses ancêtres northumbriens, et ce dialogue où se peignent avec une si touchante originalité l'âme pieuse et compatissante de Grégoire, en même temps que son goût étrange pour les jeux de mots. Chacun sait comment, à la vue de ces jeunes esclaves, frappé de la beauté de leurs visages , de la blanchem* éblouissante de leur teint, de la longueur de leurs blonds cheveux, indice probable d'une extraction aristocratique, il s'informa de leur patrie et de leur religion. Le marchand lui répondit qu'ils venaient de l'île de Bretagne, où tout le monde avait ce même teint, et qu'ils étaient païens. Alors poussant un soupir profond : « Quel malheur ! » s'écriat-il, (( que le père des ténèbres possède des êtres (( d'un visage si lumineux , et que la grâce de ces <( fronts réfléchisse une âme vide de la grâce inté-

1. Die quadam cum advenientibus nuper mercatoribus multa venalia in forum fuissent coUata, multique ad emendum confluxissent, et ipsum Gregorium interalios advenisse,ac vidisse interalia,pueros vénales positos. Bede, II, 1.

2. JoAN. DiAC, VitaS.Gregorii, IV, 45, 46, 47. — S.Greg.,£'p«5^., IV, 9 et 13 ; VII, 24, 38 et ailleurs. Voir plus haut, t. II, liv. v, chap. 5.

(( rieiire ! Mais quelle est leur nation ?» — Ce sont des Angles. — (( Ils sont bien nommes, car ces Angles « ont des figures d'anges, et il faut qu'ils deviennent (( les frères des anges dans le ciel. Mais de quelle (( province ont-ils été enlevés? » — De la Déira (l'un des deux royaumes de la Northumbrie) . — « C'est « encore bien, » reprit-il. « De ira eruti, ils seront (( dérobés à l'ire de Dieu, et appelés à la miséricorde (( du Christ. Et comment se nomme le roi de leur (( pays? )) — Aile ou ^Ella. — ce Soit encore : il (( est très bien nommé, car on chantera bientôt ft V Alléluia dans son royaume* ».

Il est naturel de croire que le riche et charitable abbé racheta ces enfants captifs , qu'il les conduisit aussitôt chez lui, c'est-à-dire dans le palais de son père où il était né, qu'il avait changé en monastère et qui n'était pas loin du Forum où les jeunes Bretons avaient été exposés en vente. Le rachat de ces trois ou quatre esclaves fut ainsi l'origine de la rédemption de toute l'Angleterre. Un chroniqueur anglo-saxon, chrétien, mais laïque, qui écrivait quatre siècles plus tard, mais qui constate l'empire des traditions domestiques chez ce peuple, en donnant à sa propre

1. Bede, loc. cit. Paul Diac, Vita S. Gregorii, c. 14. Joan. Diac. Vitn S. Greg., I, 21. Gotselini, Historia maior de vita S. Augustini, c. 4. Lappenberg, p. 138. — C'est le nom d'.^lla, qui fixe la date de cet incident à une époque nécessairement antérieure à la mort de ce prince arrivée en 538.

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3oO MISSION DE SAINT AUGUSTIN.

généalogie une très grande place clans l'histoire de sa race S dit expressément qne Grégoire logea ses hôtes dans le iriclinium où il aimait à servir de ses propres mains la table des pauvres, et qu'après les avoir instruits et baptisés il voulut les prendre pour compagnons , et retourner avec eux dans leur patrie, pour la convertir au Christ. Tous les auteurs sont unanimes à reconnaître qu'à partir de ce moment il conçut le grand projet de conquérir les Anglo-Saxons à l'Eglise catholique. Il y consacra une persévérance, im dévouement et une prudence que les plus grands hommes n'ont point surpassés. On a vu comment, au sortir de la scène du marché des esclaves, il demanda et obtint du pape d'être envoyé comme missionnaire auprès des Anglo-Saxons , et comment à la nouvelle de son départ, les Romains, après avoir accablé le pape de reproches, coururent après leur pontife futur, et, l'atteignant à trois journées de Rome, le ramenèrent de force dans la ville éternelle-.

A peine eut-il été élu pape (o90) , que le grand et cher dessein devint l'objet de ses préoccupations perpétuelles. Son âme intrépide en demeure constamment agitée et sa vaste correspondance en porte

1. Ethelwerdi Chronic, lib. ii, c. 1. Voir son curieux préambule à sa cousine Malliilde, ap. Savile, p. i73, et les remarques de Lap-

PENBERG, p. 55.

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